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OpinionsMieux dans mon job

Grands patrons, comment aller au-delà de l'obsession du pouvoir de l'argent ?

Sophie Péters

Publié le 07 juin 2013 à 08:13

Le Quotidien Numérique

05 juin 2026

Photo d'illustration de l'article
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Malgré ses promesses, le gouvernement a décidé de ne pas plafonner le salaire des grands patrons. Alors que partout il est question d'austérité et de rigueur, on s'interroge sur cette exception. Comment se fait-il qu'en pleine crise économique, les capitaines qui ont à manœuvrer dans cette tempête ne mouillent pas davantage leur chemise ? Une partie de la réponse se trouve dans l'ouvrage d'Hervé Hamon « Ceux d'en haut, une saison chez les décideurs » (Ed. Seuil).

"J'imposerai aux dirigeants des entreprises publiques un écart maximal de rémunérations de 1 à 20", une promesse qui figurait en bonne place dans le programme de François Hollande, et que le gouvernement s'était engagé à mettre en oeuvre. Et bien non : Pierre Moscovici, ministre de l'Economie et des Finances, a confirmé que les salaires des grands patrons ne seraient pas plafonnés par la loi, mais qu'en revanche la taxe de 75 % sur les salaires supérieurs à 1 million d'euros serait bien mise en place.

Une légitimation à postériori

Explication avancée par les milieux patronaux : une telle mesure ferait fuir à l'étranger nombre de cadres dirigeants de grandes entreprises, embarquant avec eux les sièges sociaux. Il en va de nos dirigeants comme de nos joueurs de football. « On les embauche et on les rémunère à prix d'or pour se rassurer sur leur valeur intrinsèque. On se demande si le caractère extravagant de ces rémunérations, de ces bonus, de ces primes, n'a pas justement pour but de légitimer à posteriori des individus dont la légitimité est trop chancelante ou indécise, contrairement aux politiques qui ont reçu l'investiture des électeurs », explique l'écrivain Hervé Hamon, qui voit dans le système de rémunération des grands patrons « la démonstration par l'absurde que ce marché est un marché de dupes, surévalué et irrationnel ».

Intrigué par l'exercice du pouvoir de nos dirigeants, il est allé leur demander si ce pouvoir était bien réel, sur quoi il reposait, sur ce qui les fait jouir ou inquiète, ce qu'ils font de leur argent et quel rapport ils entretiennent avec la richesse, mais aussi les liens qui les unissent aux gouvernants et aux médias. De Franck Riboud à Jean-Louis Beffa, de Louis Gallois à Philippe Wahl en passant par Mathieu Pigasse et Paul Hermelin, ils sont une trentaine de grands de ce monde à s'être autorisé à lâcher leur habituelle langue de bois. Et le résultat publié par le Seuil dans « Ceux d'en haut, une saison chez les décideurs » est...passionnant.

Presque un manuel de... management

A la fois galerie de portraits, témoignages et réflexions, questionnements, l'ouvrage en deviendrait presque un manuel de management à mettre entre les mains de tous ceux qui ont, ou auront, à encadrer et guider des équipes. La plume de l'écrivain-enquêteur rend mieux que toute analyse argumentée à l'excès, de l'essentiel dans la gestion des hommes. Certes, Hamon constate comme tout à chacun le désamour des Français pour son patronat, mais l'attachement du salarié français à son patron. S'il donne des explications au phénomène liées à notre culture et notre histoire, il s'en va aussi chercher la réponse autour de la figure du commandant. C'est là que l'ouvrage prend toute sa saveur.

Après avoir écouté la voix des grands patrons du CAC 40 et leurs envolées lyriques sur le sens de l'entreprise, leurs responsabilités et leur désir de changer le monde, voilà que s'élèvent deux autres voix portées par deux réels commandants, des commandants de navires. Charles Claden, responsable d'un remorqueur de sauvetage, l'Abeille Bourbon à Brest, et Eric Gehannin, commandant d'un porte-conteneurs géant au Havre. Auprès d'eux, pas d'archétype sommaire mais la fine compréhension que la figure du commandement est susceptible d'infinies variations et qu'elle met en jeu quelque chose de souple et fragile. « Un commandant qui n'est pas vulnérable est un médiocre commandant. L'autoritarisme, nous dit Charles, n'est pas l'expression du pouvoir, c'en est tout l'inverse. Il ne s'agit pas de prendre le pouvoir, d'avoir le pouvoir sur l'équipage, il faut que la partie soit jouée tous ensemble », témoigne ce commandant acquis à l'idée que l'aura du chef est un des pièges du pouvoir.

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Le mirage des "Dream Teams"

Charles Claden se méfie du mirage des « Dream Teams », dont l'assemblage des meilleurs garantirait le meilleur. Défaite assurée selon lui. Il préfère à une plate-forme en béton un assemblage à la vietnamienne, plus léger et dont la rupture d'un des bambous sera compensé par les autres. Règle d'or : rester flexible, c'est l'art du décideur, c'est sa garantie. La solitude du chef n'étant que la nécessité de la vision globale. Et non sa prétendue supérieure intelligence. D'ailleurs, si Eric Gehannin commande, c'est qu'il « unit, est proche, accessible, disponible. Et bien sûr comptable de tout, des millions d'euros qu'il transporte, des accidents possibles, des avaries probables ». Sensible illustration de ce qui différencie pouvoir et puissance.

Alors, bien sûr, si les témoignages des grands patrons du CAC 40 interviewés par Hamon nous livrent une langue inhabituelle et attachante (Un Mathieu Pigasse passionné de Camus et obsédé par le fait d'être utile socialement), une intelligence redoutable, il n'en ressort pas moins « un je ne sais quoi » de déjà vu et entendu, de ce discours bien appris, rôdé dans les grandes écoles et nourri par leur éducation. Une sorte d'intelligence dont on a le sentiment qu'elle les piège plus qu'elle ne les sert. Constat nuancé par Hervé Hamon : « En France, le cliché d'usage veut que les « patrons », notamment ceux du CAC 40, aient des comportements homogènes (et d'ailleurs plus ou moins haïssables). J'atteste qu'il n'en est rien, que certains sont cyniques et d'autres pas, que certains - la plupart - sont hostiles à l'intrusion de l'Etat et d'autres pas, que certains sont libéraux, voire ultralibéraux, et d'autres pas, que certains jouent le dialogue social et que d'autres s'y refusent. Il est nécessaire de dissoudre l'idée reçue », écrit Hervé Hamon.

Une petite musique qui dégage les mêmes sonorités

Oui, les différences et les singularités existent bien chez « ceux d'en haut ». Sauf que l'endogamie est telle que rapidement leur petite musique dégage les mêmes sonorités et un même individualisme portés par ceux dont les difficultés à résoudre ont toujours été plus techniques et intellectuelles que réellement humaines.

« Encore plus que l'argent ce qui m'a frappé, choqué, intéressé au cours de ce voyage, c'est l'endogamie. C'est la manière dont les décideurs, qu'ils soient politiques ou économiques, sortent des mêmes écoles, avec le même bagage, la même structure de pensée, les mêmes objectifs, les mêmes instruments », souligne Hervé Hamon, constatant et confirmant la vision d'un Pierre Bourdieu qui le premier avait parlé de « Noblesse d'Etat ». « L'environnement nous détermine », avoue Mathieu Pigasse qui tranche sur sa caste en disant « haïr le système. Le système qui dit que l'intelligence se mesure qu'elle n'est pas protéiforme. Et je cherche vengeance au sens social du terme ».

Isolés et étourdis par l'argent

S'il apparaît comme l'un des plus sympathiques, c'est bien par sa fragilité et ses doutes. Preuve que ces grands patrons, gangrenés par le pouvoir qu'ils pensent détenir sur les autres et l'économie en général, isolés et étourdis par l'argent (où Gallois fait figure d'exception) passent encore à côté de l'essentiel : la gestion des hommes, le sens de l'équipe, du collectif que constitue une entreprise au sens de l'équipage d'un navire que commande un Claden ou un Gehannin.

« Toutes les élites se reconnaissent à ce qu'elles accèdent à l'argent. Plus ou moins, plus ou moins passionnément, mais cette liberté que l'argent te donne, ce serait mentir que la nier. Le problème ensuite c'est d'être capable de se dégager, de conserver son âme. Certains y veillent d'autres pas. Loin s'en faut », confie Philippe Grangeon de Cap Gemini à Hervé Hamon. Et Louis Gallois de préciser : « j'ai tendance à penser que ceux qui exaltent le pouvoir dans l'entreprise, ceux-là ne réussissent pas dans la durée. Il faut se méfier. C'est quand même une sacrée machine à flatter l'ego. Le problème est d'arriver à freiner, à contenir la tumeur qui commence à se développer ».

Où sont les capitaines d'industrie du joli temps ?

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Au terme de son enquête la conclusion d'Hervé Hamon est sans appel : « L'argent tout-puissant ayant du plomb dans l'aile, il faudra bien s'interroger sur la nature de l'entreprise, sur les hommes, non seulement qui la composent, mais qu'elle met en jeu ». Dans cette galerie de portraits, il est bon d'écouter à nouveau les « vieux routiers », ces capitaines d'industrie du joli temps à la Gallois ou Beffa qu'on ne rencontre désormais plus guère à la tête des grandes entreprises, en gardant l'espoir que ceux d'aujourd'hui et de demain, à lire cet ouvrage, s'autoriseront un exercice de conscience.

Sophie Péters

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