Comment les Civic Tech réinventent la démocratie à l'ère d'internet

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Conséquence de la crise actuelle du politique - les partis, avec environ 400.000 adhérents, représentent moins de 1% de la population française -, les Civic Tech, ou technologies civiques, en sont aussi l'une des réponses.
Conséquence de la crise actuelle du politique - les partis, avec environ 400.000 adhérents, représentent moins de 1% de la population française -, les Civic Tech, ou "technologies civiques", en sont aussi l'une des réponses. (Crédits : Regards citoyens.org)
À l'approche de l'élection présidentielle de 2017, les Civic Tech, ces plateformes citoyennes désirant changer la pratique de la démocratie grâce aux nouvelles technologies, prennent de l'ampleur.

Ils sont jeunes, technophiles, passionnés par la vie publique mais, surtout, lassés par la "politique à l'ancienne" et convaincus qu'il faut dépoussiérer la pratique de la démocratie. Ils? Toute une génération d'entrepreneur(e)s en quête de sens, indécrottables optimistes, qui croient dur comme fer au pouvoir des nouvelles technologies pour retisser le lien distendu entre les citoyens et leurs élus.

Cantonnées jusqu'alors à un cercle d'initiés, les Civic Tech, ou technologies civiques, effectuent depuis quelques mois une percée médiatique et commencent à intéresser jusqu'au monde politique lui-même. Mardi 24 mai au soir, la secrétaire d'Etat au numérique, Axelle Lemaire, a même organisé une rencontre, à l'Assemblée nationale, entre quelques CivicTech et une poignée de députés volontaires, de gauche et de droite. Avec l'objectif d'encourager les élus eux-mêmes à s'impliquer dans ce mouvement profond de transformation de la pratique démocratique.

Une "nouvelle révolution", mais "pas à coups de guillotine comme en 1789"

"J'estime que la démocratie est malade en France et en Europe. La déconnexion, ou le "lag" comme le disent les gamers, est plus forte que jamais entre le peuple et ses gouvernants", a estimé Axelle Lemaire dans son discours d'ouverture. Avant d'en appeler, rien de moins, à une "nouvelle révolution". Et de préciser : "Pas à coups de guillotine comme en 1789, mais en entrant dans une ère de démocratie permanente, où les citoyens co-construisent la vie publique et où les élus agissent en totale transparence."

Egalement présent à l'événement, Claude Bartolone, le président (PS) de l'Assemblée nationale, partage le diagnostic. "Les institutions de la Vè République n'ont pas été pensées pour ce monde numérique, où la souveraineté des peuples est mise à mal par la globalisation, l'Europe et le capitalisme financier."

Les Civic Tech, conséquence et réponse à la crise du politique

Dans ce contexte, les Civic Tech se développent sur un paradoxe. D'un côté, une défiance majeure des Français à l'égard des politiques, renforcée par la persistance de la crise économique, le sentiment d'une action publique déconnectée des réalités et la perte de repères identitaires dans un monde marqué par le terrorisme et la mondialisation. Les "affaires" (Baupin, Bygmalion, Cahuzac, DSK, Kadhafi...) n'arrangent rien.

D'un autre côté, un désir toujours présent et même renforcé de politique et d'engagement citoyen, justement pour faire face à ces transformations. A la différence près que désormais, le changement se conçoit en dehors des structures traditionnelles. Pour preuve, les partis et les syndicats ne cessent de perdre des soutiens. Avec près de 400.000 adhérents, les partis représentent moins de 1% de la population française... La politique est morte, vive la politique !

     | Lire. 2017 : les Civic Tech à suivre pour les primaires et la présidentielle

"Quelle démocratie à l'ère d'internet ?"

L'une des premières à avoir théorisé la nécessité d'une révolution démocratique "par le bas" et via la technologie, est l'Argentine Pia Mancini. La cofondatrice du Partido de la Red (le parti du réseau) et du logiciel democratyOS, qui facilite la gestion des initiatives citoyennes, s'est expliquée lors de la conférence TED Global de 2014:

"Nous sommes des citoyens du XXIe siècle confrontés à des institutions conçues au XIXe siècle, basées sur un support d'informations datant du XVe siècle. Il est temps de se poser la question : quelle démocratie voulons-nous à l'ère d'internet ?"

Change.org, le pionnier

Désormais, le mouvement s'accélère. Depuis quelques mois, plus une semaine ne se passe sans qu'un nouvel outil numérique voulant "réinventer la démocratie" ne voie le jour. L'un des derniers-nés, le site Vérité politique, part du constat qu'il est "difficile de s'y retrouver dans la jungle des promesses et la frénésie de l'actualité". Son cofondateur, Luc Vernhet, a donc créé un "agrégateur de contradictions, d'erreurs et de promesses non tenues". Ces "vérités politiques", recensées par une équipe de bénévoles de manière fluide et synthétique, sont triées par parti, personnalité et thème. L'objectif : placer les élus face à leurs contradictions, leur demander des comptes et les encourager à davantage de transparence et de cohérence.

Vérité politique rejoint une longue liste de Civic Tech au succès croissant. Plus d'une vingtaine de startups ou d'associations sont recensées sur l'annuaire collaboratif intitulé "la Civicthèque". Change.org, la plateforme de pétitions en ligne aux 140 millions d'utilisateurs, est l'une des pionnières. Fondé en 2007 aux Etats-Unis, le site "a donné un nouveau dynamisme aux pétitions, perçues comme un moyen d'action vieillot et inefficace, et les a crédibilisées en obtenant des réponses des décideurs", estime Benjamin des Gachons, son directeur France. Récemment, la pétition "Loi Travail : non, merci", signée par 1,3 million de personnes, a pesé sur la réécriture du texte.

Autre exemple, Voxe.org, le comparateur de programmes politiques lancé en 2012, revendique 3,7 millions d'utilisateurs et a déjà suivi 23 élections dans 16 pays. En 2017, il permettra aux internautes d'interpeller un candidat si la question est soutenue par 200 citoyens. Et la pression populaire, via les réseaux sociaux, incitera probablement le politique à y répondre.

Co-construire la démocratie, contrôler les élus

"Nous ne voulons plus signer de chèque en blanc à des partis mais co-construire le monde dans lequel nous vivons de manière horizontale", explique le site Mavoix, qui veut "hacker" l'Assemblée nationale en 2017 en proposant des candidats issus du peuple, hors des partis. Laprimaire.org, forte de 50.000 inscrits, affiche le même objectif, mais pour l'élection présidentielle.

Regards Citoyens, Fluicity, Accropolis, Belem, Democras, AgoraLabTV, Fullmobs...Les Civic Tech françaises sont variées, se déploient sur divers supports (site, mobile, plateforme SAAS, télévision...), s'adressent à des publics différents et ne se dotent pas des mêmes objectifs.

Ainsi, il existe deux grandes familles de "Civic Tech". La première comprend les initiatives visant à améliorer la transparence de la vie politique et la rendre plus accessible et compréhensible pour les citoyens. Vérité Politique ou Voxe en font partie, tout comme La Fabrique de la Loi et les sites Nos députés et Nos sénateurs, qui permettent respectivement de décortiquer l'avancée d'un texte de loi et l'activité des parlementaires. Belem, qui utilise la blockchain pour créer un système de vote électronique totalement sécurité, participe aussi à ce mouvement de renouvellement des pratiques.

La deuxième catégorie de Civic Tech ambitionne de faire du citoyen un acteur à part entière de la vie publique. Soit en lui offrant de nouvelles manières de s'emparer des enjeux et de peser sur le débat, soit en facilitant les échanges entre les élus et leurs administrés. Flucity, Civocracy ou Spallian, par exemple, réinventent la démocratie locale en proposant aux collectivités des plateformes pour faire remonter les problèmes du quotidien et sonder directement les citoyens. De son côté, AgoraLabTV veut redonner de la visibilité aux citoyens dans les débats télévisés, pris d'assauts par les "experts" dont la légitimité pose parfois question.

Le problème du statut et du modèle économique

Sans surprise, beaucoup de Civic Tech sont des associations ou des structures gérées par des bénévoles. La raison est simple : difficile de bâtir un modèle économique pérenne sur des plateformes gratuites, sans publicité, dont le but premier est de servir l'intérêt général.

De plus, "entre la start-up maligne qui vise à se positionner sur le business de la concertation entre élus et citoyens et l'initiative qui cherche à renverser la table et à subvertir la démocratie représentative [comme Mavoix ou laprimaire.org, NDLR] , il y a un monde", souligne Loïc Blondiaux, professeur de science politique à l'Université Paris I Panthéon-Sorbonne, dans une tribune publiée sur le site de Libération.

Si le secteur pesait déjà 430 millions de dollars entre 2011 et 2013 selon une étude de la Knight Foundation, la question du statut pour les Civic tech qui ne s'insèrent pas dans une logique économique se pose. Axelle Lemaire la met sur la table.

"Faut-il lancer un nouveau statut juridique pour ces projets qui ne rentrent ni dans la logique de l'économie sociale et solidaire, ni dans celle des startups de la French Tech ? Faut-il créer une fondation qui financerait les Civic Tech ?"

Nul doute que ces questions seront débattues lors de l'Open Government Partnership (OGP), un organisme transnational visant à promouvoir le gouvernement ouvert, dont la France prend la présidence en fin d'année. Certaines sont d'ailleurs en demande d'une telle clarification, à l'image de Regards citoyens.

D'autres, à l'image de Voxe, assument leur culture startup. "Il est vrai qu'il est très difficile de lever des fonds en France pour des projets liés à la politique, ce qui n'est pas le cas aux Etats-Unis", relève Léonore de Roquefeuil, la présidente de Voxe. La startup, qui était une association à ses débuts, refuse de monétiser son comparateur de programmes pour garantir sa neutralité. Pour l'heure, elle se finance essentiellement grâce à des dons et des dotations glanées dans des concours de startups. Mais elle compte profiter de son expertise dans la "mobilisation des foules" pour vendre des services en entreprise, et faire payer l'abonnement à sa future newsletter à des PME. "L'impact social et le business ne sont pas incompatibles" affirme-t-elle.

Risque de déconnexion et de renforcer l'opposition citoyens/institutions

Enfin, de nombreux observateurs mettent en garde contre les "risques" des Civic Tech. Notamment celui de créer une nouvelle fracture en laissant hors de cette "révolution démocratique" les populations les plus précaires, moins connectées, ainsi que les non-technophiles. Ce qui est un peu le cas aujourd'hui.

"Au-delà du fait que de nombreuses Civic Tech se concentrent sur la forme plus que sur le fond - contrôler l'action des élus, comparer les programmes, mettre en place le vote électronique... -, beaucoup ont une vision naïve du citoyen parfait, prêt à s'impliquer et à donner de son temps pour comprendre la politique", estime le sociologue Dominique Cardon.

D'où la nécessité, selon le chercheur, de rapprocher les Civic Tech et le monde politique, afin de l'associer à la transformation et d'éviter de nourrir l'idée que la révolution démocratique passe par une opposition frontale entre l'individu et l'institution.

Symboliquement, Axelle Lemaire a donc invité les Civic Tech qui le souhaitent à la suivre pendant une semaine. Si possible avant l'été. L'objectif : "mieux comprendre la réalité de l'exercice de pouvoir, qui est extrêmement complexe". Et ainsi améliorer encore la pertinence de ces outils. Certaines d'entre elles, à l'image de Parlement et citoyens et Voxe, ont saisi l'opportunité au vol. "Ce sera très intéressant, mais il ne faut pas oublier que le premier public des Civic Tech, ce sont les citoyens, rappelle Léonore de Roquefeuil. Les politiques doivent s'adapter et faire la démarche de s'embarquer dans le mouvement. Pas l'inverse."

     | Pour aller plus loin. 2017 : les Civic Tech à suivre pour les primaires et la présidentielle

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Commentaires
a écrit le 28/05/2016 à 18:40 :
Bartolone horrifié par le "capitalisme financier", on aura tout vu. Cela dit, peut-être que les nouvelles pratiques permettront de mettre fin aux vieilles pratiques. On peut toujours rêver...

Sujet : Bartolone / sénat / cumul en juin 2013.

La classe politique se goinfre avec méthode. Ah ! Ces hommes politiques, publiquement outrés par le cumul des mandats ! Un exemple : Claude BARTOLONE :
- Depuis le 10 mars 2008 : conseiller général du canton de Pantin
- Depuis le 20 mars 2008 : président du conseil général de la Seine-Saint-Denis
- Depuis le 17 juin 2012 : député de la neuvième circonscription de la Seine-Saint-Denis
- Depuis le 26 juin 2012 : président de l'Assemblée nationale
- Depuis août 2012 : retraité du corps préfectoral. Comment est-ce possible, sachant qu'il  ne figurait plus depuis 25 ans dans le corps préfectoral ? C'est que le Président de la République, son ami François Hollande, l'a réintégré par décret dans le corps préfectoral. Un mois plus tard, il pouvait donc prendre sa retraite de préfet honoraire hors cadre et hors classe !
Même avec les plafonds de cumuls, on arrive à plus de 30.000 euros par mois !
+ Le logement de fonction en qualité de président de l'Assemblée Nationale
+ Le logement de fonction en qualité de président du Conseil Général du 93
(sans compter les voitures, chauffeurs, larbins, gardes du corps, transports gratuits, etc.).

Vive la gauche, détachée des tentations capitalistes !
a écrit le 26/05/2016 à 17:44 :
Initiatives très interessantes.
Cependant, tant que nous aurons des professionnels produisant des textes (projets puis lois, décrets, etc.) en continue, les citoyens ne pèseront que sur une infime part de la législation.
Et ces dernières années montrent que cette part n'est pas la plus impactante pour leurs vies.
Voire que des textes sont sciement construits pour occuper le devant de la scène.

Comment ralentir le flot de nouveaux textes et se concentrer sur rendre l'existant lisible ?
Un lexSimplificaTech ?
a écrit le 26/05/2016 à 17:36 :
Triple axelle culturel et historique de madame la secrétaire.
La guillotine en 1789 ?
La guillotine comme instrument de révolution en 1789 ?
Civic tech sans la déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789 ?
Pathétique nullité, ignorance intersidérale, laissons aller c'est une Valls.

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