« La transformation numérique présente plus d’opportunités que de risques pour la France » (Philippe Lemoine)

 |   |  1378  mots
Philippe Lemoine, le président de LaSer et du think tank de la Fondation Internet Nouvelle Génération, a remis vendredi à Bercy son rapport sur la transformation numérique de l'économie française.
Philippe Lemoine, le président de LaSer et du think tank de la Fondation Internet Nouvelle Génération, a remis vendredi à Bercy son rapport sur la transformation numérique de l'économie française.
Le président de LaSer (Cofinoga) et du think tank de la Fondation Internet Nouvelle Génération (FING) a remis ce vendredi son rapport de 326 pages sur la transformation numérique de l’économie française, « une nouvelle grammaire du succès. » Il livre à La Tribune son diagnostic et ses recommandations

La France n'est-elle pas en retard dans la transformation numérique de son économie ?

Philippe Lemoine : Pour la première fois, nous pouvons conclure dans un rapport que la France n'est pas en retard ! Sur les critères de l'appropriation des outils, des usages et aussi de l'inventivité des modèles d'affaires, dans l'économie du partage notamment, les Français sont plutôt bien placés par rapport à la moyenne européenne. Ceci dit, en France comme ailleurs, les startups ainsi que les GAFA, les Google, Amazon, Facebook, Apple, courent très vite et les autres vont moins vite, et c'est vrai, plutôt moins vite en France que dans d'autres pays. Ce contraste frappant se retrouve dans plusieurs indicateurs : par exemple, 60% des Français ont au moins une fois acheté en ligne tandis que seulement 11% des entreprises françaises ont fait une vente en ligne ; de même, les dépenses publicitaires en ligne n'ont crû que de 3% en France en 2013 contre 14% par an au Royaume-Uni.
La transformation numérique change les équations du marché de travail et les modèles de croissance : à la croissance quantitative d'hier pilotée dans l'optique de création de valeur pour l'actionnaire se substitue une « croissance-transformation », qui ne sera pas linéaire. L'enjeu est de maîtriser cette croissance-transformation. Pour la France, il y a vraiment là une chance à saisir. En outre, un programme de recherche mené par le MIT et Capgemini Consulting a montré que les entreprises qui ont su saisir les opportunités de la transformation numérique ont une profitabilité supérieure de 26% par rapport à la moyenne.


Quels sont les secteurs les plus et les moins matures sur le plan numérique ?

Il existe des différences de maturité entre les secteurs mais plus le temps passe, plus elles s'estompent. Un groupe industriel comme Schneider Electric a été désigné le groupe le plus numérique du CAC 40, ce qui était mérité. Un jeune ingénieur d'Alstom nous a expliqué que GE leur demande désormais d'indiquer la valeur ajoutée numérique par segment de production, du jamais-vu auparavant. Ce n'est donc pas le secteur qui est en cause. En revanche, il y a des écarts par types d'organisations.
Dans les petites et moyennes entreprises, certains dirigeants se situent énormément sur la défensive, les taxis, les libraires, etc. Cependant, beaucoup de gens voient le numérique comme une opportunité. C'est pourquoi le rapport a une tonalité résolument positive. Pour la France, la transformation numérique présente plus d'opportunités que de risques.
Il y a une nouvelle génération de startups incroyables. Beaucoup d'entrepreneurs créent des modèles hybrides de services mâtinés de technologies. J'ai été impressionné par le nombre d'entreprises innovantes qui inventent avec le numérique des formules de services BtoB - accompagnement juridique comme Demanderjustice.com, prestation de services comptables comme Smallbusinessact.com, coaching en contrôle de gestion, aide à la publicité en ligne, soutien à l'exportation - avec l'idée précisément d'aider de toutes petites entreprises de tous les secteurs à surmonter les fragilités des premières années et à entrer dans une logique de croissance. Or c'est un enjeu majeur dans notre pays. Il n'y a qu'une seule entreprise de moins de trente ans dans les 100 premières françaises : c'est Free. En Europe, il y en a neuf, et aux Etats-Unis 63 ! Il ne fait pas de doute que l'âge, d'une entreprise et de ses clients, a une très grande importance, quand vous voyez que l'âge moyen d'un acheteur d'automobile neuve a 51 ans, tandis que Mark Zuckerberg vient de fêter ses trente ans et Facebook ses 10 ans !

Certains grands groupes ont engagé de bonnes initiatives comme l'organisation de hackatons (concours de développement d'applications), l'ouverture de « Labs » et de leurs données. Mais beaucoup de grandes entreprises demandent surtout à l'Etat de les protéger, plus que dans d'autres pays. Certes, cette transformation numérique n'est pas simple, il faut par exemple concilier la culture des objectifs et l'existence d'une startup interne, qui peut accuser des pertes de plusieurs millions. Il est temps que les grands groupes français tournent la page des déconvenues que certains ont pu connaître lors de la bulle internet. C'était il y a 10 ans et le contexte n'est plus le même. Les grandes entreprises peinent à se défaire de la mentalité de création de valeur pour l'actionnaire. Les analystes financiers ont longtemps privilégié les « pure players », les conseils en stratégie et en communication les ont incitées à n'innover que dans leur territoire de marque, en respectant leur ADN. Or il faut évoluer d'une culture de la maîtrise vers une culture du lâcher-prise : chez BlaBlaCar, le mot d'ordre est « done is better than perfect » - avoir fait le travail est mieux que de viser la perfection. Toutes les innovations numériques se font très au contact des clients finaux, en fonction des besoins et non d'un ADN de marque. La grande entreprise a du mal avec cette culture-là. Il y a un énorme effort de formation à réaliser auprès des équipes dirigeantes des grands groupes, mais aussi des responsables syndicaux.


Quelles sont vos propositions pour accélérer ?

Le rapport propose un véritable plan d'action « presse-bouton », prêt-à-l'emploi pour le gouvernement afin d'assurer une transformation rapide, globale et durable de notre économie. Il comprend au total 180 propositions destinées à nourrir un agenda numérique triennal, dont 53 suggestions de mesures transversales d'ordre financier, législatif ou fiscal, et 9 projets très concrets à réaliser.

Ces projets servent à illustrer une problématique : la nécessité de structurer un écosystème, c'est là que la France a du retard. L'un d'eux porte sur l'emploi. Il est frappant de voir que Pôle Emploi, malgré ses 1.500 informaticiens, ne compte que 17% des demandeurs d'emplois dans sa base de CV en ligne alors que les recrutements se font majoritairement sur Internet. Or la notion même de CV s'applique mal à certains parcours. Des startups l'ont compris depuis longtemps. Nous préconisons de créer une sorte d'« Emploi store » reposant sur une alliance durable entre les startups et Pôle Emploi, idée qui vient d'ailleurs d'être reprise.
Un autre projet propose de créer un « Green Button » à la française, en s'inspirant de ce programme américain qui permet à 42 millions de ménages d'accéder aux informations sur leur consommation d'énergie par pas de 10 minutes, en allant au-delà des fonctionnalités du compteur Linky d'EDF. Il faut que l'on puisse récupérer les données qu'elles soient téléchargeables par des individus et des industriels. Ce projet va mobiliser la Caisse des dépôts et fera coïncider transformation numérique et transition énergétique.
Dans le commerce, secteur pour lequel je ne crois pas au tout-en ligne, nous avons choisi le secteur de la librairie, où a commencé Amazon, lequel se met d'ailleurs à ouvrir des magasins. Aux Etats-Unis, les chaînes ont souffert mais les libraires indépendants ont peu perdu en chiffre d'affaires, car ils apportent un service réel, une valeur ajoutée, même par rapport à l'algorithme de recommandation d'Amazon. Le point faible des 4.000 libraires indépendants français est la logistique - il y a 7 opérateurs différents - il faut la rationaliser pour rivaliser avec Amazon et aussi explorer de nouveaux concepts, comme la vente en ligne et l'impression sur place.
Enfin, dans la banque, nous proposons de travailler sur un projet disruptif de paiement anonyme sécurisé, en utilisant des technologies avancées comme celle sous-jacente au Bitcoin, Blockchain : nous avons ainsi suscité des discussions entre deux grands groupes bancaires et les gens de la Maison du Bitcoin.

Si l'on se plie à la grammaire du succès propre au numérique, qui a ses règles, très strictes, on peut s'autoriser plus d'audace, plus d'utopie, et conjuguer du sérieux et du rêve.
La France a les moyens d'une véritable ambition face à l'économie numérique : elle pourrait ainsi prendre l'initiative de la première Exposition Numérique Universelle dans trois ans.

> consulter le rapport dans son intégralité

Réagir

Votre email ne sera pas affiché publiquement
Tous les champs sont obligatoires

Commentaires
a écrit le 10/11/2014 à 13:50 :
Soyons sérieux !
Avez-vous déjà vu un curé prêcher contre sa paroisse ?
La France a 10 ans (au moins) de retard à combler sur ses voisins et presque le double sur les pays qualifiés "d'émergents"...
Comme toujours la France ne GERE PLUS QUE DES PENURIES ISSUES DES NOS LOURDEURS ADMINISTRATIVES.
Qui avait parlé de "CHOC DE SIMPLIFICATION" ?
C'est pour quand ?
a écrit le 10/11/2014 à 10:47 :
Essayez de payer vos impôts ou votre cotisation CMU par carte bleue sans inscription préalable et vous verrez ... c'est impossible.
a écrit le 08/11/2014 à 11:18 :
la formation sur internet en france a pris beaucoup de retard, les gens vivrons mieux avec la maitrisse du numerique , hollande a raison de vouloir informatissez les ecoles francaisse,? LE GROS PROBLEME RESTE LES ARNAQUES ET LES VOLS SUR INTERNET SE MULTIPLIE ENTRE PAYS ET ENTRE PARTICULIERS ?IL VA Y AVOIR BEAUCOUP DE PROGRES A FAIRE DE SE COTE LA? POUR QUE LE PUBLIC EST VRAIMENT CONFIANCE EN CETTE NOUVELLES OUTIL PEIN D AVENIR???
Réponse de le 08/11/2014 à 21:11 :
Lire encore ca en 2014 c'est affligeant. Il y a ceux qui ont pris le train il a 15 ans, et ceux a qui il faut encore expliquer que "Internet c'est l'avenir" ont un retard qu'il va être très compliqué de combler. Du vol et de l'arnaque, il y en a toujours eu depuis que l'humanité existe, à un moment il faut savoir se prendre en charge et faire face au reste de la société, à travers Internet ou pas.
Réponse de le 09/11/2014 à 15:03 :
@Merci...

Non ce commentaire est criant de vérité concernant l'anarchie numérique qui subsiste sur internet. Pour faire face aux vols et arnaques sur le territoire national, nous disposons d'une force de dissuasion et de répression SIGNIFICATIVE: la police nationale. Sur internet, vous êtes SEUL avec votre machine.
a écrit le 07/11/2014 à 19:09 :
Pour les grosses boites, c'est vraiment très mal barré: une startup c'est fait par un noyau de gens qui sont forcément compétents, sinon ca ferme très vite. Dans les grosses boites, le carriérisme prime, et il est rarement rattaché à de brillantes compétences. C'est ce carcan qu'il faut briser, mais demander à des carriéristes de créer un espace sans carriérisme ca ne se peut pas, ils ont immédiatement peur de perdre le contrôle et de se faire dépasser.
Réponse de le 08/11/2014 à 8:08 :
Elles peuvent très bien créer des filiales de type start-up pour innover sans la lourdeur de l'organisation centrale.
Réponse de le 08/11/2014 à 21:08 :
Les boites fonctionnant au carriérisme, typiquement celles dont le management est purement financier et dont les dirigeants n'ont aucune connaissance profonde du fonctionnement de leur entreprise, en sont incapables. C'est à dire qu'elles peuvent créer des filiales, mais ca change pas le fond du problème car si des gens brillants en émerge, ils seront "gérés" pour rester sous les carréristes et ne jamais les dépasser; Ces boites sont atteintes d'une maladie qui est l'absence d'esprit entrepreneurial, ca se soigne quasiment jamais.
a écrit le 07/11/2014 à 17:19 :
si vous voulez mon avis, la Franc est dichotomique. D'un côté, on a les clients finaux qui se sont bien approprié les nouvelles technologies et même mieux que la moyenne européennes : avec nos forfaits quadriple play, bon taux de pénétration des smartphones, le fait que la France soit le pays où il y a le plus de spot wifi, etc. D'un autre côté, les entreprises proposent peu de services ou produits en ligne comparées à ce qui se fait aux US et ds le reste de l'Europe. Les entreprises françaises sont clairement à la traine sur le sujet.
Réponse de le 08/11/2014 à 14:46 :
+1 bonne analyse. Nous sommes en faites très fort dans le Hardware (tout le monde nous envi nos box et notre couverture 3G, pour la 4G ca viendra). Par contre en Software il n'y a plus personne dans notre pays...La raison me semble simple : le hardware provient de grosses boites du CAC40 (Orange, Bouygues,..)qui ont toute la confiance des banques qui n'hésitent pas à leur preter de l'argent. Par contre le software et plutot le domaine reservé des start up innovante . Or les banques francaises sont dirigées par des séniles déconnectés de la réalité qui ne comrpennet rien aux nouvelles technologie et qui donc sont frileux pour preter de l'argent à de jeunes entrepreneurs dont elles ne comprennent aucun mots qui sortent de leur bouche.
Réponse de le 08/11/2014 à 19:54 :
Le numérique n'a aucun avenir dans un pays de vieux rentiers. Seule la subvention du parpaing par le sang de la jeunesse intéresse notre gérontocratie.
Réponse de le 10/11/2014 à 11:02 :
les banquiers investir dans le numérique je pouffe, Ils sont trop en clain a conserver leur idéologie marxiste de siècle dernier.

A quand un investissement dans le soft en france jamais à mon avis tant que nous aurons des énarques en postes .

Merci pour votre commentaire. Il sera visible prochainement sous réserve de validation.

 a le à :