La Tribune

Pourquoi les entreprises se lancent dans les MOOC ?

Matthieu Cisel  |   -  1390  mots
Les cours en ligne ouverts et gratuits, véritable relais de croissance pour les entreprises ? Surtout une bonne stratégie pour se faire connaître, et un atout pour le recrutement...

Qui a dit que les universitaires étaient les seuls à savoir faire des MOOC ? Avec un léger décalage par rapport au milieu académique, le monde de l'entreprise se lance peu à peu dans la conception de ce type de formations. Certains géants du Web comme Google peuvent d'ailleurs se targuer d'avoir déjà accueilli plusieurs centaines de milliers d'inscrits dans certains des leurs. Et si la plupart des cours n'atteignent pas les chiffres mirobolants du géant de Mountain View, les premiers résultats sont encourageants. Alors, quelles sont les boîtes qui se lancent dans la conception de MOOC, et pourquoi ?

Bien qu'ils viennent du milieu académique à l'origine, l'un des premiers acteurs à s'être lancé dans la création de MOOC était une entreprise: Udacity. Cette startup, fondée par Sebastian Thrun, ancien enseignant de Stanford et pionnier américain du domaine, fonctionne sur le modèle de la maison d'édition. L'entreprise finance le développement de la plate-forme, et travaille en partenariat avec des enseignants partenaires pour la conception des cours. Le serial entrepreneur Steve Blank a par exemple fait un carton avec son MOOC "How to build a startup", qui est même désormais intégré dans le cursus de certains établissements français comme la Grenoble Ecole de Management.

Depuis quelques mois, Udacity a entamé un changement de stratégie en élargissant son panel de partenaires. La startup collabore désormais avec un certain nombre d'entreprises dans des domaines aussi variées que le marketing et la biologie. La célèbre et controversée entreprise de génomique personnelle 23andme propose par exemple son cours de génétique, ou Google avec un MOOC sur le développement d'applications mobiles. 


Connaître et se faire connaître

Ce qui est intéressant dans le modèle de Udacity, c'est que les cours restent ouverts en permanence (ou presque), et que l'accès aux ressources pédagogiques est toujours gratuit. En revanche, si l'on souhaite avoir des retours sur ses productions ou mettre en place des projets de manière collaborative, il faut mettre la main à la poche (de l'ordre de 150$/mois). Le succès semble être au rendez-vous, dans la mesure où l'entreprise à dû clore les inscriptions à certains cours faute de moyens humains.

J'ignore si ces projets sont ou non rentables pour les entreprises qui en sont à l'origine, mais est-ce vraiment l'objectif recherché ? Car le MOOC est aussi une façon de se faire connaître, de populariser le nom de l'entreprise, ou de faire connaître leur produit, dans une démarche de marketing. Bon, pour Google, ce n'est pas le cas, c'est certain. Mais c'est à travers leurs MOOC que j'ai découvert certaines des entreprises présentes sur Udacity, pourtant connues par ailleurs. Il faut voir que pour une personne qui s'inscrit, combien ont vu le cours (et son organisateur) sans s'inscrire : 10, 100, difficile à dire. Quoi qu'il en soit, l'impact est à mon avis considérable, et l'acquisition d'une telle visibilité est une aubaine, d'autant qu'elle est associée à une image positive : le partage gratuit de connaissances.



La France a déjà ses champions

Aux Etats-Unis, Udacity n'a pas le monopole des MOOC d'entreprise, loin de là, bien que  Coursera et edX n'aient pas encore bougé dans cette direction. Mais certaines boîtes n'ont pas attendu qu'on les invite, et ont fini par utiliser des solutions employées en interne depuis des années. C'est notamment le cas de Google, qui a lancé le MOOC Advanced Power Searching avec son outil Course Builder, mais aussi plusieurs autres comme Making Sense of Data. Bien qu'il ne paie pas de mine vu de l'extérieur, ce cours est un véritable blockbuster avec près de 400.000 inscrits, un chiffre dérisoire pour le géant de Mountain View, qui a l'habitude de raisonner en centaines de millions d'utilisateurs, pour ne pas dire en milliards.

Et quid de la France ? Bien sûr, nous n'avons bien sûr pas l'envergure des entreprises américaines, mais les choses bougent, et nous avons également nos jeunes champions. Par exemple Openclassrooms, ex-site du Zéro, qui fonctionne plus ou moins selon le même principe qu'Udacity. Tout d'abord, ils développent leur propre plate-forme. Et de la même manière que Sebastian Thrun a enregistré lui-même ses premiers cours sur l'intelligence artificielle, Mathieu Nebra a réalisé lui-même les premiers cours d'informatique, HTML5, adoptant peu à peu le modèle MOOC.

Un vif intérêt des grandes entreprises

Après être devenu l'une des références en matière d'auto-formation à la programmation, le site commence à s'ouvrir à d'autres disciplines en partenariats avec des spécialistes des domaines enseignés, avec par exemple : Financer son entreprise. Il n'est pas impossible à terme qu'Open Classrooms suive la même trajectoire qu'Udacity et se lance dans des partenariats avec des entreprises réputées. La principale différence avec Udacity, de taille: le code est open source et les contenus, crowdsourcés pour la plupart, sont en licence Creative Commons.

Un autre acteur français notable du domaine, First Finance, organisme de formation qui a lancé la plate-forme First Business Mooc. Après avoir commencé avec des intervenants du monde des affaires, comme dans le Wall Street MOOC, la plate-forme a récemment annoncé un MOOC sur le social Media avec Rue 89  et Global Editors NEtwork: Informer et communiquer sur les réseaux sociaux. L'enseignante est formatrice à Rue89. Elle dispose d'ailleurs d'une certaine aisance face à la caméra - rien de surprenant pour une journaliste me direz-vous - ce qui nous rappelle parfois à quel point nous sommes un peu amateurs dans le milieu académique.

 

Des motivations variées

Cette liste serait incomplète si je ne citais pas également Solerni, un nouveau projet de plate-forme de MOOC d'Orange, avec un premier cours sur le digital et ses usages, qui vient de débuter. Mais je dispose de trop peu de recul sur la question pour appréhender les tenants et les aboutissants du projet. Enfin, nous avons également Neodemia, qui s'est spécialisée dans l'hébergement de MOOC d'entreprises via la solution Open edX. La plate-forme accueille, entre autres, un MOOC de BNP Paribas sur la formation au paiement en ligne via des solutions comme Sepa. Un MOOC pour former ses clients, un nouveau concept à suivre ...

Pourquoi organiser de tels MOOC, telle est la question. Les motivations sont à mon avis diverses et variées. On parle bien sûr de plus en plus de recrutement. Le MOOC pourrait être intéressant tant du point de vue du sourcing que de l'assessment. Ce n'est d'ailleurs pas pour rien que Udacity insiste beaucoup sur l'aspect portfolio sur son site. Mais il faut vraiment avoir des besoins importants pour aller jusqu'à organiser un MOOC spécifiquement dans cet objectif. Seules des entreprises avec des épaules suffisamment solides pourraient se permettre de financer ce type de projets. 

 

Connaître et se faire connaître

Pour le moment, je n'ai pas encore entendu parler de boîtes qui envisageaient de se lancer dans la conception d'un MOOC à des fins de recrutement. En revanche, nombreuses sont celles qui pensent  utiliser à cette fin des MOOC organisés par d'autres. C'est beaucoup moins cher a priori. On parle de détection de talents, de marketing, de recherche de rentabilité, mais à mon sens, ce que les entreprises recherchent le plus à travers le MOOC, c'est la visibilité; une visibilité qui peut être à double tranchant, car l'impact d'un échec peut être dévastateur.


Nous avons vu quelques exemples d'entreprises qui se lancent, mais pour le moment elles restent moins investies dans la création de MOOC que les institutions publiques. C'est dommage, car je pense qu'elles ont beaucoup à apporter au débat. Mais j'ai bien peur que tant que le modèle économique ne sera pas plus mûr, elles ne se bousculeront pas au portillon. De nouveaux partenariats restent à inventer, l'avenir n'est peut être pas que dans les MOOC d'entreprises et les MOOC du public, un entre-deux mêlant à la fois les institutions publiques et le privé pourrait constituer une voie médiane intéressante. On en parle de plus en plus de ces partenariats public-privé pour la conception de MOOC, mais je ne vois toujours rien venir. Comme disent les anglo-saxons : "wait and see"...

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Commentaires

pas  a écrit le 11/04/2014 à 8:08 :

Merci pour cet article très instructif

Tru DoKhac  a écrit le 10/04/2014 à 11:51 :

Après les MOOC pour l'enseignement supérieur, on voit émerger des MOOC d'entreprise que l'on pourrait définir comme des MOOC portant la marque d'une entreprise (Orange, BNP Paribas, citées dans cet article).
Outre l'éducation nationale, on peut imaginer que les professionnels s'emparent du MOOC pour promouvoir leur expérience. Verra-t-on alors la notion de "POOC" ou de Personal MOOC ?
Mais pour mettre le Personal MOOC à la portée de chaque professionnel ou de chaque enseignant, une ingénierie frugale sera sans doute nécessaire.