L'uberisation de la santé pas encore une réalité

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La santé n'est pas un produit comme un autre. Les compétences des médecins ne peuvent pas être reproduites comme celles des taxis, estime Frédéric Bizard, économiste spécialiste de la santé à Sciences Po Paris.
"La santé n'est pas un produit comme un autre. Les compétences des médecins ne peuvent pas être reproduites comme celles des taxis", estime Frédéric Bizard, économiste spécialiste de la santé à Sciences Po Paris. (Crédits : Backbuilder)
L'uberisation, dans le sens de menace et chamboulement des modèles économiques traditionnels de la santé et de ses acteurs, n'est pas encore d'actualité. Excepté pour certaines professions, comme les pharmaciens.

«Uberisation de la santé: les médecins sur leurs gardes», «L'uberisation de la santé en marche», «Quand les robots remplaceront les infirmières...» Çà et là, les annonces de bouleversement des modèles économique de santé et des professions de santé font florès. Mais, comme les films de science-fiction annonçant, à tort, des voitures volantes pour les années 2000-2010, la réalité est différente. "La santé n'est pas un produit comme un autre. Les compétences des médecins ne peuvent pas être reproduites comme celles des taxis", assure Frédéric Bizard, économiste spécialiste de la santé à Sciences Po Paris, pour justifier cette difficile diffusion de l'uberisation de la santé.

Le médecin associé à la machine pour le diagnostic

Avec l'arrivée de robots comme Watson d'IBM, on pourrait imaginer que la machine puisse remplacer complètement les médecins dans l'établissement de diagnostics. D'autant plus cette intelligence artificielle a diagnostiqué une leucémie rare en comparant le profil génétique d'une patiente avec plus de 20 millions de cas mentionnés dans des études d'oncologie. Néanmoins, cette annonce n'a pas encore fait l'objet d'une publication sans une revue médicale ; on ne connait pas la description précise de ce cas.

En outre, les analystes estiment qu'on est loin d'une démocratisation du diagnostic robot sans l'assistance de l'homme. La machine est amenée à rester une aide à la décision. Diane de Bourguesdon, spécialiste en santé digitale au sein Jalma expliquait dans une publication du cabinet de conseil:

"Une énorme part de la connaissance médicale peut-être digitalisée, malgré tout, le digital ne peut pas tout le temps remplacer l'humain dans le cas d'annonces de diagnostics graves ou de maladie grave."

Frédéric Bizard va plus loin et estime que la connaissance n'est pas suffisante pour se fier uniquement aux machines:

"On a fait des progrès dans les cancers. Mais plus on en découvre sur la maladie, plus on s'aperçoit qu'on ne connait pas grand-chose sur celle-ci".

Et si la machine devient fiable, Guy Vallancien, médecin et auteur de "La médecine sans médecin", porteur d'une vision où les données et les robots prendront une part importante dans la santé, estime que le médecin ne disparaitra pas pour autant:

"Plus on aura de systèmes experts, plus le besoin de relation humaine avec des professionnels de santé sera fort", car le malade ne croira pas au diagnostic robot, explique-t-il à la Tribune.

Le médecin en ligne, encore un vrai médecin

Autre phénomène qui pourrait être vu comme une uberisation de la santé: la multiplication des sites de santé en ligne. En réalité, "rares sont les plateformes dépassant le champ traditionnel de la santé", note Guy Vallancien

Et pour les plateformes donnant des avis médicaux, difficile de parler de réelle concurrence avec les médecins, puisque ces derniers contribuent à ces sites et pratiquent pour la plupart une activité classique de professionnel de santé en parallèle. "Tous les médecins participant au site deuxièmeavis.fr le font à côté d'une activité traditionnelle", assure ainsi Pauline d'Orgeval, fondatrice du site, interrogée par La Tribune.

Pour rappel, deuxièmeavis.fr, un site fournissant un deuxième avis médical, a fait polémique lors de sa création. Il facturant un nouvel avis médical à 295 euros (une commission pour le site, le reste revient au médecin) pour des maladies graves, parfois pris en charge par certaines complémentaires santé. Et malgré ce prix, "des médecins ont refusé de s'engager sur Deuxiemeavis.fr car ce n'était pas assez cher", avance Pauline d'Orgeval. Pour avoir un avis médical sur une maladie grave comme un cancer, il faut souvent compter plusieurs consultations, donc plusieurs centaines d'euros.

Néanmoins, pour les maladies bénignes, on peut entrevoir une possible uberisation dans les années à venir. Des sites réfléchissent à la mise en place d'algorithmes permettant d'apporter des réponses automatiques pour des demandes concernant des maladies bénignes, explique un expert de cabinet de conseil souhaitant garder l'anonymat. Potentiellement de quoi faire trembler les médecins généralistes dans quelques années...

Le robot, pas près de remplacer le médecin

Un robot anesthésiant et opérant un humain de façon autonome, mythe ou réalité ? Dans un futur proche, la tendance est plutôt à l'assistance du chirurgien. Exemple: le projet Verb Surgical, un joint-venture entre Johnson & Johnson (J&J) et Google, a pour but de fournir des données en temps réel sur les patients lorsqu'ils sont opérés. Le groupe compte également développer des technologies en partenariat avec les chirurgiens et hôpitaux.

Et concernant les appareils, les spécialistes du secteur n'imaginent pas l'apparition d'un robot autonome dans les prochaines décennies pour les oétions importantes. Ainsi, pour Bertin Nahum, fondateur de la pépite française Medtech, cédée au géant du secteur Zimmer le terme robot est galvaudé, il s'agit d'"outil intelligent", car "les robots chirurgicaux n'ont pas vocation à remplacer les chirurgiens", il servent avant tout à "fiabiliser l'activité médicale".

Toutefois, la menace d'uberisation n'est pas inexistante dans le domaine chirurgical. Un robot pouvant pratiquer des anesthésies sans avoir besoin d'anesthésistes était vendu sur le marché américain par J&J entre 2013 et 2015. Mais le lobby des anesthésistes a vivement protesté. Résultat: ce robot a été cantonnée à des activités limitées comme des coloscopies ou des endoscopies, et mi-2015, seuls quatre hôpitaux les utilisaient. J&J a dû en stopper la commercialisation, faute de rentabilité suffisante.

Selon Guy Vallancien estime que ces robots anesthésistes reviendront un jour, car ils sont efficaces et coûtent beaucoup moins cher que des anesthésistes.

Selon lui, "il faudra certainement un infirmier pour assister deux-trois robots".

Les pharmaciens, en voie d'uberisation

Mais s'il y a bien une profession dans la santé qui semble être en voie d'uberisation, c'est celle de pharmacien. "Ils seront en haut de la liste, tant qu'ils se concentreront sur les ventes de boîte de médicaments", lance Frédéric Bizard. Confronté à la concurrence des pharmacies en ligne pour les médicaments grands publics en ligne, leur marge est en baisse et le nombre de fermetures de pharmacies a augmenté ces dernières années. La profession commence à réagir. Elle réfléchit et pousse pour une accélération dans l'offre de services de santé, comme la vaccination, la prise en charge d'urgence, ou le suivi partiel des patients. Les pharmaciens pourraient être autorisés bientôt à vacciner sous conditions.

Les assureurs santé, menacés eux aussi d'uberisation ?

Frédéric Bizard estime qu'un autre secteur pourrait uberiser: celui des assureurs santé.

"Si l'assureur pense récolter un maximum de donné pour sélectionner le risque, il se pourrait uberiser et peut devenir un prestataire de service des GAFA, qui auront pris dix ans d'avances sur la collecte de données."

Déjà, Google a mis un pied dans l'assurance santé, en investissant 32,5 millions de dollars dans Oscar Health. Cette startup de l'assurance santé propose un système de responsabilisation des adhérents grâce à un système de récompenses et équipe ses adhérents de bracelets connectés.

Pour l'économiste de Sciences Po, reste une solution existe pour éviter que les assureurs santé et d'autres se fassent uberiser:

"Il faut limiter l'ouverture des données de santé".

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