2045 : Le dernier titulaire d’un CDI est décédé

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Plusieurs centaines de gens ont rendu un dernier hommage à Arnaud Lehachis, témoin d'une époque révolue de l'histoire sociale de la France.
"Plusieurs centaines de gens ont rendu un dernier hommage à Arnaud Lehachis", témoin d'une époque révolue de l'histoire sociale de la France. (Crédits : iStock)
#30ansLaTribune - La Tribune fête ses 30 ans. A cette occasion, sa rédaction imagine les 30 événements qui feront l'actualité jusqu'en 2045. Le 30 octobre 2045 : Hier, 29 octobre 2045, une foule compacte a assisté à l’enterrement d’un mécanicien normand de 70 ans. Il fut en 2025 le dernier salarié à conclure un contrat de travail à durée indéterminée (CDI), avant que soit votée la réforme du marché du travail imposant l’auto-entreprenariat obligatoire. L’occasion pour La Tribune de revenir sur cet épisode qui a bouleversé l’histoire sociale de la France.

Une - dernier CDI

Samedi 29 octobre 2045, 11 heures. Une foule inhabituelle se pressait à l'entrée de la petite église d'Agon-Coutainville, une commune du littoral normand à une encablure du Mont-Saint-Michel. Ils étaient plusieurs centaines à vouloir rendre un dernier hommage à Arnaud Lehachis, un retraité, ex-mécanicien, décédé à l'âge de 70 ans. On repérait dans les travées des anciennes figures du monde politique et syndical du début du siècle, tels Laurent Berger, l'ex-secrétaire général de la CFDT, et Martine Aubry, l'ancienne ministre socialiste du Travail. Dehors, une foule compacte se recueillait en silence, certains agitant des pancartes où l'on pouvait lire « Plus jamais ça ».

C'est La Tribune qui avait révélé l'info trois jours plus tôt en titrant à la « Une » de son quotidien numérique du matin : « Le dernier embauché en CDI est décédé ». La nouvelle, par sa force symbolique, a fait le tour du pays en quelques secondes, via les réseaux sociaux. Les écrans géants, installés à tous les coins de rue par le « pape » des médias TV-NUM (actionnaire majoritaire de La Tribune), ont aussi relayé l'information. Portraits et reportages sur Arnaud Lehachis et les terribles évènements qui se sont produits en France entre 2025 et 2032 se sont succédé. Pour comprendre un tel emballement, il convient de remonter le temps jusqu'en 2025. Cette année-là, Arnaud Lehachis était soulagé. Après deux ans de chômage, à quasiment 50 ans, il venait en effet de retrouver fin décembre un contrat à durée indéterminée (CDI)... Quelques jours avant l'entrée en vigueur, le 1er janvier 2026, de la grande réforme structurelle du droit du travail votée par le Parlement.

En 2025, le CDI n'est plus la norme...

Et quelle réforme ! Minée par le chômage et les dettes, la France est dans le collimateur de la Commission européenne qui lui enjoint de mener des « réformes structurelles ». En 2022, Bruno Lemaire, candidat des « Républicains et Démocrates européens », est élu à la présidence de la République aux dépens d'Anne Hidalgo, candidate des « Progressistes ». Le nouveau président choisit Emmanuel Macron comme Premier ministre, respectant ainsi les termes d'un accord préélectoral.

Les deux hommes ont pris l'engagement de profondément remanier le droit du travail pour donner davantage de souplesse aux entreprises. Ils plaident également que le Code du travail ne tient pas compte des nouveaux modèles de relations sociales, nés de l'essor de ce que l'on appelait à l'époque l'économie numérique. La campagne a largement tourné autour de ce thème. Habilement, pour séduire sur leur gauche, Macron et Lemaire se sont posés en héritiers de... Karl Marx, promettant l'abolition d'un salariat exploité. Et ça a marché ! Les électeurs, fatigués par des années de chômage de masse, cèdent au chant des sirènes qui leur promettent qu'ils seront leur « propre patron ».

... cédant la place au contrat de projet

La Commission européenne applaudit et l'inamovible chancelière d'Allemagne Angela Merkel déclare que « la France par son audace créatrice a retrouvé son rôle de phare pour l'Europe ». Qu'on en juge. Le tandem Lemaire/Macron a imaginé un marché du travail alternatif... où le chômage n'a quasiment plus sa place. La première phase est basée sur le salariat. Les entreprises recrutent des « contrats de projet » pour l'accomplissement d'une tâche. Mais cette relation salariale est considérablement simplifiée. Finis les accords collectifs de prévoyance et les régimes obligatoires de retraite. Il revient au salarié, individuellement, de souscrire une mutuelle ou une assurance pour couvrir ses besoins de santé et sa retraite (il reste juste un très faible régime de base).

La Fédération française des sociétés d'assurance applaudit des deux mains. Une fois le contrat de projet résilié, soit le salarié « rempile » pour une nouvelle tâche, soit il quitte l'entreprise avec son compte personnel d'activité (CPA) - un dispositif imaginé par un ancien gouvernement socialiste - qui lui assure pour quelques temps des droits à une formation et à une couverture santé. Débute alors la deuxième phase.

Le statut d'auto-entrepreneur devient obligatoire

Toute personne qui n'est plus liée par un contrat de travail a l'obligation de travailler pour son propre compte. Elle ne peut pas s'inscrire au chômage et ne touche donc aucune allocation. D'ailleurs, dès l'âge de 16 ans, chaque personne résidant en France est automatiquement immatriculée comme auto-entrepreneur. Pour obtenir une protection sociale, il faut exécuter un certain nombre d'heures de travail dans l'année. Concrètement, chaque individu doit s'inscrire sur l'une des plates-formes agréées annuellement par l'Etat : Uber, Airbnb, JeLouetout, JeBricole, MesServices, etc. Ce véritable oligopole verse chaque année une subvention à l'Etat. En contrepartie, ces sociétés sont autorisées à capter 20 % des gains réalisés par les particuliers-auto-entrepreneurs inscrits sur leur compte. Ce sont elles aussi qui accordent aux particuliers-entrepreneurs les points nécessaires à l'acquisition de droits à la protection sociale.

Pendant quelques années, le système semble marcher... Le chômage s'effondre. Et pour cause, comme il n'est quasiment plus indemnisé, il n'y a pas d'incitation à s'inscrire. Les comptes de la Sécurité sociale virent au vert, puisque la quasi-totalité de la charge des dépenses pèse sur le secteur Assurance/Mutuelle. Mais, pour la population, c'est une autre histoire. Les entreprises usent des contrats de projet en fonction de la saisonnalité de leur production et de leurs commandes. On assiste à une accélération jamais vue du turn-over.

La France au bord de l'émeute

Quant aux périodes d'auto-entreprenariat, après avoir goûté aux délices de l'autonomie et du « je-travaille- quand-je veux », les particuliers découvrent la guerre des prix... qui sont entièrement libres. Des trajets Roissy-Paris en VTC sont bradés à 15 euros ; les cireurs de chaussures qui pullulent dans les grandes villes vendent leurs prestations à des prix ridicules ; les vélos taxis se tuent à faire monter les touristes sur la butte Montmartre pour une bouchée de pain. Des intellectuels commencent à s'émouvoir. L'un écrit « Misère de l'économie », un autre « Economie de la misère ».

La France va mal : 90 % de la population vit dans la précarité et la peur du lendemain, alors que les actionnaires d'Uber et compagnie voient leurs dividendes fleurir. Pire, à cause de cette guerre des tarifs, une bataille rangée a opposé la veille de Noël 2029 des dizaines de chauffeurs VTC à l'aéroport de Roissy - la profession des taxis a disparu depuis belle lurette - devant des touristes chinois médusés. Les images de voitures brûlées ont fait le tour du monde.

La fuite des Français vers la Grèce

Les échauffourées se multiplient entre des auto-entrepreneurs en colère manifestant aux cris « Uber et l'argent du beurre » et les forces de l'ordre. Les particuliers- entrepreneurs réclament des minima pour éviter la guerre des prix. Le gouvernement ne cède pas. La paupérisation de la société s'accentue, faute de points suffisants acquis pour bénéficier de meilleures prestations de la Sécurité sociale et du coût des assurances privées. Résultat, la natalité dégringole et les Français fuient à l'étranger, notamment en Grèce, le nouvel eldorado depuis la découverte en mer Egée de gisements de gaz et pétroliers.

La situation sociale devient explosive. En 2032, le candidat à la présidentielle des « Républicains et Démocrates européens » est balayé par celui des « Progressistes ». Une nouvelle fois, le débat central de la campagne a porté sur le marché du travail. « Les Progressistes » ont promis de rétablir une sorte de CDI sous une forme rénovée - les motifs de licenciement sont prédéfinis - et de l'assurance chômage. Quant au statut d'auto-entrepreneur, qui redevient facultatif, il est doté d'un socle minimum de droits à la protection sociale, notamment financés par une nouvelle « taxe pour la protection sociale » (TPS) dont doivent s'acquitter les donneurs d'ordres - au grand dam d'Uber et des autres - la notion de dépendance économique prenant le pas sur celle de subordination juridique. Progressivement, les choses sont rentrées dans l'ordre et la France est redevenue une « République sociale », principe constitutionnel. C'est cette triste expérience d'une France libertarienne que le décès d'Arnaud Lehachis est venu raviver, lui qui avait conclu le « vrai » dernier CDI...

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Commentaires
a écrit le 15/01/2016 à 16:08 :
En lisant ce texte, ça m'a fait penser à ça… :
http://fr.liberpedia.org/Folie_fran%C3%A7aise
a écrit le 15/12/2015 à 9:07 :
Et vous pensez vraiment que si le d'ci est aboli les entreprises ne vont recruter que sur projets ?
Sans être trop naïf, une bonne partie des emplois resteront long terme, car cela coûte beaucoup moins que de former qqn pour qq mois.

Le vrai problème c est la difficulté a clore un cdi : Dan mon entreprise seul les consultants / auditeurs / prestataires bossent vraiment (trop pressurises sûrement ) ainsi que les jeunes en cdi (qui espèrent encore monter dans l entreprise) les "vieux" cdi touchent plus mais souvent ne font rien et impossible de les licencier

A leur place je ferai sûrement pareil, plus de carotte (ils ont déjà de gros salaires et les primes sont a la tête du client donc importante pour les vieux avec réseau interne ils ne toucheraient pas grand chose de plus s ils travaillaient vraiment) plus de bâton (ils ne risquent rien)
=> ce n est pas non plus enviable : déstructure les personnes, plus d envie, plus de progression, bref ils dépriment a attendre la retraite alors que ce sont les privilégiées du système
a écrit le 15/12/2015 à 8:00 :
Martine Aubry ça fait deja 20 ans qu elle est confite dans L alcool en 2045 😂🤓👹
a écrit le 14/12/2015 à 23:16 :
Et si ça n était pas une fiction ? Si l on prolonge en effet la tendance actuelle, on aboutit à cette situation.
a écrit le 14/12/2015 à 22:36 :
Suffit de se rappeler de la grève générale (et dans beaucoup d'autres pays que le notre) de 1936 qui a été largement plus suivie que celle de 1968... Hé bien, nous y allons...
a écrit le 14/12/2015 à 22:18 :
Retraité à 70 ans! Quelle honte... encore un profiteur.

En réalité cet homme est mort d'un arrêt cardiaque sur une chaîne de montage.

Son patron, Pierre G. Un humaniste, nous apprend qu'il l'avait accueilli par charité.

Arnaud Lehachis, ancien cadre supérieur dans l'industrie automobile, avait en effet été reconverti en technicien d'atelier après une longue période de maladie et de chômage, et se révélait peu efficace dans le transport des boites de vitesses sur son épaule d'un atelier vers l'autre. Heureusement, la refonte du droit du travail, a rendu possible son emploi à des conditions supportables pour l'entreprise, à savoir un smic minoré de 75% pour un temps plein, c'est à dire 48h par semaine en moyenne annuelle.

Pierre G. se dit fort ennuyé mais résigné, de toutes manières Mr Lahachis n'aurait jamais pu atteindre l'age légal porté à 75 ans en 2028 avec 55 années de cotisation minimales.
a écrit le 14/12/2015 à 16:02 :
Retour vers le servage : on prend l'ouvrier à la tâche, puis on le jette (euh : on lui redonne sa liberté). Un peu comme les journaliers d'antan dans l'agriculture, pour les moissons). Quel progrès !
Ou plus récemment comme certains pilotes obligés de s'inscrire auto entrepreneur pour être embauché low-cost dans certaines compagnies aériennes. Demain s'écrit déjà aujourd'hui. On a pourtant une grande diversité de contrats très souples et flexibles pour satisfaire nos patrons. Jusqu'où le roseau devra t'il être flexible face au chêne ?
Peut être faudrait il, comme le dit GP me semble t'il, envisager d'asseoir les charges sociales sur une assiette plus large que la seule activité, par exemple l'énergie ? Il y aura de moins en moins d'actifs pour de plus de plus d'inactifs (croissance = 0 et tâches de plus en plus automatisées). Donc trouver une alternative satisfaisante pour toutes les parties.
a écrit le 14/12/2015 à 15:31 :
Retour de l'intérim, du travail à la tâche et du chacun pour soi. Rêve de MEDEF. "Remanier le droit du travail pour donner davantage de souplesse aux entreprises" ? Mais il existe déjà combien de types de travail, de dispositifs d'aide, etc actuellement à disposition de nos patrons ? En faut il d'autres ? Ou peut être faudrait il mieux réfléchir à d'autres moyens de financer la protection sociale que sur la seule cotisation ? L'énergie par exemple (je pense à un certain GP qui argumente souvent dans ce sens...) ?
a écrit le 14/12/2015 à 13:14 :
Petite précision : en 2045, Mme Aubry aura 95 ans ! Espérons qu'elle supportera le déplacement :x
a écrit le 14/12/2015 à 11:45 :
annee 3045 est ne le premier patron humain!!! félicitations ses parents.

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