Lille en fête, Roubaix en Art déco, Villeneuve-d’Ascq et son LaM remis en beauté, Lewarde et sa mine encore en vie… La région célèbre la culture. Embarquement immédiat.
Lorsque le ciel est bas et gris, qu’il écrase les esprits, ralentit les pas, fêtes et arts, hauts en couleur, permettent de résister au temps chagrin, parviennent à crever les nuages et à ensoleiller les âmes. Festoyer, déguster l’art est un exutoire, une échappatoire, un défouloir, un enchantement grisant.
Fête et art, Lille mise sur les deux depuis 2004, date de naissance de l’aventure qui deviendra Lille 3000. Une ambition inouïe afin d’enchanter la ville et sa région de réjouissances populaires, divertissantes et artistiques. Défilés, feux d’artifice, expositions temporaires, musées en liesse, lieux inédits et moribonds sauvés par la culture (gare Saint-Sauveur, Tripostal, Hospice comtesse), nouveaux lieux (maisons Folie) composent un bal où arts classiques et contemporains ainsi que traditions festives dansent ensemble.
L’aventure est indissociable de la volonté stratégico-politico-philosophique de Martine Aubry, de Pierre Mauroy son maire mentor et de Didier Fusillier (patron de la RMN-Grand Palais), Monsieur Loyal d’une opération qui aurait pu se nommer « Par l’art, tu vivras ». Lille 3000, aujourd’hui dirigé par Jean François Chougnet, a réussi son pari : affirmer l’identité d’une région, en casser l’image triste, attirer le monde entier, public comme artistes.
Le palais des Beaux-Arts de Lille, dirigé par Juliette Singer, vient de présenter une exposition fort à propos consacrée aux fêtes et célébrations flamandes. On y voit un roi alcoolisé (peint par Jordaens), des liesses hilarantes de Brueghel le Jeune, des scènes délirantes et grivoises du père (Brueghel l’Ancien). Représenter la fête leur permit de brosser à pinceaux déployés insolences, diableries et totale déconnance (déconnade?).
Parade de Lille3000 le 26 avril 2025. (Crédits : LTD/Jonas Verbeke)
Le musée consacre aujourd’hui une exposition aux fameux géants qui battent régulièrement encore le pavé lillois. À quelques pas du palais des Beaux-Arts, l’art contemporain est aussi en fête au Tripostal (jouxtant la gare Lille-Flandres) grâce aux prêts top niveau du Centre Pompidou. Une histoire de l’art moderne à mater sans modération.
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À côté de Lille, à Villeneuve-d’Ascq, l’immense et longiligne LaM (Lille Métropole Musée d’art moderne, d’art contemporain et d’art brut) est alangui dans un parc avec sculptures. Le musée se refait une beauté avant réouverture en février 2026 avec l’exposition Kandinsky qui triomphe à Paris en ce moment. La gigantesque collection du LaM – incluant Picasso, Braque, Klee et une incroyable collection d’art brut – est visible sur son site. Née au début des années 1980, comme celle de nombreux lieux (Roubaix, Dunkerque), l’idée de ce lieu est venue de collectionneurs cherchant un espace afin d’offrir leur trésor au public.
Au-delà des pavés, le musée. La ville de Roubaix est la petite reine de l’art décoratif. Dans les années 1920, un nouveau style prend son envol, apportant une fantaisie joyeuse et débridée. Architectes, designers, peintres, sculpteurs ont un tel talent que leur mouvement mérite bien le nom d’Art déco, sans que « déco » ne soit péjoratif. La preuve par un grand plongeon dans la piscine, joyau de Roubaix, piscine qui n’en est plus une. À son ouverture au début des années 1930, c’est ploufs à volonté dans un bassin élégant, convivial, aux verrières multicolores.
Le lieu ferme en 1985. Tristesse et délabrement s’ensuivent. L’art lui redonne un cœur battant en 2001. Un musée naît. Les visiteurs remplacent les nageurs que l’on peut encore entendre aujourd’hui. Leurs voix, diffusées ponctuellement, égaient le grand bassin, réduit pour laisser place sur ses côtés à un impressionnant défilé immobile de sculptures (Claudel, Pompon, Deplechin, Boucher, Rodin). On nage dans le bonheur. Dans le musée, on s’amuse, déambule de cabine en cabine où sont installées des œuvres. Sur les murs, des toiles racontent la vie de la région, de celles et ceux qui l’ont façonnée.
À Roubaix donc, on devine, on voit Roubaix, et 2025 célèbre le centenaire de l’Art déco. La Piscine s’en donne à murs entiers. Vous ne connaissez pas Odette Pauvert (1903-1966), première femme à recevoir le Prix de Rome, en 1925 ? La Piscine expose l’artiste. À l’époque, le prix conduit à un séjour de trois ans à la villa Médicis. Odette fréquente avec gourmandise la peinture du quattrocento (XVe siècle italien) dont celle de Raphaël. De retour en France, la jeune femme s’attelle à la réalisation de nombreuses fresques décoratives. Odette Pauvert est une des fées du style Art déco.
Roubaix, La Piscine. Vue du bassin. Architectes : Albert Baert, 1932. Jean-Paul Philippon, 2001 et 2018. (Crédits : LTD/Alain Leprince)
Près de Roubaix, la villa Cavrois est LA carte de visite majeure de cette période de l’histoire de l’art trop peu prise au sérieux. La villa est un paquebot amarré en plein parc. Vastes et élégantes pièces épurées, balcons, sorte de ponts extérieurs du navire avec vue sur pièce d’eau, fourchettes et canapés, tables et tableaux, tout permet de respirer l’Art déco. Une villa témoin des années 1930 qui raconte une façon de vivre signée Robert Mallet-Stevens, un must.
Le Nord est indissociable des industries textile et minière. Les mines n’ont-elles pas fermé ? Pas toutes. À Lewarde, il est possible de porter le casque et descendre au fond d’une fosse, en visitant le Centre historique minier. Deux chevalements se dressent au-delà des champs, résistant encore aux vents mauvais de la désindustrialisation. Le site a préservé vestiaires collectifs, bureaux ordinaires ou voies ferrées avec locomotive sans avenir. Il expose des œuvres et objets liés à l’univers de la mine. Des œuvres sous forme de vitrophanies monumentales réalisées par l’artiste ukrainien Roman Minin subliment certains espaces.
Une vitrophanie signée Roman Minin pour l'exposition « Miners Light », au Centre historique minier de Lewarde. (Crédits : LTD/MC Adhésif)
Le créateur est originaire de Myrnohrad, ville minière de la région de Donetsk. La mine est devenue musée et quelques mineurs y sont restés, devenus guides. L’émotion vient de ce que tout est là, presque vivant et pourtant totalement mort. Et le charbon dans tout ça ? Il n’y en a plus dans le Nord, après trois siècles d’une intense exploitation. Il est un pollueur redoutable et un sujet inspirant. Des dizaines d’artistes européens viennent d’exposer au centre, ayant travaillé sur ce sujet hautement inflammable.
Rares sont les régions à avoir autant investi dans l’art et dans une telle diversité de lieux. À Dunkerque, à côté de la plage, le LAAC (Lieu d’art et action contemporaine) aux formes géométriques inattendues accueille des œuvres d’artistes du XXe siècle, dont les personnages clownesques de Karel Appel. La fête continue avec le MusVerre, à Sars-Poteries, qui expose des œuvres en verre époustouflantes. Se rendre dans le Nord, c’est se laisser « amicloter », expression chti signifiant cajoler, par la culture.