Levées de fonds : la French Tech entre dans une nouvelle ère

Les startups françaises n'ont levé « que » 8,3 milliards d'euros en 2023, soit une baisse inédite de 38% en valeur et 3% en volume, d'après le baromètre annuel de EY. Autre rupture, le secteur du logiciel et les innovations numériques ne portent plus l'écosystème : pour la première fois, le secteur privilégié par les investisseurs est la greentech, c'est-à-dire les innovations pour l'environnement et la transition énergétique. Le signe d'un changement d'ère pour la French Tech.
Sylvain Rolland
La greentech levé 2,7 milliards d'euros, soit le tiers du total levé par l'ensemble des startups françaises en 2023.
La greentech levé 2,7 milliards d'euros, soit le tiers du total levé par l'ensemble des startups françaises en 2023. (Crédits : Flickr/401(K) 2012)

« Il faut que la French Tech évolue et passe de l'ère de l'innovation numérique qui a caractérisé ses dix premières années, à l'ère des deeptech et des innovations à forte valeur ajoutée technologique et industrielle, qui répondront aux défis économiques, sociétaux et climatiques des dix ans à venir », espérait Nicolas Dufourcq, le directeur de Bpifrance, sur la scène de l'événement Tech for Future, organisé en mars 2023 au Grand Rex de Paris par La Tribune.

L'appel du patron de la banque publique d'investissement a été reçu cinq sur cinq par les investisseurs. Car pour la première fois en 2023, les startups du logiciel et des services internet, qui ont obtenu pendant dix ans les faveurs des fonds de capital-risque, ont été détrônées par celles de la greentech, ces innovations pour l'environnement et la transition énergétique et climatique. Ces pépites ont levé 2,7 milliards d'euros, soit le tiers du total levé par l'ensemble des startups françaises en 2023, qui s'élève à 8,3 milliards d'euros d'après le baromètre du capital-risque d'EY, publié ce mercredi.

« La progression des greentech est spectaculaire et d'autant plus dans un contexte de baisse globale des investissements dans la tech. Sa croissance est de 44% en volume et de 30% en valeur. Cela montre que le marché est enfin prêt à accélérer la transition écologique et énergétique », analyse Franck Sebag, associé chez EY et auteur du rapport.

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Chute des valorisations et baisse de presque 40% des montants levés

Effectivement, la performance est d'autant plus remarquable que la French Tech a subi de plein fouet en 2023 l'explosion de la bulle de la tech. Grâce au Covid qui a accéléré la transformation numérique de l'économie et déclenché une vague d'euphorie autour des innovations technologiques, et à « l'argent gratuit » lié aux politiques monétaires accommodantes des banques centrales, les startups se sont habituées à des niveaux de valorisation exorbitants.

Ainsi, d'après l'index du fonds Bessemer Ventures Partners, la valorisation des startups du logiciel a grimpé à 22 fois l'ARR (les revenus récurrents annuels) en 2021. « La médiane de valorisation a chuté à 6,6 fois l'ARR en décembre 2023, soit plus de deux tiers en moins » indique Franck Sebag. Cette « correction », également caractérisée comme un « retour à la normale de l'ère pré-Covid », est une conséquence directe de la remontée des taux d'intérêts par les banques centrales, afin de lutter contre l'inflation. Par conséquent, l'investissement dans la tech, secteur risqué par excellence, est devenu moins attractif pour les investisseurs, qui ont par ailleurs jeté leur dévolu sur la transition écologique et énergétique.

Dans les chiffres, ce retour sur Terre se traduit pour la French Tech à une baisse de 38% des levées de fonds en valeur, et de 3% en volume. Soit 8,3 milliards d'euros levés en 2023 par 715 sociétés, contre 13,5 milliards d'euros en 2022 par 735 startups.

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Résilience et solidité

La quasi-stabilité du nombre d'investissements est révélatrice de la solidité de l'écosystème et de la nature surtout financière de la crise. Car même en pleine correction et alors que les fonds mettent plus de temps avant de signer un deal, quasiment autant de startups ont réussi à lever des fonds en 2023 par rapport à 2022. C'est d'ailleurs une spécificité française : au Royaume-Uni comme en Allemagne, le nombre d'opérations a chuté d'environ 20% (22% au Royaume-Uni, 19% en Allemagne), contre 3% pour la France.

La chute en valeur est donc directement corrélée à la baisse des valorisations : c'est le ticket moyen qui flanche, à 11,6 millions d'euros en 2023 contre 18,3 millions l'an dernier. Comme la valorisation est moins élevée, les startups peinent à lever plus de 100 millions d'euros : seulement 13 opérations en 2023, contre 38 en 2022, pour 2,7 milliards d'euros en 2023 contre 6,2 milliards en 2022. « Certaines opérations à plus de 50 millions d'euros en 2023 auraient été des opérations à plus de 100 millions d'euros en 2022 », affirme Franck Sebag. Par ricochet, les tours de table entre 20 et 50 millions d'euros, qui correspondent à des tours d'hyper-croissance pour lesquels la valorisation joue un rôle important, sont également en baisse.

Mais la base tient bon, ce qui prouve que la tech n'est pas un effet de mode mais contribue bien à un mouvement de fond de transformation économique et sociale. Effectivement, les opérations jusqu'à 20 millions d'euros sont stables d'une année sur l'autre : 2,7 milliards d'euros pour 521 opérations en 2023, contre 2,8 milliards d'euros pour 590 opérations en 2022.

« Oui, c'est plus difficile de lever et les opérations mettent plus longtemps à se faire. Les investisseurs sont plus prudents, plus regardants sur les perspectives de rentabilité. L'écosystème a dû basculer d'une logique de croissance à une logique de gestion et de retour sur investissement, ce qui a engendré de la mortalité, mais fait une sorte de tri pour repartir sur des bases plus saines », ajoute l'expert.

French Tech levées 2023

Réorientation des investissements vers la « hard tech » dans des secteurs stratégiques

2023 a donc été une année de rupture pour la French Tech, forcée de se réinventer. Les investisseurs aussi ont effectué une mue, en privilégiant les greentech, mais aussi les sciences de la vie (biotech et santé) et les deeptech (innovations de rupture notamment dans l'industrie), aux champions des années passées qui étaient le logiciel d'entreprise et les services internet, et en particulier les fintech dont les financements ont chuté de 70% (!) cette année.

Dans le détail, la greentech est le seul secteur en progression nette sur un an : de 73 à 105 opérations, et de 2,1 à 2,7 milliards d'euros levés. En deuxième position, les logiciels et services informatiques accusent une forte chute à 2,1 milliards d'euros levés (contre 3,4 en 2022). En troisième position, les sciences de la vie (971 millions d'euros pour 84 opérations) profitent de l'érosion des services internet, qui dégringolent en quatrième position avec 845 millions d'euros pour 146 opérations. Le top 5 se complète par les deeptech et technologies industrielles, stables sur un an avec 755 millions d'euros levés en 58 opérations.La fintech, ancienne gloire de la French Tech, dévisse de plus de 70% en valeur !

Les cinq plus grosses levées de fonds de l'année reflètent bien l'appétit nouveau des investisseurs pour la « hard tech », c'est-à-dire les innovations à très forte valeur ajoutée technologique dans des secteurs stratégiques, par ailleurs soutenus par les politiques publiques telles que le programme France 2030.

Verkor, Mistral AI et Driveco dans le podium de l'année

Avec 850 millions d'euros levés, la greentech iséroise Verkor, spécialisée dans les batteries électriques, pulvérise le record du pays et s'empare facilement du titre de la plus grosse levée de fonds de l'année. La startup a sécurisé au total 2 milliards d'euros de financements, dont 850 en capital-risque, 600 millions d'euros de prêts de la Banque européenne d'investissement (BEI), et 650 millions d'euros de subventions publiques françaises. L'objectif : lancer son projet de giga-usine à Dunkerque en 2025, pour produire notamment les batteries des modèles électriques haut de gamme de Renault.

La deuxième place du podium est occupée par Mistral AI. Fondée par des Français passés notamment chez Meta, la pépite parisienne de l'intelligence artificielle générative a levé 105 millions d'euros en juin -un mois après sa création-, puis 385 millions début décembre. Soit 490 millions d'euros sur l'année, pour une valorisation qui s'élève déjà à 2 milliards d'euros en moins d'un an d'existence, malgré l'absence de revenus à date. Parmi ses investisseurs figurent les milliardaires Xavier Niel, Eric Schmidt (ex-Google) et Rodolphe Saadé (CMA CGM, propriétaire de La Tribune), ainsi que des fonds américains (Lightspeed Venture), français (Bpifrance, JCDecaux Holding...) et de plusieurs pays européens. Mistral AI illustre l'engouement énorme des investisseurs autour de l'IA générative, dans le sillage de la rupture technologique provoquée par le lancement de ChatGPT fin 2022. Et ce n'est pas fini : en 2024, Mistral AI va partir à la conquête du marché et devrait vite relever de l'argent.

Les troisième et quatrième places reviennent à deux autres greentech franciliennes : Drivero (250 millions d'euros), et Ynsect (160 millions d'euros). Le premier est l'un des leaders français de la recharge pour les véhicules électriques. Le second est le leader mondial de l'alimentation animale par protéines d'insectes.

Enfin, la biotech lyonnaise Amolyt Pharma signe la cinquième plus grande levée de fonds de l'année, de 130 millions d'euros, pour mettre sur le marché, à horizon 2026, un médicament destiné aux malades de l'hypoparathyroïdie, qui touche 100.000 personnes, principalement des femmes, en Europe. À noter que le top 5 2023 incarne exclusivement le virage pris par la French Tech vers des innovations plus technologiques dans des secteurs stratégiques et plus industriels.

Sylvain Rolland

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