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Raoul Peck, réalisateur : « Orwell ne prédisait pas l’avenir, il ne faisait que nous avertir de ce qu’il avait constaté de son vivant »

Photo de Alexis Campion

Alexis Campion

Publié le 25 février 2026 à 14:00

« Orwell – 2+2 = 5 », de Raoul Peck. 1 h 59. Sortie ce mercredi 25 février.

« Orwell – 2+2 = 5 », de Raoul Peck. 1 h 59. Sortie ce mercredi 25 février.

LTD/ Matthew Avignone

La Tribune Dimanche

N145 ● 12 juillet 2026

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Avec les mots de l’auteur de « 1984 », le cinéaste Raoul Peck compose un documentaire saisissant sur le cauchemar totalitaire qui, dit-il, « nous pend au nez ».

C’est un film essentiel contre le déni qui nous guette, si toutefois il ne nous a pas déjà engloutis à renfort d’expédients 2.0 : intelligences artificielles, fake news, réseaux sociaux et autres manipulations à base de surveillance et de capture de données… Dans le sillage de ses deux opus précédents qui mettaient à jour les mécanismes établis du racisme (I Am Not Your Negro, 2016) et du suprémacisme blanc (Exterminez toutes ces brutes, 2021), le nouveau documentaire de Raoul Peck, 72 ans, ausculte, cette fois, le legs imparable des écrits de George Orwell (1903-1950).

Sélectionnés au fil de ses romans, interviews, lettres et articles critiques, ces mots irriguent ici, en voix off, un savant montage d’archives d’images de fiction liées à l’œuvre d’Orwell ainsi que des extraits d’actualités récentes. On y traverse, entre autres, les conflits en Ukraine, en Birmanie, à Gaza, en Iran, au Soudan, mais aussi les discours populistes prononcés ces dernières années par divers dirigeants de par le monde, Donald Trump en tête…

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Et toujours, en contrepoint, la pensée lucide de l’écrivain qui dépeint la réalité sans fard et pressent le désastre d’un capitalisme débridé offrant aux plus puissants la possibilité d’imposer leur vision du monde, de mentir délibérément et de contrôler les médias.

« Cependant, prévient Raoul Peck, le film montre que l’avènement de Trump n’est que le développement naturel de ce qui se passe sous nos yeux depuis les années 1970 avec, successivement, Reagan, Berlusconi ou Sarkozy. La détérioration du langage ne date pas d’hier. La pensée d’Orwell fournit justement une boîte à outils permettant d’examiner les mécanismes qui détruisent le langage à force de réécriture de l’Histoire, de culte de la personnalité ou d’attaques répétées contre la science et la justice. »

Ce titre : Orwell – 2+2 = 5 ? L’anecdote vient de l’enfance de l’écrivain anglais. « Ne crois jamais ceux qui te diront que deux et deux ne font pas quatre », avait prévenu son père. Par là, ils réécrivent l’Histoire à des fins totalitaire et imposent des solutions biaisées. Hanté par cet avertissement et bientôt révolté par les injustices et manipulations dont il sera le témoin en Birmanie, à Londres ou en Espagne en 1936, Orwell a ainsi dénoncé sans relâche « le langage politique conçu pour donner au mensonge un air de vérité ».

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« C'est un lanceur d'alerte »

Dans son récit, le cinéaste Raoul Peck le cueille à la fin de sa vie quand, rattrapé par la tuberculose, il écrit ses deux romans les plus universels : La Ferme des Animaux et 1984. Prophétiques ? Visionnaires ? « Mais Orwell ne prédisait pas l’avenir, réagit le réalisateur haïtien, il ne faisait que nous avertir de ce qu’il avait constaté de son vivant et qui nous pendait déjà au nez. Il le dit clairement à propos de 1984, dont il choisit de situer l’action en Angleterre car, selon lui, ce cauchemar totalitaire est tout à fait possible en Europe. »

Pour Peck, l’erreur serait de croire qu’Orwell ne parlait que du fascisme et du communisme sous prétexte qu’il fut l’inventeur de l’expression « guerre froide » alors qu’il est avant tout universel et toujours très actuel : « C’est un lanceur d’alerte qui a grandi dans le ventre du monstre et qui a écrit d’après son propre vécu. »

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Une dimension que le cinéaste avoue n’avoir pas saisie quand, adolescent, il avait découvert 1984 à l’école. « Je voyais ça comme une dystopie et, venant du tiers-monde, je ne considérais pas la science-fiction comme une priorité. Plus tard, j’ai compris l’importance du propos d’Orwell sur la dégradation du langage politique, qui n’a rien d’une fiction et qui devient, aujourd’hui, la condition même de l’oppression et de la dégradation de la démocratie. »

Portée par les mots d’Orwell, la démonstration de Peck articule habilement informations biographiques et constats glaçants sur le monde contemporain tel qu’il se dessine. Avec gravité, elle utilise notamment les slogans émis par Big Brother afin d’annihiler toute pensée dans 1984 : « la guerre, c’est la paix », « l’ignorance, c’est la force », « la liberté, c’est l’esclavage ». On en sort sonné et sans voix. C’est indéniable, ici, toute ressemblance avec des situations avérées qui nous dépassent autant qu’elles nous concernent ne saurait être fortuite. 

🎞️ « Orwell – 2+2 = 5 », de Raoul Peck. 1 h 59. Sortie ce mercredi 25 février.

Alexis Campion

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