Hervé Morin  : « Il faut un plan Marshall pour la Tunisie et le Maghreb  !  »

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Hervé Morin, député de l'Eure, ancien ministre de la Défense
Hervé Morin, député de l'Eure, ancien ministre de la Défense (Crédits : Reuters)
Comment faire pour aider la Tunisie à ne pas sombrer sous les coups de boutoir du terrorisme, qui visent à déstabiliser le pays en sapant les fondements de son économie ? Selon Hervé Morin, député de l'Eure, président du Nouveau Centre et président des Bâtisseurs, « la Tunisie ne doit pas tomber ». C'est rien de moins qu'un plan Marshall adapté aux circonstances qu'il faut réinventer pour le pays du jasmin, et pour le Maghreb. L'ancien ministre de la Défense répond ici aux questions d'Emmanuel Dupuy, président de l'Institut Prospective et sécurité de l'Europe (IPSE).

Emmanuel DUPUY - Vous vous êtes rendu à Tunis le 16 juin dernier, à l'occasion du Forum « Les défis de la démocratie », organisé par Le Nouvel Observateur, en écho aux attentats du Bardo qui couta la vie à 24 personnes, en mars dernier. L'attentat de Sousse, commis le vendredi 26 juin, a endeuillé de nouveau la Tunisie et vient nous rappeler combien il importe de rester unis et déterminés face au terrorisme. Que faire pour que la Tunisie puisse enfin sortir de cette spirale infernale qui obère son avenir ?

Hervé MORIN - L'accélération et la volatilité des menaces démontrent que nous sommes bien entrés dans une spirale infernale. Le terrorisme ne connaît aucune frontière, ni aucune limite. Face à cela, il nous faut lutter de concert face à ce fléau. Presque quatre mois après les attentats de Tunis, la nouvelle attaque sur le complexe hôtelier de Sousse vient confirmer que la Tunisie est bel et bien gagnée par la gangrène libyenne, depuis le délitement du pays après la fin du régime du colonel Khadafi.

Néanmoins, malgré le déplacement « ostentatoire » du président tunisien, Béji Caïd Essebsi à Paris, en avril, force est de constater que la France a tardé à réagir avec la nécessaire diligence et semble avoir insuffisamment répondu aux attentes sécuritaires, pourtant immense, de la Tunisie.

A contrario, la visite du président tunisien à Washington, quelques semaines plus tard, aura été nettement plus profitable à Tunis, afin de doter le pays en moyens matériels, entraînement et coopération en matière anti-terroriste. Il suffit de voir comment la France n'a pas répondu convenablement sur la fourniture d'hélicoptères pour s'en convaincre !

La France avait décidé de ne mettre à disposition « que » deux experts du ministère de l'Intérieur pour évaluer les failles résultantes de l'attaque du Bardo ! Comment la France, qui dispose pourtant d'un ambassadeur de grande qualité, fin connaisseur de la complexité et de l'imbroglio du contexte tant libyen que tunisien, sur le plan sécuritaire, n'a-t-elle pas pris suffisamment en compte l'appel à l'aide des autorités tunisiennes ? Comment, le président François Hollande, qui s'est rendu à la marche symbolique contre le terrorisme, le 29 mars dernier, n'a-t-il pas pris la pleine mesure de ce qui se joue sur la rive sud de la Méditerranée ?

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Emmanuel DUPUY - Selon vous, la France n'aurait donc pas suffisamment pris en compte la réalité du danger terroriste en Tunisie ? Que faut-il en conclure quant au rôle que devrait jouer la France ?

Hervé MORIN - Qu'en conclure ? Que la France devrait écouter, entendre et décrypter davantage les signes inquiétants qui nous viennent du Sud de la Méditerranée. Car la menace dépasse la seule Tunisie. La France ne peut décemment, être complice de ce que d'aucuns caractérisent déjà comme un « laxisme criminel ».

On évoque parfois le nombre de 10 000 djihadistes tunisiens. Ce sont désormais près de 12 000 combattants tunisiens, marocains, algériens, égyptiens qui, selon les estimations des forces de sécurité de leurs pays respectifs, ont fait le chemin du Djihad armé en Libye, Syrie, Mali, Irak ; nombre qu'il faut ajouter aux 5000 à 8000 jeunes européens, dont certains bi-nationaux, qui combattent désormais au sein même de notre territoire national et européen. La simultanéité de l'attaque contre le site Seveso de Saint-Quentin-Fallavier, en Isère, confirme que la menace terroriste s'est incarnée en actes.

En tant que ministre de la Défense de Nicolas Sarkozy (2007-2010, ndlr), j'avais eu l'occasion de percevoir les craintes de la population tunisienne quant aux insécurités communes qui perturbaient le développement équilibré et sécurisé de l'espace méditerranée, de part et d'autres de ses rives.

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Emmanuel DUPUY - Comment analysez-vous la réalité de la menace terroriste en Tunisie ?

Hervé MORIN - La menace terroriste n'est pas neuve. Elle demeure une préoccupation du quotidien des Tunisiens - notamment depuis l'attentat contre la synagogue de La Gouta, en 2002, l'assassinat du syndicaliste Chokri Belaid en février 2013 et du député Mohamed Brahmi en juillet de la même année. Je n'oublie pas non plus le foyer salafiste qui résiste aux assauts des forces armées tunisiennes dans le Jebel Chaambi, à l'est du pays, frontalier de l'Algérie.

Comme certains analystes ne cessent de le répéter, c'est là une véritable bombe à retardement qui risque d'exploser de part et d'autres du Mare Nostrum, et qui en perturbera d'autant son potentiel, son attractivité, et met en danger son essor économique.

Le gouvernement tunisien a décidé d'arrêter ces derniers jours 1000 personnes soupçonnées d'atteinte à la sécurité nationale. 15 000 tunisiens se sont, en outre, vu retirer leur passeport. La Tunisie a décidé d'ériger un « mur » sur 168 km entre la Libye et la Tunisie, afin d'empêcher les infiltrations de terroristes - notamment ceux liés à Ansar el-Sharia - de la Libye vers la Tunisie, mais surtout afin d'éviter que les Tunisiens ne rejoignent les réseaux de Daesh.

Par ailleurs, le Premier ministre, Habib Essid, en instaurant l'état d'urgence, a appelé de ses vœux une plus large coopération en matière anti-terroriste. Pour y répondre, le Royaume-Uni a décidé d'envoyer ses Forces spéciales. La réponse de la France, comme évoqué précédemment, n'est pas à la hauteur du défi auquel les Tunisiens sont confrontés, à l'aune du délitement de la Libye.

Faudra-t-il attendre que le drapeau noir de Daesh flotte sur les palais présidentiels de Tripoli et de Tunis pour que l'on se réveille, enfin ?

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Emmanuel DUPUY - Concrètement, comment y parvenir ? Vous semblez dire qu'au-delà des campagnes médiatiques, des forums de personnalités réunis à Tunis, à Paris, ailleurs, il faut plus d'actes et moins de paroles. Dès lors, quelle serait votre recette miracle ? La Tunisie est-elle désormais le maillon faible de l'espace post-révolutionnaire maghrébin ?

Hervé MORIN - Symbole d'une transition démocratique réussie, quatre ans après la révolution du jasmin, la Tunisie ne doit pas tomber. Il faut tout faire pour la soutenir et l'aider dans ses moments particulièrement douloureux.

Je me suis rendu plusieurs fois à Tunis, pour y constater de visu les défis et espoirs que suscite cette transition politique, sociale et économique, qui advient alors que la situation sécuritaire se dégrade dans et aux abords du pays. J'y ai rencontré les principaux responsables politiques et acteurs sociaux-économiques du pays.

Le 10 février dernier, l'Assemblée nationale constituante (ANC) promulguait la nouvelle constitution tunisienne, suscitant ainsi un formidable espoir. Les élections législatives du 26 octobre 2014, puis présidentielle de novembre 2014, venaient ancrer dans la foulée et durablement la démocratie, du moins sur le point institutionnel. Par ces gestes, les 216 Constituants et l'ensemble des responsables politiques tunisiens ancraient constitutionnellement et politiquement les acquis de la « Révolution du Jasmin » du 14 janvier 2011.

Au-delà de la symbolique, sa portée fut planétaire. Sa rédaction, exemplaire, quoique le fruit d'un patient et parfois ardu travail de consensus politique, scelle l'union nationale entre la société civile, les responsables politiques, les confédérations syndicales (notamment l'Union Générale du Travail Tunisien (UGTT), les organisations patronales (Union Tunisienne de l'Industrie, du Commerce et de l'Artisanat, UTICA) et les opérateurs économiques.

Onze millions de Tunisien montraient ainsi le chemin à tous ceux qui, depuis trois années, remettent en cause les maux - népotisme, kleptocratie, autoritarisme - qui ont obéré l'ancrage pérenne de la démocratie dans le Maghreb-Machrek.

Fait suffisamment rare pour être évoqué, la presse française, européenne et mondiale, se faisait unanime pour y voir la lueur d'espoir que les Tunisiens attendaient dans le contexte d'une crise économique et financière qui a perturbé une transition politique qui s'en trouvait inachevée - trois années après l'immolation du jeune marchand de fruits de Sidi Bouzid, Mohamed Bouazizi, et la geste révolutionnaire qui s'en est suivie, mettant à bas le régime de Ben Ali.

Par ailleurs, l'asymétrie du développement - marquée par le double hiatus entre centre et périphérie, et urbanité et ruralité -, tout comme le maintien d'une économie de la rente, demeurent aussi des chantiers communs à l'ensemble des pays du Maghreb.

Car ce qui se joue en Tunisie aujourd'hui dépasse le seul cas tunisien : il représente, à la fois un gigantesque défi pour l'ensemble du Maghreb et du Machrek, et constitue un formidable espoir au sein du monde arabo-musulman.

L'aspiration pour la justice sociale et le besoin de reconnaissance de dignité de la part des plus jeunes, qui caractérise les révolutions en Tunisie et en Égypte, les transitions en Libye et au Yémen, ou encore, les évolutions constitutionnelles au Maroc, rendent désormais caduque cette « exception arabe », qui voulait que la démocratie n'ait pas encore germé sur les rives méridionales et orientales de la mer méditerranéenne.

Il faut s'en réjouir mais néanmoins rester vigilants, tant la situation économique et financière demeure préoccupante en Tunisie, alors que les bailleurs de fonds - FMI et Banque mondiale - tardent et hésitent encore à soutenir le nécessaire redécollage économique du pays.

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Emmanuel DUPUY - Quelle est, dans ce contexte, la responsabilité particulière de la France, et plus globalement de l'Union européenne, qui se trouve hélas orpheline de projets structurants l'espace méditerranéen ?

Hervé MORIN - Notre responsabilité, en tant que voisin européen et en notre qualité de premier partenaire économique de la Tunisie, est tout aussi importante. J'ose dire essentielle et déterminante de part et d'autre de ce « continent liquide », cher à André Siegfried !

Ce sont désormais davantage de réflexes de solidarité collective qu'il convient d'appliquer. Ces réflexes en appellent, je l'espère, aussi à la relance des projets d'intégration régionale, à l'instar de l'Union du Maghreb Arabe (UMA) ou de la coopération euro-méditerranéenne, comme la France avait proposé de l'engager, sous sa présidence de l'UE, durant le second semestre de 2008.

Dans ce contexte, les transitions démocratiques peuvent être un moteur à l'intégration méditerranéenne par les caractéristiques communes de leurs fondements avec l'Europe. Le Mare Nostrum reste donc un carrefour autant qu'une passerelle, plutôt qu'une ligne de fracture ou une barrière entre peuples, cultures, langues et traditions à la fois convergentes et complémentaires

La responsabilité française, celle de l'Europe aussi, et elle est historique, consiste à éviter la fragmentation d'une Méditerranée, comme d'un Sahel qui relie et unit peuples, cultures et traditions pluri-millénaires, et qui restent deux points cardinaux incontournables pour la stabilité, la paix et la construction de relations internationales plus équilibrées.

En réalité, ce qui se joue, au sud de l'Europe, à Tunis, à Tripoli, au Caire, mais aussi à Bamako, à Niamey, à N'Djamena, nous interroge sur notre capacité mutuelle et collective, de part et d'autre de la Méditerranée, comme, aussi de part et d'autre du Sahara, à comprendre l'ardente nécessité d'ancrer l'interopérabilité de nos moyens militaires et sécuritaires, tout comme l'interculturalité de nos manières de pensée et d'agir contre la radicalisation, qui constitue désormais le fondement fragilisé de nos sociétés, « inacceptables communs », sur lesquelles se nourrissent nos adversaires.

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Emmanuel DUPUY - Vous appelez de vos vœux un véritable Plan Marshall pour la Méditerranée, la Tunisie, en particulier. Quel forme devrait-il prendre ?

Hervé MORIN - Je reviens de ce nouveau déplacement en Tunisie, ardemment convaincu que la France doit aider davantage la Tunisie démocratique post-révolutionnaire, préalable à la stabilisation économique dont dépend l'avenir serein des Tunisiens.

J'en appelle, pour ma part, de longue date, à la mise en place d'un véritable Plan Marshall, ou de son nom exact, « programme de rétablissement européen », à l'instar de la formidable mobilisation collective transatlantique, qui permit à l'Europe post-deuxième guerre mondiale de renaître de ses cendres, grâce à nos alliés, venus d'Outre-Atlantique.

L'urgence sur les rives méridionales de la Méditerranée en 2015 - eu égard au cocktail détonnant que constitue la situation économique post-révolutionnaire, agglomérée à la montée exponentielle des migrations et leurs criminalisations honteuses ainsi qu'à l'ancrage durable du terrorisme djihadiste de part et d'autre de sdeux rives - peut ainsi être comparée à celle qu'a connu l'Europe, en 1946, tout juste sortie d'une guerre totale qui l'a laissé exsangue.

La différence - et elle est notable - réside dans notre capacité à anticiper une situation que chacun voit s'étioler, et ce, avant de devoir gérer une catastrophe sécuritaire, avant qu'il ne soit définitivement trop tard.

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Commentaires
a écrit le 13/07/2015 à 15:47 :
Les politocrates français toujours prêts à donner des conseils pour les autres pays mais qui oublient la France et sa population qui souffre …

Pour information, dites à ce monsieur, que le chaos en Tunisie, n’est pas le fait de terrorisme locaux, mais de l’action terroriste d’une super puissance fortement intéressée par le pétrole et le gaz Algérien …
a écrit le 12/07/2015 à 10:48 :
C'est en somme une réactivation l'idée de 'Union pour la Méditerranée, peut-être sur une base un peu plus large, afin que d'autres pourront mettre des fonds, que nous a n'a pas.
Sur le papier tout cela est bien beau, mais on ne peut pas le financer et d'autres en dehors du monde musulman seront très difficile à persuader . Donc soyons réaliste et concentrons nous sur les problèmes français, comme si il n'y en avait pas assez.
Mr. Morin ne fait que de la com pour asseoir sa stature pour les régionales.
a écrit le 12/07/2015 à 10:37 :
M. Morin a certainement été partie prenante du plan Marshall, comme il a connu le débarquement de juin 1944 (d'après ses dires, même s'il n'était pas encore né ...).
Pour dire que cet homme médiocre et brouillon, s'il pouvait sortir du monde politique, ce serait bien.
a écrit le 12/07/2015 à 6:13 :
Ne plus exister lui pèse...
a écrit le 11/07/2015 à 19:23 :
En détruisant le régime de Kadhafi et en parachutant des tonnes d'armes aux rebelles lybiens la France a mis la région et particulièrement la Tunisie en p
a écrit le 11/07/2015 à 13:35 :
Bravo pour toute les idées que vous mettez en avant. J'espere que vous serez écouté .
Signé : un tunisien démocrate
a écrit le 11/07/2015 à 13:10 :
Il faut un plan pour mettre à la retraite les anciens ministres.
a écrit le 11/07/2015 à 13:08 :
Il faut rééduquer les hommes politique pour qu'ils cessent de vouloir dépenser l'argent de leurs électeurs .Morin n'est pas fichu de trouver autre chose pour exister que de vouloir donner notre argent ??
a écrit le 11/07/2015 à 12:41 :
Vous n'êtes pas fichu de faire un plan Marshall pour aider les pays européens en difficulté et vous voulez en faire un pour aider un pays arabe et musulman ? Non! Merci! On a vu vos plans en Irak, en Libye et ailleurs! Gardez les pour vous. Merci.
Réponse de le 11/07/2015 à 17:23 :
@madher @ yoyo
Tout a fait exact!!!!!!!!!!

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