A quoi sert une grande école en 2015 ?

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Albane Gaubert, étudiante  et Nicolas Glady, professeur à l'ESSEC.
Albane Gaubert, étudiante et Nicolas Glady, professeur à l'ESSEC. (Crédits : DR)
A l'heure des MOOCs, à quoi peut donc servir une grand école ? L'enseignement ne peut pas se contenter d'être "descendant", la maîtrise du savoir passe par son appropriation et sa mise en application. Par Albane Gaubert, étudiante et Nicolas Glady, professeur à l'ESSEC.

Armé de son smartphone, n'importe qui peut dorénavant accéder à la connaissance mondiale en quelques coups de pouces. Pour des étudiants nés avec le numérique et triés sur le volet, l'école n'est en effet plus le lieu principal de la transmission du savoir. Dans ces conditions, à quoi sert donc une grande école en 2015 ?

 Les MOOCs ne remplaceront pas les professeurs... s'ils s'adaptent !

En cette rentrée les syndicats étudiants ont dénoncé la surpopulation en cours. Pourtant, avec le numérique, la transmission de connaissances ne nécessite plus de remplir des amphis déjà trop pleins. Les MOOCs (cours en ligne ouverts à tous) permettent à n'importe qui de suivre quand il souhaite, où il le souhaite et sur l'appareil de son choix les cours d'experts venus du monde entier.

Mais, pour qu'il soit efficace, l'enseignement ne peut pas se contenter d'être « descendant ». La maîtrise d'un savoir passe par sa pleine compréhension, par son appropriation et donc par sa mise en application. En particulier pour les compétences relationnelles (les soft skills) cette mise en pratique doit être accompagnée par un professeur ou un expert... A plus forte raison quand on cherche l'excellence ; à l'enseignement à distance doit donc s'ajouter un enseignement personnalisé et « présentiel».

L'école comme espace protégé de mise en pratique

Les études supérieures ne sont plus seulement le temps de l'acquisition de connaissances académiques. C'est aussi le moment où l'étudiant dessine les prémisses de sa future carrière et l'école ou l'université est le lieu où il pourra vivre les premières expériences nécessaires à son épanouissement professionnel. A l'inverse du monde de l'entreprise et de ses stages, l'école offre un espace protégé où l'étudiant peut expérimenter et pratiquer et où l'échec est rendu acceptable par le peu de risque qu'il implique... Dans ce cadre, le numérique permet de libérer des ressources qui étaient auparavant mobilisées pour l'enseignement descendant et de masse, au profit de la mise en pratique.

En tant qu'espace protégé, et grâce à l'accompagnement des experts qui constituent l'écosystème de l'école, les étudiants peuvent apprendre en faisant. Cette expérience peut prendre des formes multiples : projet entrepreneurial, travail de recherche, mission de conseil, etc. L'étudiant devient acteur d'un apprentissage dont il est le cœur, plutôt que spectateur passif de cours qu'il suit à distance...


Une Grande Ecole comme lieu de valorisation de l'excellence des étudiants

Pour une école de commerce, cet enjeu est d'autant plus central qu'il s'agit de former les dirigeants de demain. Et dans l'économie de la connaissance, il ne faut pas seulement savoir faire, il faut aussi être capable d'exprimer ses idées et sa vision. L'école doit donc donner à ses étudiants les moyens de présenter le résultat de leur apprentissage par des articles, une présence sur les réseaux sociaux, des vidéos présentant leur travail... Il faut donc les initier à la question des médias, à l'écriture, à la présentation orale. Ils doivent donc être formés tant à l'éloquence qu'à la rédaction ou à la création de vidéos virales.

A l'objectif pédagogique s'ajoute un objectif de distinction. Ces accomplissements, rendus visibles à tous, permettent à l'étudiant de se distinguer sur un marché du travail toujours plus compétitif. Dans l'économie de la connaissance, une grande école devient un atelier à ciel ouvert : lieu d'expérimentation, d'apprentissage et de démonstration de ses capacités.


Une Grande Ecole comme instrument du rayonnement français

En donnant à voir ces réalisations, une grande école devient aussi un instrument d'affirmation d'une vision du monde, d'influence et donc de soft power. Harvard, Stanford ou l'Université de Chicago sont des exemples d'institutions académiques dont la production intellectuelle est remarquable. Le statut dont elles jouissent aux Etats-Unis rend évident la conscience qu'ont l'État et les entreprises du rôle de ces institutions dans l'économie américaine. Et alors que certains des meilleurs économistes au monde sont formés en France, que les plus grands recruteurs s'arrachent les CEO issus de nos grandes écoles, et que la Silicon Valley grouille de talents français, la question de la place occupée par les grandes écoles dans l'esprit de nos dirigeants demeure...

Il ne faut pas se mentir : comme toutes les institutions centenaires, les grandes écoles doivent se réformer à l'heure du numérique. Mais ces réformes doivent se faire avec la participation de l'État, des entreprises, et des médias dans une dynamique constructive. Car l'économie de la connaissance est aussi celle des réseaux...
Pour que l'accompagnement personnalisé puisse être proposé à tous les étudiants, les experts qui accompagnent la formation de ceux-ci ne peuvent plus seulement être les professeurs. Ils doivent aussi provenir du monde de l'entreprise, des services publics ou d'ailleurs. L'école devient alors le cœur d'un écosystème d'enseignement, d'apprentissage, d'innovation et de production intellectuelle...


Les grandes écoles à la pointe de la révolution du supérieur

Le numérique permet aux enseignants de se consacrer à d'autres tâches qu'à la répétition sans fin, d'année en année, d'une matière disponible par ailleurs... A l'heure où certains souhaitent la fin des grandes écoles, il faut au contraire généraliser les systèmes agiles permettant un accompagnement personnalisé. La mission de formation au plus grand nombre passe dorénavant par le numérique. L'auditoire doit se transformer en atelier permettant aux apprenants de développer des projets personnels.
Pour que cette révolution soit possible, il faut que l'Etat, les entreprises et les médias en soient les partenaires. Universités, grandes écoles, monde politique, économique ou médiatique, plutôt que de chercher à opposer, il faut allier les forces et les capacités distinctives de chacun.

En réalité, la formation des étudiants n'est plus seulement du ressort du ministère de l'enseignement supérieur : dans l'économie de la connaissance, c'est une question qui touche logiquement à notre société toute entière. A l'instar de ce qui se fait aux Etats-Unis ou en Allemagne, il est temps que toutes nos institutions académiques, au premier rang desquelles les grandes écoles, prennent la place qu'elles méritent au sein du système éducatif et au-delà dans la société. Cela bénéficiera à tous les acteurs de cet écosystème : des entreprises à l'Etat, et en premier lieu aux étudiants eux-mêmes...

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Commentaires
a écrit le 05/11/2015 à 13:40 :
"Armé de son smartphone, n'importe qui peut dorénavant accéder à la connaissance mondiale" ... : ça commence bien ! comparer la formation acquise dans une grande école et les infos récupérables (même videos) sur un smartphone (quel taille d'écran ? le plus petit ?)... ! Inutile de continuer le débat, on n'est pas sur la même longueur d'onde ... C'est un peu comme former de futurs ingénieurs en informatique dès l'age de 7 ou 8 ans en leur faisant programmer des jeux videos. Je crois m^me avoir vu qu'on pouvait initier des bébés ...
a écrit le 31/10/2015 à 10:24 :
Il y a toujours eu d'une part des cours en chaire et des livres ou des polys et d'autres part des petites classes où en petits groupes on échange sur des exercices en rapport avec le cours. Les cours en chaire ne sont pas obligatoires et peuvent être séchés. Les MOOC peuvent naturellement les remplacer...restent la pratique tutorée des exercices, les échanges entre étudiants et maîtres de conférences dans ces groupes, ou encore les méthodes "d'école inversée" avant le bac qui sont des temps d'enseignement que les MOOC ont du mal à remplacer...
a écrit le 28/10/2015 à 15:22 :
Les MOOC sont une évolution des manuels.

Les manuels existent depuis des siècles, et le besoin d'école existe toujours, il n'y a pas de révolution.
a écrit le 28/10/2015 à 14:45 :
Les MOOCs permettent à ceux qui ont une connexion internet d'accéder rapidement et de chez eux à un niveau de formation / d'information à temps choisi et d'un coût très modique, en cas de besoin. Certains domaines/modules sont peut être plus faciles que d'autres, c'est plus que probable. Et on apprend à son rythme, sans être tributaire du niveau d'un groupe.
Personnellement, j'utilise et trouve cette formule adaptée à mes besoins, mobile, accessible à toute heure et très pratique. Je ne retournerais pas aisément prendre un cours en groupe avec un prof sur des bancs...
a écrit le 28/10/2015 à 13:48 :
Je suis également persuadée que les professeurs en Grande Ecole doivent favoriser un maximum la mise en pratique et mettre l'étudiant au centre des cours en tant qu'acteur à part enti-re - cela ne veut pas dire que le professeur devient lui passif, il anime ces cas pratiques, écoute les points de vue des étudiants pour les aider à concrétiser la théorie (l'intervention de professionnels d'entreprise sont précieuses à ce titre) qu'ils peuvent apprendre grâce aux outils numériques en parallèle
a écrit le 28/10/2015 à 10:54 :
Les auteurs oublient une dimension qui pour moi reste essentielle : nous ne sommes pas uniquement des individus code barres issus des algorithmes du bigdata mais tout d'abord des êtres humains sachant penser et réfléchir par eux mêmes et demandeurs d'échanges
de vive voix et non par l'intermédiaire d'un clavier !!!! Comme cela commence à se dessiner où vous avez un chef de service qui ne communique plus avec ses collaborateurs qu'en sms ou mail ....mais qui redoute de les avoir devant lui !!

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