Face aux Gafa et au BATX, l'Europe peut-elle imposer sa voix ?

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Réforme fiscale, pôle d'excellence autour de l'IA, écosystème de la data... Pour ne pas se faire manger, l'Europe doit s'armer contre les mastodontes du Net.
Réforme fiscale, pôle d'excellence autour de l'IA, écosystème de la data... Pour ne pas se faire manger, l'Europe doit s'armer contre les mastodontes du Net. (Crédits : iStock)
En matière d'économie numérique, l'Europe est pour l'heure à la traîne face aux géants chinois et américains. Les récentes difficultés rencontrées par les Gafa pourraient lui offrir l'occasion de se relancer.

La rengaine est bien connue : malgré ses universités de haut vol, son tissu de jeunes pousses dynamiques et sa population hautement qualifiée, l'Europe peine à faire émerger des géants des nouvelles technologies capables de rivaliser avec les Gafa américains [Google, Apple, Facebook, Amazon, ndlr] et BATX chinois [Baidu, Alibaba, Tencent et Xiaomi]. Dans ce domaine de pointe qu'est l'intelligence artificielle, le constat est encore plus sévère. Si l'Europe forme d'excellents chercheurs, ces derniers vont massivement s'expatrier dans la Silicon Valley, tandis que les meilleures startups européennes sont trop souvent achetées par les géants américains.

C'est ainsi grâce à DeepMind, jeune pousse britannique acquise en 2014, que Google a pu construire le puissant logiciel AlphaGo. Dans son dernier livre "La Guerre des intelligences", Laurent Alexandre [actionnaire de La Tribune, ndlr] affirme que l'Europe est en train de perdre la bataille de l'IA et risque de devenir une cybercolonie de la Chine et des États-Unis. Un tableau bien peu reluisant. Heureusement, les choses sont en train d'évoluer.

D'abord, les grandes entreprises digitales américaines sont, depuis quelques semaines, dans une position très délicate. L'affaire Cambridge Analytica a considérablement nui à Facebook. Placé sur le banc des accusés pour avoir laissé exploiter les données de ses utilisateurs, le premier réseau social mondial subit la colère du grand public et des institutions. Les résultats ne se sont pas fait attendre : l'action de Facebook a décroché en Bourse, entraînant avec elle celles de ses confrères de Google, Apple et Amazon, et plombant les performances du Nasdaq. La méfiance envers Facebook touche ainsi les autres Gafa, mis dans le même sac que l'entreprise de Mark Zuckerberg. L'Europe, de son côté, semble déterminée à profiter de cette fenêtre de tir pour revenir dans la course.

La Commission européenne a récemment proposé la mise en place d'une réforme fiscale visant à accroître les impôts payés par les entreprises des nouvelles technologies. Cette mesure cible directement les Gafa, qui profitent de la politique fiscale avantageuse offerte par certains États membres pour payer des taxes très faibles. La Commission européenne a ainsi pointé le fait que, tandis que les grandes entreprises digitales croissent à un taux moyen (14%) bien supérieur à celui des autres multinationales, elles paient en moyenne 9,5% d'impôts, soit deux fois moins que ces dernières.

Vers une troisième voie européenne ?

Le 29 mars, à l'occasion de l'événement AI for Humanity, organisé au Collège de France pour la remise du rapport Villani, Emmanuel Macron a, en outre, présenté un plan ambitieux pour la France et l'Europe (La Tribune du 6 avril). L'objectif du président français : favoriser le développement d'un pôle d'excellence européen autour de l'intelligence artificielle, afin de rivaliser avec les géants chinois et américains.

Dans un entretien accordé au magazine Wired à l'issue de sa conférence, il a affirmé que l'Europe avait l'occasion d'incarner une troisième voie, face à, d'un côté, un modèle américain propulsé par des acteurs privés, qui imposent leurs valeurs à la collectivité, et de l'autre un modèle chinois centré sur la récolte d'immenses quantités de données privées auprès des citoyens. Selon Emmanuel Macron, établir une souveraineté européenne en la matière permettrait de développer cette technologie tout en respectant la vie privée des individus et en adoptant collectivement des choix éthiques.

Un rapport de l'European Political Strategy Center, un laboratoire d'idées de la Commission européenne, remis le 27 mars, défend également cette vision. Selon ce document, si l'Europe est soumise à une rude concurrence extérieure, elle a, dans le contexte actuel, l'occasion de se poser en championne de l'IA éthique et qualitative.

« Une approche très souple des droits numériques des citoyens peut procurer des avantages économiques à court terme. Plus il est facile de collecter et traiter des données, plus les entreprises peuvent développer des solutions basées sur l'IA à bas coût. Néanmoins, suivre un modèle "à la chinoise" n'est ni possible ni souhaitable. [...] L'Europe a, au contraire, l'opportunité de promouvoir des standards internationaux pour atteindre le plus haut niveau de bien-être pour les citoyens, préparant le terrain pour un accueil favorable de la technologie, en Europe, mais aussi dans le monde », lit-on dans le rapport.

Un premier pas a été effectué avec le Règlement général sur la protection des données, qui entrera en application le 25 mai. Il introduit un certain nombre de garanties et de protections autour des données individuelles, et en limite l'usage à l'objectif dans lequel elles ont été collectées. Mais cette protection des données confidentielles doit également s'accompagner d'une plus libre circulation des données publiques. Le rapport Villani propose ainsi la création d'un écosystème européen de la data, en ouvrant les données publiques et en facilitant leur mutualisation.

Lire aussi : Qui a peur de l'intelligence artificielle ?

Un label de qualité européen pour l'IA

Dans son discours du 29 mars, Emmanuel Macron a proposé d'aller plus loin en discutant à l'échelle européenne de l'ouverture de certaines bases de données privées, pour lutter contre les situations de rente et de monopole.

« Je souhaite que nous puissions ouvrir une réflexion à l'échelle européenne sur l'accès, à des fins d'intérêt général, aux bases massives de données privées, notamment celle des très grands acteurs qui se trouvent en monopole de fait sur la collecte de certaines catégories de données », a déclaré le président, dans un pique à peine voilée à l'égard des Gafa.

L'Europe a également un rôle à jouer sur le terrain de l'intelligence artificielle éthique. Aux États-Unis, l'usage d'algorithmes d'aide à la prise de décision par les pouvoirs publics, les banques et les assurances a suscité plusieurs scandales. Des journalistes ont ainsi affirmé que des algorithmes employés pour appuyer les décisions de justice étaient biaisés en défaveur des Afro-Américains. La mathématicienne Cathy O'Neil, de son côté, a montré que les algorithmes employés par les assureurs automobiles faisaient payer plus cher les habitants des quartiers pauvres.

Là encore, l'Europe pourrait se poser en modèle.

« Nous ferons croître la pression collective pour rendre ces algorithmes plus transparents », a promis Emmanuel Macron dans son entretien à Wired.

Le rapport de l'European Political Strategy Center plaide pour la mise en place de critères éthiques imposés lors de la conception d'algorithmes d'intelligence artificielle, avec un label de qualité européen permettant de distinguer les algorithmes conçus sur le Vieux Continent de ceux construits ailleurs sur une approche plus laxiste.

Pour parvenir à s'imposer, l'Europe doit toutefois répondre à un double problème qui la handicape dans la compétition internationale : son incapacité à retenir ses talents et son mode de financement de l'innovation axé sur la dette.

« L'Europe est confrontée à un manque de talents et de capitaux. Alors même qu'elle dispose d'excellents chercheurs et ingénieurs, ces derniers s'expatrient massivement aux États-Unis et en Chine, où ils bénéficient de salaires en or et travaillent sur des projets de pointe. En outre, contrairement aux États-Unis, l'Europe ne bénéficie pas d'un puissant écosystème de fonds en capital-risque. Le financement y est largement assuré par les banques, qui prennent moins de risques, et les projets innovants ont plus de mal à récolter des fonds », explique Terence Tse, professeur de finance à l'ESCP et cofondateur de l'entreprise d'intelligence artificielle Nexus Frontier Tech.

Pour se faire une place au soleil, l'Europe devra donc trouver des arguments pour séduire les jeunes diplômés et les entrepreneurs les plus innovants.

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Commentaires
a écrit le 20/04/2018 à 14:48 :
Vu la situation actuelle économique
il faut re- innover tout ceci
Il est «  évident « qu’il faut arrêter de «  comparer «  les entreprises classiques et les GAFA et leur compères Chinois car c’est «  incomparable « 
Par conséquent, c’est logique de laisser les entreprises classiques en bourse qu’on connaît depuis toujours

Et innover « la bourse du numérique « avec leurs paramètres à «  eux » comme ça on sauve les emplois et les capitaux

Ça permettrera d’équilibrer l’économie mondiale, chacun son business
a écrit le 17/04/2018 à 16:31 :
"Nous ferons croître la pression collective...", cela va certainement donner de l'air à nos startups.
a écrit le 17/04/2018 à 16:26 :
"les grandes entreprises digitales croissent à un taux moyen (14%) bien supérieur à celui des autres multinationales, elles paient en moyenne 9,5% d'impôts, soit deux fois moins que ces dernières." Ce n'est pas le propre des entreprises digitales, mais de toutes les entreprises en forte croissance saine : c'est le chiffre d'affaires d'aujourd'hui qui paie les frais de personnel et d'infrastructure nécessaires à la réalisation du chiffre d'affaires de demain. Il est ainsi évident que les entreprises en forte croissance ont une structure de coûts qui diminue leur résultat présent au profit du résultat futur.
a écrit le 16/04/2018 à 20:48 :
Il y a deux gigantesques handicaps que l'Europe aura beaucoup de mal à surmonter... c'est que la quasi totalité des données des usagers Internet sont détenues par les Américains et, dans une moindre mesure, par les Chinois... puis, il y a les immenses capacités financières qu'une dizaine de ces entreprises peuvent écraser aisément des milliers d'investisseurs européens.

Alors, parler de la place de l'Europe dans ce contexte bi-polaire c'est bien jolie, en théorie, et c'est bien pour faire chic (et montrer que l'Europe reste en contrôle) dans les émissions d'affaires publiques ou dans BFM-TV... mais tout ça c'est de la gnognotte. Les européens aiment trop se ridiculiser en public pour laisser passer l'occasion.
a écrit le 16/04/2018 à 10:45 :
Autre article sur ce sujet :
"Pour redynamiser notre économie, nous devons conquérir notre souveraineté numérique"
https://www.latribune.fr/opinions/tribunes/pour-redynamiser-notre-economie-nous-devons-conquerir-notre-souverainete-numerique-658327.html
Et projet "eelo.io" à suivre de près...
https://eelo.io
a écrit le 16/04/2018 à 10:21 :
Article pour le moins très drôle à lire. Sachant que lorsqu'une société privée dispose de centaines de milliards de trésor de guerre, elle fait ce qu'elle veut quand elle veut. Alors les gesticulations des bien-pensants et des journalistes autour des "affaires" style facebook doivent bien les faire rigoler....
Réponse de le 17/04/2018 à 7:59 :
Vous raconterez ça aux actionnaires .
a écrit le 16/04/2018 à 9:04 :
"" La mathématicienne Cathy O'Neil, de son côté, a montré que les algorithmes employés par les assureurs automobiles faisaient payer plus cher les habitants des quartiers pauvres."" ..........
molotov et goebbels ont des lecons a prendre, ils ont trouve leur maitre (sse) en matiere de propagande.......... si elle est mathematicienne, j'espere qu'elle fait autre chose que de la topologie, et quelle a un minimum de creditbilite avec un background en quantitative........... je ne vais pas faire un post abscon sur le scoring, mais juste a titre d'info ' quartier pauvre', ca veut rien dire, ca depend comment c'est defini ( en clair ' qui est riche, qui est pauvre'), et en plus c'est ' flou'.........
en rentrant dans le detail on va certainement voir qu'il y a d'autres variables derriere, et que l'abus de langage de cette dame se cache une vil propagande a te faire palir polpot, tellement la mauvaise foi est de mise!
ca serait un peu comme dire que les policiers francais ont un biais antipauvres car ils interviennent plus en seine saint denis que dans le 16eme!
a écrit le 16/04/2018 à 8:42 :
l'Europe est à la traîne en matière de poudre aux yeux, pyramide de Ponzi, laxisme.
a écrit le 16/04/2018 à 8:24 :
Voilà, Mike le poulet sans tête ne peut pas gagner de course si ses adversaires ne trébuchent pas d'eux-mêmes, et encore vous êtes sacrément optimiste hein vu que notre UE s'est faite dépasser dans tous les domaines high tech, nos investisseurs préférant planquer leur pognon dans les paradis fiscaux plutôt qu'investir.

Vite un frexit.

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