Quand le management et Socrate font bon ménage

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La statue de Socrate à Athènes.
La statue de Socrate à Athènes. (Crédits : Reuters)
Flora Bernard publie « Manager avec les philosophes. 6 pratiques pour mieux être et agir au travail » (éditions Dunod) (*) où elle relate son expérience pratique du recours à la philosophie pour aider les managers à réfléchir sur leur pratique. Une façon éclairante de rappeler que la philosophie n'est pas seulement un travail d'érudition universitaire mais aussi une manière de vivre pour tout un chacun.

[ Lire aussi, ci-dessous, l'entretien avec Flora Bernard ]

La demande philosophique du grand public est en pleine croissance depuis plusieurs années, manifestant le besoin légitime de comprendre pourquoi les choses sont ce qu'elles sont, démarche qui se trouve au cœur même de la philosophie. Même si un tel succès ne va pas sans une certaine ambiguïté - rares étant parmi les amateurs ceux qui connaissent par exemple les noms de Rudolf Carnap ou de Bernard Williams, des philosophes majeurs du XXe siècle -, il est bien réel.

Il n'est donc pas surprenant que les entreprises s'y mettent à leur tour. Le plus souvent, elles invitent des philosophes plus ou moins connus pour offrir à leurs cadres des conférences - bien rémunérées, diront les persifleurs- donnant ainsi un supplément d'âme à leurs séminaires.

En revanche, il est plus rare qu'elles y recourent pour inciter leur personnel à réfléchir. C'est cette expérience que relate Flora Bernard, sociologue de formation, diplômée de la London School of Economics, dans « Manager avec les philosophes. 6 pratiques pour mieux être et agir au travail » (éditions Dunod) (*). Outre que cet ouvrage peut servir d'excellente introduction à ce qu'est la philosophie, son intérêt réside dans la prise au sérieux des changements réels que peut apporter cette réflexion, qui reste encore pour le grand public une matière absconse au mieux érudite au pire incompréhensible, notamment par son langage.

En cela, elle retrouve le geste inaugural de Socrate, tel qu'il est mis en scène dans les dialogues de Platon, au Ve siècle avant J.-C., à Athènes. Socrate au gré de ses rencontres s'évertue à montrer à son interlocuteur, qui vient d'exposer son opinion, qu'il n'a aucune idée de ce dont il parle, que ses pensées manquent de clarté, qu'il connaît mal les concepts qu'il utilise couramment. D'où la nécessité de philosopher à travers l'usage de la raison (« logos » en grec ancien) pour clarifier le sens des mots.

Pour montrer la puissance d'une telle pratique, l'auteure fait appel dans son ouvrage à  six philosophes pour éclairer ce qui constitue le travail du manager. Ce dernier doit par exemple faire preuve de "discernement" dans n'importe quelle situation, même la plus confuse, afin de pouvoir "décider" ce qu'il y a lieu de faire. Or, le stoïcien Epictète considère que, pour avoir un rapport au monde qui soit plus clair, nous devons nous exercer à distinguer "ce qui dépend de nous et ce qui n'en dépend pas". En suivant une telle règle, nous nous focalisons sur les points sur lesquels nous pouvons agir, et nous devons ne pas nous soucier de ceux qui ne dépendent pas de nous. De même, le philosophe indien Krishnamurti nous apprend à analyser nos pensées sous la forme d'un discours intérieur, qui a pour vertu de nous faire perdre nos certitudes qui sont souvent fondées sur des illusions.

Il s'agit de mener des expériences de pensée, ou des « exercices spirituels » comme les a définis Pierre Hadot. Dans ses ateliers, Flora Bernard préfère les appeler des « exercices philosophiques », qui n'ont que peu à voir avec la dissertation ou le commentaire.

En effet, loin d'être une sorte d'exercice logique froid et désincarné, la philosophie a toujours intégré une dimension humaine complexe: celle des passions et des émotions. Descartes a non seulement écrit un "Discours de la méthode" mais il l'a complété avec un "Traité des passions de l'âme". Mais c'est chez Spinoza que l'auteure va chercher les bases de sa réflexion sur ce sujet. Dans son "Ethique", ce philosophe du XVIIe siècle déploie toute une explication « more geometrico » qui révolutionne notre analyse des passions et les moyens non pas de les maîtriser mais plutôt de les canaliser afin de les transformer en actions ("passions actives") qui augmentent notre puissance d'agir et d'être. A tel point qu'un neurobiologiste contemporain, Antonio Damasio, a confirmé ces intuitions dans "Spinoza avait raison. Joie et tristesse, le cerveau des émotions".

Prendre une décision ne se fait pas toujours sur un mode rationnel, après délibération et concertation, ou émotionnel, il arrive aussi qu'on le fasse par intuition, notamment sous la nécessité de l'urgence (sur un « coup de tête », dit-on). Pour montrer toute la richesse d'une telle notion, Flora Bernard convoque Bergson qui a montré combien il y avait une « intelligence de l'intuition ».

De même, ce questionnement nous pousse à (re)penser nos relations avec les autres, en particulier dans ce lieu qu'est l'entreprise où s'expérimente le social dans toutes ses dimensions, notamment celle de l'éthique, durant une large partie de notre vie. La philosophe Hanna Arendt peut y aider, en ayant longuement réfléchi tant sur la notion de travail, qui loin d'être aliénante peut donner du sens à une vie, mais aussi sur les dilemmes moraux auxquels nous sommes souvent confrontés.

Cette relation aux autres est la condition même de l'exploration de soi, c'est en effet par cette confrontation (non violente, comme y insiste l'auteur) que nos certitudes peuvent être remises en cause pour être enrichies, dépassées. C'est à un tel mouvement de décentrement qu'invitait déjà Socrate, le sixième philosophe convoqué par Flora Bernard, en répétant la vieille injonction de l'oracle : « Connais-toi toi-même ».

Finalement, philosophie et management font bon ménage. Après tout, comme le rappelait le philosophe grec Héraclite (544-480 avant J.-C.) à ses invités qui s'étonnaient de le voir travailler en cuisine : « Ici aussi, il y a des dieux ». S'il n'est pas sûr qu'il y ait des dieux dans le monde du management, en revanche, il est avéré, comme le montre l'ouvrage de Flora Bernard, que la philosophie peut y jouer un rôle majeur et vivant en dehors de la classe de philosophie ou de l'université (qui évidemment restent indispensables).

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« Le management est un terrain de prédilection pour le philosophe»

Entretien avec Flora Bernard

Flora Bernard

LA TRIBUNE - Il est a priori paradoxal de recourir à la philosophie pour des managers ?

FLORA BERNARD - La tâche du philosophe consiste à savoir questionner l'existant et (re)nommer correctement les choses. Or, le management est un terrain de prédilection pour lui car il y règne un jargon incompréhensible qui fonctionne davantage comme un code que pour donner du sens. L'un des effets de ce travail de questionnement est de démystifier ce jargon et de se réapproprier la signification exacte de chaque mot - et donc la manière dont il est incarné au quotidien".

Quel est le but recherché ?

Notre travail avec les managers consiste à se focaliser sur la question du sens. Certes, ils désirent gagner de l'argent, mais au delà il s'agit de savoir quelles sont les raisons qui les poussent à faire ce qu'ils font. Et au-delà des managers pris de manière individuelle, il s'agit d'explorer aussi ce qui pousse une organisation, un groupe de personnes, à faire ce qu'elle fait.

Il y a quand même des aspects pratiques au quotidien pour lui ?

"Le manager vise habituellement un objectif à partir d'une stratégie qu'il élabore (ou élaborée par d'autres que lui..!), puis applique. Il fait face à des dilemmes, notamment en devant convaincre d'autres personnes . Je dois me confronter à l'autre, à l'altérité, mais aussi à la norme, or c'est exactement ce que l'on fait quand on se met à penser. Cela prend du temps, et en entreprise on en manque . Ce rapport au temps est essentiel. Il a d'ailleurs des similitudes avec celui que nous avons avec l'argent.

Cela ne correspond pas en effet à l'idée de performance qu'on évoque pour un manager...

C'est vrai. Aujourd'hui, j'existe quand, ou parce que je suis super-booké : voilà le credo moderne. Que dirait-on d'un manager qui dit qu'il a le temps... ?"

Le rapport aux autres dans l'entreprise passe selon vous davantage par le dialogue que par l'obéissance?

Le dialogue permet de prendre de bonnes décisions, parce que c'est grâce à lui que deux ou plusieurs personnes peuvent accéder à la vérité - non pas à la Vérité avec un grand V, mais à ce qui fait sens, ce qui est juste, pour soi et pour les autres à un instant donné, en fonction d'un certain environnement et des personnalités en jeu.

Concrètement comment procédez-vous ?

L'atelier philosophique réunit généralement une dizaine de personnes qui ne se connaissent pas nécessairement. Le but : explorer une dimension du travail en entreprise qui pose problème (par exemple, la confiance, la coopération, l'engagement...). Après une brève introduction philosophique, nous invitons les participants à pratiquer les trois leviers de la philosophie pratique : questionner les préjugés et des convictions bien ancrées, argumenter par un dialogue où chacun exprime sa pensée et partage ses expériences ; enfin définir les mots couramment utilisés, pour que le groupe puisse s'entendre sur ses compréhensions respectives.

A nouveau, c'est la question du sens des mots qui importe ?

Une définition est comme un guide pour l'action : c'est en sachant ce que je mets derrière la confiance que je pourrai mieux la recevoir ou mieux la donner ; et approfondir mes relations avec mes collègues. Ce dialogue est une forme de discussion où chacun s'évertue à suspendre son jugement, pour vraiment comprendre ce qui est en train d'être dit et s'autoriser à voir les choses d'une nouvelle manière.  Cela s'avère difficile pour de nombreuses personnes!

Qu'est-ce qui vous a amenée à un tel projet ?

Au bout de 15 ans passés dans diverses entreprises  à m'occuper de développement durable, je me suis ré-interrogée sur le sens de ce que je faisais.  J'ai eu l'opportunité de partir en Inde , qui fut pour moi une expérience très riche : en Inde, vous êtes littéralement forcé, si vous voulez y vivre ou y travailler, à questionner vos préjugés et à regarder le monde différemment. Par ailleurs , j'ai lu et relu avec un œil différent certains textes classiques de philosophie, notamment certains de l'antiquité grecque. Je n'y cherchais pas tant une thèse qu'un sens pratique, je voulais appliquer leurs préconisations. Dans le même temps, je rencontrais des managers, qui me parlaient de leurs difficultés.

C'est ce qui vous a poussé à lancer votre propre entreprise, Thaé ?

L'agence a été créée il y a maintenant 3 ans et demi, née d'une rencontre avec Marion Genaivre, qui après ses études de philosophie souhaitait pratiquer la philosophie dans la cité, n'ayant pas envie de se tourner vers l'enseignement. Depuis 2 ans, on en vit.

Et ça marche ?

Oui, nous avons animé plus de 300 ateliers dans environ 25 entreprises.

Propos recueillis par Robert Jules

couverture philo management

(*) Flora Bernard "Manager avec les philosophes. 6 pratiques pour mieux être et agir au travail", éditions Dunod, 144 pages, 22 euros.

Le site du cabinet Thaé dont Flora Bernard est co-fondatrice.

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Commentaires
a écrit le 30/08/2016 à 10:44 :
"On a mis en place un système d’évaluation basé sur le respect des procédures internes et qui met en concurrence permanente les agents dont les résultats sont comparés à chaque instant. Pour vous faciliter le travail, vous pouvez suivre en temps réel vos résultats avec des voyants sur votre écran: vert, orange, rouge en fonction des écarts.
<nom de l'entreprise>: la volonté de toujours vous aider "
a écrit le 27/08/2016 à 8:18 :
Si vous défendez votre seule carrière dans l'entreprise, vous pouvez vous permettre tous les coups (bas). La voie royale.

Si vous défendez les intérêts de votre entreprise par votre seul travail et votre créativité, ça va être dur pour vous. Aucune reconaissance. La voie de garage.
a écrit le 18/08/2016 à 18:10 :
L'éthique dans l'entreprise: elle est dans les plaquettes de présentation ou sur son site web. Je n'en ai jamais vu en interne.

En revanche ce que j'ai vu....
a écrit le 29/07/2016 à 8:37 :
Venez voir comment cela se passe dans les centres d'appels pendant 1 mois en qualité
de téléconseiller ...et revenez nous en parler.
Réponse de le 06/08/2016 à 10:10 :
la "philosophie" de ces boites: le chiffre, le chiffre, le chiffre + directivité et procédureS
Réponse de le 11/08/2016 à 18:05 :
Ces "boites" courent à leur propre perte ( bloctel)
Réponse de le 13/08/2016 à 9:00 :
Ces centres d'appels sont la caricature du travail à la chaine de 19ème siecle:

- pression permanente du management de proximité bac moins 5 (le chiffre, le chiffre, le chiffre + directivité et procédureS)
- salaire minimum ( avec prime à 2 bales), dépassement d'horaire de travail non payé ( "tu es mal organisée")
- emplitude de travail de 10h30 à 20h30
- syndicat absent
- rotation permanente du personnel
- arrêts maladies en nombre
- contrôles de l'inspection du travail absents
- drogue, anxiolitique

Philisophie déclarée : " on n'est pas des Bisounours"
Réponse de le 17/08/2016 à 18:51 :
Ces boites ont du mal à recruter. Tiens comme c'est curieux ;-)

Leur philosophie en plus des process internes: "marche ou dehors, tu as 2 jours pour remonter ton chiffre".

Avant la loi " travail" il n'y avait pas de droit du travail dans ces boites on est rassuré maintenant !!!!
Réponse de le 01/09/2016 à 18:53 :
Je viens d'être contacté par une boite d'intérim qui a tout fait pour me dissuader d'aller à un entretien pour bosser dans un centre d'appels.

Même les recruteurs n'y croient pas.

Amusant, non ?
a écrit le 28/07/2016 à 19:17 :
...posez la question à votre manageur (n+1) , c'est quoi la philosophie pour toi ?
Réponse de le 17/08/2016 à 18:47 :
Elle ne sait pas ce dont-il s'agit. Elle a quitté le système scolaire à 16 ans.
Elle connait ( et c'est tout) les procédures internes de la boites et le chiffre en fin de journée voire d'heure.
Réponse de le 19/08/2016 à 18:49 :
mon chef , c'est pareil

Comme je l'ai lu dans les commentaires de La Tribune: "penser: c'est désobeir"
Réponse de le 20/08/2016 à 9:45 :
...avec ce que l'entreprise affiche parmi ses valeurs, son éthique, son management, sa philosophie et la réalité humaine.

L'encadrement intermédiaire présente en général le même profile: autodidacte interne ou bien titulaire d'une formation du style de master en communication, en marketing, sociologie...
Aucune culture générale. Ce sont des personnes possédant naturellement un caractère "dominateur" ( ainé dans la fratrie, survalorisation parentale, hypertrophie de l'égo).
Lorsqu'ils/elles ont tort au travail, ils/elles ne l'acceptent jamais et "ripostent" par une "attaque dirigée". La mauvaise foi, le mensonge sont, pour eux, une preuve de leur intelligence.

Comme cela a été déjà écrit la "philosophie" de ces personnes se résument par des résultats quasi immédiats ( ex: centre d'appels) et le respects de process internes qui doivent être strictement appliqués même si le bon sens au contact des clients et l'efficacité prouvent le contraire. Les chartes internes de convivialité, de vérité, d'honnêteté, de bien être au travail sont de la poudre aux yeux. La "philosophie" de l'entreprise ressort lors des séminaires internes ou dans les médias internes. Cela amuse beaucoup.

Il y a parfois des départs réguliers dans des équipes. Silence en interne pendant des mois et des mois. Qui s'en souciera ? les syndicats ? la DRH ? J'ai entendu parler désormais de l'existence de "hapiness officer" chargé de veiller au bien être des salariés en permanence. Dans la culture française, "moucharder" à l'égard d'un tiers participe d'une odeur historique incommode.

Les salariés ou anciens salariés préfèrent ne pas parler afin de ne pas porter préjudice à leur (ancienne) boite qu'ils jugent belle et parfois qu'ils aiment.


La hierarchie, les manageurs sup semblent curieusement apprécier ce type de profile qui pourtant ne favorise pas son développement à long terme.
Réponse de le 20/08/2016 à 15:29 :
malheureusement c'est la réalité
Réponse de le 21/08/2016 à 18:40 :
Faire un compliment à un client correspond à le juger. Ce n'est pas dans les procédures, ça fait une alerte de plus pour ton dossier.
C'est pour t'aider que je fais ça.

"Toute ressemblance avec…"
Tu parles d'une philosophie !
a écrit le 27/07/2016 à 10:46 :
La philosophie dans le management permettrai de comprendre l'inutilité de son activité professionnel et d'en faire un dictionnaire. Parce que l'important, c'est que tout le monde parle le même langage et comprenne de quoi il parle, même si c'est pour ne rien dire. Le malaise du salarié viendrai du fait qu'il ne comprendrai pas son manager qui voudrait lui expliquer comment réaliser efficacement sa tache inutile. Avec le bon dictionnaire, le salarié comprendrai le sens de la vacuité de son activité, et cette réponse à son questionnement existentiel aboutirai à son épanouissement professionnelle. C'est plus simple dit comme ça, non ? LOL
a écrit le 27/07/2016 à 10:18 :
Pour résumer ce que j'ai compris, la philosophie dans le management aiderai à donner du sens à des activités qui n'en ont pas ;)
Il existe pourtant des méthodes de management humaines et très performantes, mais appliquées ponctuellement et avec parcimonie pour que les employés n'y prennent pas gout, mais permettent à l'entreprise de passer un cap difficile.
a écrit le 27/07/2016 à 9:17 :
Plutôt que de faire venir des philosophes afin d'attendre que par miracle les cadres supérieurs s'illuminent brusquement, ne serait il pas plus logique et raisonnable d'embaucher des cadres déjà éclairés ?

Bon il faudrait déjà de sacrées réformes en ce qui concerne les hautes études de commerces et publiques c'est sûr, on part de très loin puisque ces écoles fabriquent d'abord des robots entraînés à appliquer le dogme néolibérale et ne pensant qu'à cela.

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