La Tribune

Santé sur Internet : libérons la parole des professionnels !

Pour Olivia Grégoire et Matthieu Creux, les professionnels de la santé doivent reprendre la parole sur internet, avec l'aide des médias puissants.  | REUTERS
Pour Olivia Grégoire et Matthieu Creux, les professionnels de la santé doivent reprendre la parole sur internet, avec l'aide des médias puissants. | REUTERS
Matthieu Creux et Olivia Grégoire  |   -  1131  mots
Les internautes sont de plus en plus nombreux à chercher des réponses à leurs problèmes de santé sur internet. Mais les anonymes influents qui les conseillent sont une réelle menace pour eux, et pour les professionnels de santé. Par Olivia Grégoire et Matthieu Creux, directeurs associés d'Istrat, cabinet d'intelligence économique...

Le Web plonge dans l'obscurité les internautes souhaitant faire la lumière sur leurs questions de santé. Il empile les contenus à l'infini, créant un écosystème aux allures de jungle sombre et épaisse. Écheveau au dessus duquel aucune parole d'expert ne parvient à surnager. Et pour cause, rendus frileux par l'impossibilité légale et légitime dans laquelle ils se trouvent de faire de la promotion, les acteurs de la santé n'osent tout simplement pas prendre la parole sur Internet. Ils sont convaincus de la pertinence de cet outil… mais ne s'en saisissent pas. Est-on pour autant condamnés à y lire des contenus douteux, voire potentiellement dangereux sur les questions de santé ? Non.

 

Réalités et dérives du selfcare 

Aujourd'hui, plus de six Français sur dix  déclarent utiliser Internet pour se renseigner sur leurs problèmes de santé, notamment pour s'enquérir des traitements adaptés à leurs pathologies. Depuis 2009, on ne s'étonnera donc pas que le prolongement de ces recherches en ligne, l'automédication, connaisse une croissance continue (+3,2% pour la seule année 2012), au détriment de la prescription (-2,4%). Interpelant, non ?

 Le selfcare est en vogue. Bien. La récente autorisation accordée aux pharmaciens de vendre des médicaments en ligne ne devrait pas contribuer à enrayer le phénomène. Le Web constitue une antichambre privilégiée dans laquelle on circule avant ou après la consultation, pour diverses raisons : mieux comprendre ce que le médecin va dire, pouvoir discuter avec lui du traitement, affûter les questions qu'on lui posera et chercher des informations complémentaires sur une maladie ou des médicaments.

 

Le téléphone arabe des avis médicaux en ligne

Autrement dit, il  représente un espace de dialogue sain, qui enrichit la relation patients-professionnels de santé. Il est en revanche primordial d'inverser la tendance actuelle qui consacre la parole de l'amateur et gomme celle de l'expert.

 On trouve, en écumant médias en ligne, blogs, réseaux sociaux et forums, un fatras d'informations impressionnant, émanant de sources souvent incertaines. Sans tomber dans l'extrême, la toile est tissée d'avis repris en boucle selon le principe du téléphone arabe, et tronqués un peu plus à chaque étape. Peu importe qu'ils proviennent à l'origine de sources fiables : à force d'être à chaque fois reproduits à epsilon près, ils finissent par ne plus avoir grand chose en commun avec leur version originelle.

 
L'anonymat empêche la hiérarchisation de l'information

Ce ne serait pas si grave si chacun savait où chercher les contenus pertinents sur les questions de santé. C'est loin d'être le cas.  La santé est un sujet naturellement anxiogène et il apparaît logique que les citoyens aillent chiner sur Internet, média le plus usité de nos jours, pour s'informer à son sujet.  Mais comment s'y prendre ? Sur le Web,  69 % des contributions ne sont pas signées.

 

Cette prééminence de l'anonyme rend toute tentative de hiérarchisation vaine et la recherche de l'information viable plus que délicate. Alors on tente de comparer son expérience à celles d'internautes ayant témoigné sur tel ou tel site de leur vécu personnel. Leurs témoignages manquant de précision et recouvrant de ce fait un grand nombre de réalités potentielles, on se trouve des points communs avec leurs pathologies.

Les mauvais conseils font figure de vérités

Et l'on fini par donner raison à l'auteur Fred Metcalf, qui écrivait avec humour "l'hypocondrie est la seule maladie que les hypocondriaques ne se connaissent pas".  Cette tendance a un nom : la « cybercondrie », ou l'art de se découvrir mille et une maladies… uniquement en surfant sur la Toile.

Sur le média Web où l'expérience de l'anonyme dispose d'une influence décuplée, les risques concrets pour la santé des internautes commencent à se faire sentir. De mauvais conseils parfois repris en boucle finissent par avoir la consistance de vérités éternelles. "La répétition ne transforme pas un mensonge en vérité", disait Roosevelt. Sur le Web, si, et les conséquences sont lourdes.

 

Faire émerger des contenus médicaux fiables sur internet

Des recommandations d'utilisation de médicaments sur les forums individuels ouvrent grand la porte à l'explosion du mésusage, comme à la multiplication des iatrogénies médicamenteuses. Le risque majeur dans la multiplication des informations santé publiées par des néophytes est surtout la lente mais réelle substitution en cours entre le recours à Internet et la consultation médicale, une réalité qui se développe de plus en plus en France, et qu'un contexte de crise ou de difficile gestion de notre système de santé viendront probablement renforcer. Une information ne saurait remplacer le recours à un professionnel. A fortiori quand elle est fausse.

 Compte tenu de son immense pouvoir de prescription sur l'opinion publique, il y a une réelle nécessité à faire émerger des contenus médicaux fiables et maitrisés sur le Web. Comment ? En encouragent les acteurs gravitant autour du monde de la santé à se saisir de leurs claviers. Facile à dire.

 

Informer n'est pas prohibé

En France, l'article L 5122-2 du Code de la Santé Publique stipule que "la publicité pour les médicaments" comme "l'information qui vise à promouvoir la prescription, la délivrance, la vente ou la consommation de médicaments" sont prohibées. Il n'en fallait pas davantage pour inhiber le secteur pharmaceutique, qui craint que la moindre de ses interventions, même innocente, ne soit perçue comme promotionnelle, face à une réglementation sévère.

 Que les professionnels de la santé se rassurent. La loi est juste. S'il est effectivement interdit d'articuler son discours autour de la mise en avant d'un traitement ou de la valorisation d'une molécule, informer reste permis. Plus qu'un droit à l'information des patients, comme l'avait justement instauré Bernard Kouchner en 2002, alors ministre de la santé, il est désormais de l'ordre du devoir d'améliorer la qualité des informations diffusées en ligne sur la santé.

 

Redonner de la visibilité aux contenus d'experts

Il y a urgence à délivrer des messages cohérents aux patients et à les orienter vers de bonnes pratiques, à défaut de bons médicaments. Ces contenus à vocation informative, notamment sur les ALD (le sujet de recherche majoritaire en ligne), provenant d'experts, trouveront preneurs sur des médias influents et auront donc tendance à remonter naturellement sur les moteurs de recherche, au détriment des avis d'anonymes peu au fait des sujets de santé. La loi est juste, le Web aussi.

Entre des sachants bâillonnés, des ignorants influents et des patients de plus en curieux, il y a un juste milieu à trouver pour orienter les internautes vers des informations santé qualifiées et réduire les risques encourus aujourd'hui.

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Commentaires

Dominique Dupagne  a écrit le 16/12/2013 à 13:27 :

Je suis médecin, spécialiste reconnu de la Médecine 2.0 et des espaces communautaires santé depuis plus de 10 ans.

J'ai d'abord cru à un gag, à un article au deuxième degré, m'attendant à une chute humoristique.

Quand j'ai réalisé qu'il n'en était rien, je suis resté songeur. Comment expliquer un tel billet ? Incompétence ? Désir de promouvoir une activité (mais laquelle?) ?

C'est drôle et triste à la fois. La piste recommandée par les auteurs (les experts rédacteurs) a été abandonnée depuis des années, à commencer par l'encyclopédie Knol de Google.

L'avenir est dans l'intelligence collective, partagée et non hiérarchisée. Ce n'est pas un projet ou une théorie, c'est une réalité quotidienne.

PUautomne  a écrit le 16/12/2013 à 11:36 :

Une tribune qui ressemble à un enfilage de perles, sur le méchant internet contre les gentils experts. Il est dramatique de voir ce genre de propos tenus, traduisant une connaissance plus que superficiel du sujet, voir une négation complète de la logique 2.0. Vivement qu'on nous rende la hiérarchie.
Ce qui me gène finalement le plus c'est l'absence de déclaration de conflits d'intérêt des deux signataires qui semblent tant aimer la transparence. QUi sont les clients de leur société? Des labo pharmaceutiques? Des professionnels de santé. La transparence commence par soi même.

jacques lemiere  a écrit le 13/12/2013 à 17:57 :

Non pas les professionnels de santé mais l'academie de medecine ou les scientifiques.

D'évidence des gens qui vivent de la santé donnent des conseils biaisés.

Je ne demande pas à n ostreicultuer si je dois manger des huitres.

Pour autant j'ai conseil en mon médecin, ou des gens comme Jean-Daniel Flaysakier par exemple du moment qu'ils nous donnet l'etat de la science médicale...avec modestie.

vaab  a écrit le 13/12/2013 à 12:37 :

Le problème de la médecine (française) aujourd'hui est son paternalisme. Plus de paternalisme (média puissants délivrant une parole, la solution proposée par cette article) ne transformera pas la donne : la société française explore avec Internet (souvent avec beaucoup de maladresse) son autonomie nouvelle. La plus grande transformation est selon moi celle de la relation d'autorité. Cette valeur traditionnelle est totalement remise en cause et reste pour moi la réelle raison de l'intérêt croissant des internautes français vers l'automédication. Loin d'être un grand mal en soi, l'auto-médication devient dangereuse avec le mésusage... avant internet il n'y avait pas moyen d'atteindre l'information et l'on peut comprendre que la valeur d'autorité avait un sens. Aujourd'hui, au lieu de tenter de faire subsister cette relation d'autorité sous l'ancienne forme, la solution c'est de multiplier et ouvrir les moyens d'information, et les rendre plus facilement accessible, interopérables. Ce qui est en danger aujourd'hui est plus la situation sociale d'autorité du médecin que la santé des citoyens, qui souvent sont du fait d'internet et de plus en plus souvent mieux informé que leur médecin sur leur propre maladies. Le médecin ne peut pas suivre les dernières publications sur tous les sujets, et n'a pas le point de vue très concerné du patient qui est en contact avec de multiples médecins, des patient souffrant des mêmes maladies, et dispose aujourd'hui de bien plus de ressources récentes et de niveau international (qu'il sait de mieux en mieux trier), et ce continuellement et instantanément.

Prendre le patient pour un mouton qu'il faut diriger est exactement la mentalité que j'appelle "paternalisme".

Enfin, si vous me pointez les cas qui font les gros journaux pour parler de patient complètement hors du coup (ce qui existe bien évidemment), la situation des médecins est loin d'être idéale non plus : ce sont des êtres humains comme les patients. Leur formation n'est de loin pas systématiquement à jour, les conflits d'intérêts pharmaceutiques débouchent sur des aberrations nationales, la peur du procès les conduit aussi vers des diagnostic de défense, leurs études ne les mets pas non plus à l'abri de la maladie hypocondriaque (ce sont d'ailleurs les plus touchés) et du fait de leur position d'autorité, rares sont ceux qui savent se remettre en cause face aux évidences, et professent systématiquement leurs idées reçues (plus ou moins farfelue ou dangereuses) dans leurs diagnostics. Tout cela au détriment du patient.

Ce qui est donc à mal aujourd'hui, est donc le statut de figure d'autorité des médecins qu'ils ne garderons aujourd'hui que s'ils s'adaptent aux transformations sociales de fond qu'apporte internet. Pour être une autorité 2.0, il faudra être pertinent, à jour, près à l'écoute, savoir communiquer, respecter et argumenter, avoir des opinions, et être reconnu par des pairs et des patients. On passe de l'autorité virtuelle acquise à vie d'un diplôme, à celle concrète encrée dans le quotidien.

vaab  a écrit le 13/12/2013 à 7:08 :

Le problème de la médecine (française) aujourd'hui est son paternalisme. Plus de paternalisme (média puissants délivrant une parole, la solution proposée par cette article) ne transformera pas la donne : la société française explore avec internet (souvent avec beaucoup de maladresse) son autonomie nouvelle. La plus grande transformation est selon moi celle de la relation d'autorité. Cette valeur traditionnelle est totalement remise en cause et reste pour moi la réelle raison de l'intérêt croissant des internautes français vers l'automédication. Loin d'être un grand mal en soi, l'auto-médication devient dangereuse quand elle est mal appliquée... avant internet il n'y avait pas moyen d'atteindre l'information et l'on peut comprendre que la valeur d'autorité avait un sens. Aujourd'hui, au lieu de tenter de faire subsister cette relation d'autorité, la solution c'est de multiplier et ouvrir les moyens d'information, et les rendre plus facilement accessible, interopérables. Ce qui est en danger aujourd'hui est plus la situation sociale d'autorité du médecin que la santé des citoyens, qui souvent sont du fait d'internet et de plus en plus souvent mieux informé que leur médecin sur leur propre maladies. Le médecin ne peut pas suivre les dernières publications sur tous les sujets, et n'a pas le point de vue très concerné du patient qui est en contact avec des patient souffrant des mêmes maladies, et dispose aujourd'hui de bien plus de ressources de niveau international (qu'il sait de mieux en mieux trier), et ce continuellement et instantanément.

Enfin, si vous me pointez les cas qui font les gros journaux pour parler de patient complètement hors du coup, la situation des médecins est loin d'être idéale non plus, ce sont des êtres humains comme les patients. Leur formation n'est pas systématiquement à jour, les conflits d'intérêts pharmaceutiques débouchent sur des aberrations, la peur du procès les conduit aussi vers des diagnostic de défense, leurs études ne les mets pas non plus à l'abri de la maladie hypocondriaque (ce sont d'ailleurs les plus touchés) et du fait de leur position d'autorité, rares sont ceux qui savent se remettre en cause face aux évidences.