Les tribulations d'un galeriste français en Chine

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À l'image de ce qui se passe ailleurs dans le monde, les collectionneurs choisissent préférentiellement des artistes de la même nationalité qu'eux.
À l'image de ce qui se passe ailleurs dans le monde, les collectionneurs choisissent préférentiellement des artistes de la même nationalité qu'eux. (Crédits : Reuters)
Une semaine s’est écoulée depuis le nouvel an chinois, l’occasion de faire un détour par la Chine en cette période de fêtes. Le réseau de galeries s’y est beaucoup développé ces dernières années mais il est vrai que certains étrangers ont joué un rôle actif dans le secteur, par exemple, en y ouvrant leur propre galerie. À quoi ressemble la vie d’une galerie dans l’Empire du milieu ? Et celle d’un expatrié ? Le français Pierre-Yves Martinez, coordinateur international à la Amy Li Gallery de Pékin, nous aide à faire le point.

L'art prend ses quartiers en Chine

C'est au début des années 1990 que les galeries ont timidement commencé à s'installer à Pékin, à l'instar de la Red Gate Gallery (1991) dont le fondateur australien Brian Wallace est arrivé en Chine quelques sept ans plus tôt. Progressivement des artistes chassés de leurs villages sont venus investir la ville. C'est ainsi qu'a émergé le premier quartier artistique de Pékin, le 798, à l'emplacement d'une ancienne usine désaffectée dans le quartier de Dashanzi, proche de l'Académie des Beaux-Arts. Dans la foulée, ces artistes ont bientôt été suivis par de nombreuses galeries. La position stratégique de 798 — entre l'aéroport et le centre-ville — a attiré de nombreux touristes, venus faire le tour des galeries mais aussi consommer dans le quartier. Les loyers n'ont pas tardé à augmenter, le quartier à s'embourgeoiser et de nombreuses galeries, soudainement à l'étroit financièrement et mécontentes de voir le quartier se transformer en immense supermarché, ont fini par quitter Dashanzi. Dans un entretien accordé à Randian, Brian Wallace confie :

« Cela fait 25 ans que j'organise des événements, ici, à Pékin, donc j'ai vu les choses depuis le début. Quand les artistes commençaient à s'organiser eux-mêmes. À cette époque, il n'y avait pas de galeries et donc aucun autre soutien. En 1991, nous avons ouvert, ensuite ce fut la galerie Courtyard, ShanghART cinq ans après et, enfin, Chinese Art et Archive Warehouse (CAAW). Les débuts de 798 datent de 2001 mais ce quartier n'a pas vraiment décollé avant 2004, soit après l'épidémie de SRAS. »

Tout comme 798, le quartier de Caochangdi s'est développé sous l'impulsion d'artistes locaux. En 2000, le célèbre artiste Ai Wei Wei décide d'y implanter son studio afin de trouver de nouvelles sources d'inspiration. Également architecte, Ai Wei Wei a imaginé l'architecture en blocs de brique qui abrite aujourd'hui des galeries très connues comme ShanghART, Urs Meile ou encore Pekin Fine Art. La proximité avec 798 ainsi que l'absence de magasins ou de restaurants à proximité, ralentissent néanmoins le développement de cette zone. Les touristes n'y sont pas attirés et, qui plus est, les alentours ne sont pas forcément attrayants. Seuls les férus d'art s'y aventurent et, finalement, c'est souvent ce que recherche les galeries, moins commerciales, que leurs consœurs de 798. Selon Pierre-Yves Martinez :

« Caochangdi est un quartier artistique qui se situe au Nord-Est de Pékin. À l'origine, c'était un petit village qui a depuis longtemps été rattrapé par l'expansion de la ville et qui abrite désormais des galeries comme la notre mais également des studios, notamment ceux d'artistes mondialement célèbres comme Ai Weiwei ou Li Songsong. [...] Les bâtiments dans lesquels sont installées les galeries sont tous issus de projets architecturaux qui contrastent avec les vieux bâtiments de l'ancien village. J'aime beaucoup ce quartier car il est complètement atypique par rapport au reste de la ville, il est assez difficile de le décrire à vrai dire. »

Un marché de l'art hors-norme

Pierre-Yves Martinez poursuit :

« Le marché de l'art chinois est à l'image du pays : hors-norme ! [...] Je pense que c'est une période extrêmement intéressante pour tous les acteurs du secteur et, ce, à différents niveaux. Tout d'abord, l'appétit pour l'art contemporain de la Chine est un phénomène récent si on le compare aux deux autres grands marchés historiques, européen et américain. Ce qui signifie que le marché mondial doit s'adapter à l'arrivée si soudaine et si importante de ce nouvel acteur qui en moins de dix ans a pratiquement dépassé les États-Unis. »

Il est vrai que Pékin talonne New York de près comme place forte du marché de l'art, après avoir occupé la première place en 2010 et 2011. Qui plus est, parmi les trois premières maisons de ventes au monde, Beijing Poly International Auction Co. Ltd. se classe juste derrière Sotheby's et Christie's. Par ailleurs, selon le Art Collec tor Report 2014 de Larry's List, Pékin concentre 14 % des collectionneurs asiatiques et cette ville reste le lieu de prédilection des collectionneurs en Chine, abritant 41 % des collectionneurs chinois suivi de Hong Kong (16 %) et Taipei (14 %). Les artistes les plus recherchés sont Zeng Fanzhi, Zhang Xiaogang et Zhou Chunya. Des pointures... La Chine est donc une compétitrice de poids pour les États-Unis, avec des artistes qui se vendent à des prix premium et des collectionneurs au large pouvoir d'achat qui n'hésitent pas à dépenser des sommes conséquentes.

Comme le souligne Pierre-Yves Martinez :

« Les comportements et les motivations d'achat des Chinois sur le marché sont également des éléments auxquels le reste du monde doit désormais être attentif. Si l'essor du marché de l'art contemporain chinois est visible au travers de ses artistes, il l'est également de part l'émergence de ses collectionneurs qui ont su constituer d'immenses collections de grande qualité. On compte, aujourd'hui, plus de 500 musées privés en Chine. [...] On est donc dans une sorte de Florence du XVIe siècle à la chinoise. »

Et de poursuivre :

« Je vois cela comme un changement positif qui redynamise le marché. Cela signifie également que le monde découvre une autre approche de l'art contemporain. En premier lieu, d'un point de vue créatif. La Chine a une civilisation millénaire avec une Histoire de l'art extrêmement riche [...] composée d'âges d'or et de périodes sombres, féconde d'un art actuel dont le système de valeurs, les goûts, les règles esthétiques et le langage, sont totalement alternatifs aux nôtres. Ajoutez à cela un intérêt et une influence notables de l'art occidental et vous obtiendrez ce qui nourrit la créativité de l'art contemporain chinois aujourd'hui. Cette créativité est fascinante surtout chez les jeunes artistes. Les artistes chinois sont également de plus en plus nombreux et de plus en plus haut dans le classement des meilleures ventes mondiales. »


La vie dans une galerie pékinoise

Le caractère international du milieu de l'art rattrape la scène des galeries et beaucoup de nationalités se côtoient à Pékin. Être un étranger peut même se transformer en avantage... Selon Pierre-Yves Martinez : « Au mieux, je dirais que cela sert de « icebreaker » lorsque je fais de nouvelles rencontres, de par la sympathie que les chinois ont pour la France mais cela reste très anecdotique. Je suis cependant reconnaissant envers Amy de ne m'avoir  jamais présenté comme le « frenchy de service », comme c'est parfois le cas dans certaines entreprises chinoises. »

Le rapport de Larry's List mentionnait également une tendance : le marché chinois est essentiellement porté sur les artistes chinois. À l'image de ce qui se passe ailleurs dans le monde, les collectionneurs choisissent préférentiellement des artistes de la même nationalité qu'eux. Qu'en est-il du côté de la Amy Li Gallery, fondée en 2008 sous le nom initial de « Dialogue Space » et qui est installée dans le quartier de Caochangdi ? Notre expatrié le précise : « Le mode de fonctionnement est le même que la plupart des grandes galeries mondiales actuelles, nous représentons des artistes et collaborons avec d'autres sur des projets précis. La plupart de nos artistes sont chinois, mais nous représentons également des artistes étrangers comme le Français Marc Desgrandchamps ou le Norvégien Henning Olav Espedal. [...] Nous avons donc la chance de travailler avec des grands noms de l'art contemporain chinois comme Ye Yongqing ou Li Jikai mais également des artistes de moins de trente ans comme Luo Wei, Ma Dan ou Guo Jian, dont les travaux sont une réelle preuve que les artistes chinois s'émancipent désormais totalement dans l'art. »

Comme pour beaucoup de galeries, ailleurs dans le monde, se pose la problématique de concilier le soutien à la jeune scène émergente avec la promotion de poids lourds du secteur. « Le fait de travailler avec des artistes déjà bien établis ainsi que la réputation de la galerie, notamment en Asie, nous permettent de soutenir de très jeunes artistes et de les accompagner sur le long terme. L'une de nos artistes les plus populaires, par exemple, est Ma Dan, que l'on représente depuis ses tous débuts et qui est désormais une figure de plus en plus importante en Asie. Depuis l'année dernière, nous représentons également une jeune prodige de 25 ans, Luo Wei, qui rencontre énormément d'enthousiasme de la part de nos collectionneurs et de nos visiteurs, que ce soit à la galerie ou durant les foires. » Les galeries chinoises ont, en effet, bien compris la nécessité d'être présentes sur les foires, du point de vue des affaires et consciemment — ou pas — en tant qu'outil de soft power. « En effet, la galerie est extrêmement active à l'international afin d'étendre son rayonnement au-delà de l'Asie. Par exemple l'année dernière, en plus des sept expositions au sein de la galerie, nous avons été présents dans six foires artistiques internationales (parmi lesquelles Art Beijing, Art Taipei, CONTEXT Art Miami) ainsi qu'une exposition en France avec la collaboration de la galerie parisienne Pièce Unique. »

Autre caractéristique du travail en Chine : le rythme ! Le turn-over est très important car les chinois ont un rapport au travail bien différent. De conclure : « Les chinois n'hésitent pas à quitter leur emploi, conscients qu'ils trouveront rapidement un autre poste, il faut donc être prêt à travailler avec des équipes qui changent énormément. L'organisation hiérarchique et les rapports internes sont aussi différents en Chine. Les structures sont nettement plus pyramidales mais les supérieurs ont également un sentiment de responsabilité vis-à-vis de leurs subalternes, nettement plus grand qu'en France. Et à l'évidence les Chinois sont des travailleurs acharnés ! Amy en est un parfait exemple. Même au bout de presqu'un an passé à travailler à ses côtés, l'énergie qu'elle est capable de développer pour la galerie me surprend toujours. Nous travaillons tous dur et énormément mais nous sommes encore ceux qui travaillons le moins en co mparaison ! »

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