Auteur de «L’âge des low-tech», un ouvrage sorti en 2014, Philippe Bihouix est considéré comme l’un des maîtres à penser du sujet. Bien plus que d’une vision industrielle, qui cantonnerait les low-tech à un mode de production, il s’agit pour lui d’une occasion de redéfinir les rapports économiques et sociaux. (Cet article est issu de T La Revue n°15 – « Sobriété, frugalité, ingéniosité : comment innover autrement ? »)Il y a dix ans déjà, vous alertiez sur les tensions en matière de prix de l'énergie, les besoins en ressources induits par la transition énergétique, l'effondrement de la biodiversité... La situation actuelle n'est-elle pas le reflet de notre échec collectif ?
Philippe Bihouix En dix ans, ces sujets sont devenus « mainstream » et de nombreuses organisations internationales, comme l'Agence Internationale de l'Énergie, la Banque Mondiale, l'OCDE ou la Commission européenne, s'en sont emparées. Nous assistons maintenant à une lente prise de conscience ; ce qui était présenté comme des solutions évidentes - voitures électriques ou énergies vertes - s'avère complexe à mettre en œuvre. Il faut cesser de croire que l'innovation technologique constitue l'unique réponse. Suivant encore les préceptes de Francis Bacon, l'auteur de La Nouvelle Atlantide, nous évitons prudemment les innovations politiques et économiques qui seront pourtant, je crois, indispensables à la transition, complémentaires à l'innovation frugale. Je conserve néanmoins un certain optimisme face à la situation, car l'être humain est adaptable et résilient. Je reste convaincu que l'on peut modifier en profondeur nos modes de vie en l'espace d'une génération.
Les voitures électriques et les énergies vertes seraient donc le signe d'un certain manque de discernement ?
P.B. Je ne suis pas « contre » par principe, mais croire que les énergies renouvelables et les voitures électriques nous permettront de décarboner sans changer nos pratiques, sans consommer moins d'énergie, sans nous déplacer moins et autrement, est une dangereuse illusion. Il faut tout remettre en question : quels seront les modes de production, les usages ? Un moteur électrique s'use moins qu'un moteur thermique : va-t-on en profiter pour allonger la durée de vie des voitures, les conserver pendant trente ans, comme les avions, et en produire d'autant moins ? Quels modèles allons-nous autoriser et déployer ? Une voiture de 2 tonnes et 1 000 km d'autonomie nécessite 10 fois plus de batteries, donc 10 fois plus de matières premières, qu'une voiturette de 800 kg avec 250 km de rayon d'action. Même chose sur les usages des énergies vertes : si, en 2050, on installe des parcs d'éoliennes en mer pour alimenter des affichages publicitaires et fabriquer des capsules de café en aluminium, on aura raté un truc... Il faut nous inscrire dans une logique de civilisation, repenser les usages, le réemploi, la réutilisation, le recyclage, la façon dont nous organisons la vie et l'économie sur un territoire donné.
Propos recueillis par Ingrid Labuzan