Comment la Blockchain va digitaliser le commerce international de matières premières

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La plateforme Blockchain pour le financement du commerce de matières premières s'appuiera notamment sur l'expérimentation réussie de l'exécution d'un contrat de livraison de graines de soja des États-Unis vers la Chine, réalisée par ING, ABN Amro et Société Générale avec Louis Dreyfus Company et Shandhong Bohi Industry en début d'année. Sans papier, certificat ou contrôle manuel, la transaction d’expédition a été achevée cinq fois plus rapidement que par le processus papier habituel.
La plateforme Blockchain pour le financement du commerce de matières premières s'appuiera notamment sur l'expérimentation réussie de l'exécution d'un contrat de livraison de graines de soja des États-Unis vers la Chine, réalisée par ING, ABN Amro et Société Générale avec Louis Dreyfus Company et Shandhong Bohi Industry en début d'année. Sans papier, certificat ou contrôle manuel, la transaction d’expédition a été achevée cinq fois plus rapidement que par le processus papier habituel. (Crédits : ING)
De grandes banques dont Société Générale, ING, BNP Paribas et Crédit Agricole, aux côtés de Shell et de sociétés de négoce comme Mercuria et Koch, s'associent pour créer l'entreprise Komgo, qui compte simplifier les opérations de financement du commerce international de matières premières grâce à la technologie de registre distribué. La société installée en Suisse, a levé 13 millions d'euros pour développer sa plateforme avec le spécialiste ConsenSys et commercialiser ses premiers produits, une lettre de crédit digitale et un service de vérification de l'identité des clients. Explication avec sa présidente.

Le financement du commerce international, ou "Trade Finance" dans le jargon du secteur, encore très manuel et gros consommateur de papiers, est décidément le plus en pointe dans l'adoption de la Blockchain, cette technologie de stockage et transmission d'informations sous la forme d'une sorte de grand registre numérique décentralisé. Une quinzaine d'entreprises, essentiellement des banques, notamment françaises, Société Générale, Natixis, Crédit Agricole, BNP Paribas, et des spécialistes du négoce (Mercuria, Gunvor, Koch Supply & Trading), et le géant pétrolier Shell, se sont associées dans la création d'une société, baptisée Komgo S.A., installée à Genève, l'un des pôles majeurs du commerce de matières premières.

« Komgo S.A. [est] la première entreprise proposant de digitaliser le financement du commerce de matières premières au moyen d'une plateforme utilisant la technologie Blockchain », indiquent les partenaires et co-actionnaires dans leur faire-part de naissance.

Officiellement créée le 21 août, la toute jeune entreprise a levé 15 millions de francs suisses (l'équivalent de 13 millions d'euros) selon les informations du registre du commerce, confirmées de bonne source, afin de développer sa plateforme, en partenariat avec Consensys, la société américaine de logiciels et conseil spécialisée dans les applications sur la Blockchain Ethereum.

La plateforme sécurisée a pour objectif « d'optimiser le déroulement des opérations, de la signature des contrats de vente et d'achat au financement », en proposant dès la fin de l'année ses premiers produits, un service de vérification de l'identité des clients, par échange de documents de manière cryptée, sans base de données centrale, et « une lettre de crédit digitale. » Elle s'appuiera sur deux expérimentations réussies, au stade de "proof of concept" (POC, étape de validation), Easy Trading Connect 1 et 2, menées par plusieurs des partenaires, dont les équipes constituent les premiers effectifs de Komgo.

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Blockchain partenaires Komgo Soc Gen

[Les partenaires et co-actionnaires de Komgo S.A.]

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Du pétrole au graines de soja

La présidente-directrice générale de Komgo est Souleïma Baddi, jusqu'ici responsable adjointe de l'activité de Trade Commodity Finance (financement du commerce de matières premières) chez Société Générale CIB en Suisse. L'ex-banquière à la formation d'ingénieure nous raconte la genèse de cette "startup".

« Société Générale est à l'origine de ce projet. Nous regardions depuis plus de deux ans les impacts de la Blockchain sur notre industrie et nous avons réalisé fin 2016 un premier "proof of concept", Easy Trading Connect, avec ING et Mercuria [groupe suisse de négoce de pétrole, ndlr], qui a connu un grand succès », confie-t-elle.

Présentée à l'International Petroleum Week, cette plateforme prototype a reçu « un très bon accueil » des professionnels. De grands acteurs de l'énergie se sont associés peu après afin de créer Vakt, une entreprise indépendante pour développer une plateforme Blockchain destinée au secteur, réunissant Shell et BP, ABN Amro, ING et Société Générale, ainsi que des entreprises de négoce (Mercuria, Equinor, Koch, Gunvor).

« Nous avons poursuivi en parallèle nos expérimentations, avec un deuxième "POC", Easy Trading Connect 2, en collaboration avec Louis Dreyfus, ING et ABN Amro, plus compliqué puisqu'il s'agissait d'un contrat de livraison de graines de soja, les matières agricoles étant plus difficiles à suivre que le pétrole, et plus complexe en terme de Blockchain avec six nœuds [ordinateurs qui constituent le réseau et conservent une copie du registre blockchain, ndlr] » explique Souleïma Baddi.

Sans papier, certificat ou contrôle manuel, la transaction d'expédition des États-Unis vers la Chine a été achevée « cinq fois plus rapidement » que par le processus papier habituel selon les participants.

Ce succès a conduit les partenaires à passer à l'étape suivante, la Société Générale demandant à sa responsable du projet « d'organiser le passage en production. » In fine, l'aventure se poursuit dans une société indépendante, comptant 15 actionnaires ayant investi chacun un montant du même ordre, et un conseil d'administration avec 9 représentants pour simplifier la gouvernance.

Vers un suivi des stocks en temps réel ?

La feuille de route est donc d'abord de construire la plateforme, une blockchain Ethereum « privée », c'est-à-dire ouverte à un nombre limité d'acteurs autorisés. Ensuite, développer deux services qui seront commercialisés d'ici à la fin de l'année.

« Le commerce de matières premières utilise encore beaucoup de documents et de papiers, qu'il faut présenter fréquemment. L'identification du client, le KYC ("know your customer"), est l'un des principaux problèmes des acteurs du secteur », analyse Souleïma Baddi. « La beauté de la Blockchain est qu'elle permet de transmettre de manière sécurisée des données que les gens s'envoyaient par email, en pièces jointes, qui étaient difficiles à retrouver. Notre plateforme ne verra aucune donnée, il n'y a plus besoin de centraliser », insiste-t-elle.

S'appuyant sur la fonction de registre de la Blockchain, ce service permettra d'échanger des documents de façon chiffrée, donc sécurisée, en respectant la confidentialité. Le second service sera une lettre de crédit entièrement numérique, qui pourra être émise « à partir des données reçues d'autres plateformes ou d'utilisateurs directs ». HSBC et ING avaient exécuté la première lettre de crédit sur Blockchain au printemps, avec le groupe de négoce Cargill, une opération réalisée en 24 heures au lieu des 5 à 10 jours pris habituellement par les échanges classiques de crédit documentaire.

« Les technologies de registre distribué peuvent révolutionner le secteur des matières premières, comme le montre le succès des expérimentations Easy Trading Connect », fait valoir Toon Leijtens, le directeur de la technologie chez Komgo SA, cité dans le communiqué. Celui qui était auparavant « Blockchain Champion » chez ING Pays-Bas espère ainsi à long terme « rendre le financement des matières premières plus fiable et plus efficace ».

Il est question aussi de faire communiquer la plateforme Blockchain de Komgo avec celle de Vakt, les deux sociétés ayant sept actionnaires en commun (ABN, ING, SG, Gunvor, Koch, Mercuria, et Shell). Mais pas de fusion à l'ordre du jour.

D'autres services sont déjà envisagés par Komgo, autour de l'assurance, de la couverture du crédit, du financement des stocks de matières premières et du suivi de ces stocks.

« Le jour où un banquier pourra suivre en temps réel sur son smartphone le stock de grains ou de métaux dont il finance l'expédition, on fera de grands progrès dans la lutte contre la fraude » relève la patronne de Komgo.

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a écrit le 20/09/2018 à 11:54 :
Est-ce qu'il y aurait à la Tribune, quelque journaliste ne serait-ce qu'un peu Philosophe et intéressé par l'histoire des sociétés, qui pourrait agrémenter cet article d'une réflexion
sur le pouvoir inconsidéré du monde de la finance qui est déjà "au-dessus" des Etats, qui a antérieurement réalisé des spéculations sur les stocks de céréales (provoquant de graves problèmes en Afrique) et qui donc continue sa main-mise sur le Monde avec ce type d'opérations sur les matières premières. L'industrie y est passé, les services de plus en plus, le commerce de même, bientôt il ne sera plus nécessaire de voter pour des hommes politiques sans pouvoir réel...
a écrit le 20/09/2018 à 11:39 :
Le blockchain est une hérésie technologique, un retour en arrière, hyper consommateur en énergie et perte de rendement, au départ ça semble fonctionner mais très vite ça va partir en exponentiel en terme de lenteur. Le truc est simplement au lieu de demander une vérification à un centre, de démultiplier les centres autant qu'il n'y a d'acteurs, tout le monde se copie et vérifie sa base de données avec les autres. C'est absurde car vous générez l'équivalent d'un poids, d'une masse, le système va irrémédiablement se figer.
Toujours ce combat entre l'honnêteté( rapide) et l'hypersécurisation( lent).
Réponse de le 21/09/2018 à 8:26 :
Non
Réponse de le 21/09/2018 à 12:01 :
Vous avez raison, un registre privé, avec seulement quelques registres répliqués où seuls sont autorisés les membres du club, n'a pas besoin de la technologie blockchain puisque cette dernière ne protège pas assez par le principe de vérification par consensus des registres répliqués. Il suffit d'une base de données verrouillée comme il faut.
Pour ce qui est du cryptage des transactions, il existe déjà plein de protocoles de cryptage asymétrique en toute indépendance des blockchain depuis belle lurette.

Le coeur du problème était l'entente autour d'un registre commun et du protocole de cryptage commun, et apparemment, les membres de ce club sont parvenus à un accord.
a écrit le 20/09/2018 à 8:59 :
« Le jour où un banquier pourra suivre en temps réel sur son smartphone le stock de grains ou de métaux dont il finance l'expédition, on fera de grands progrès dans la lutte contre la fraude »

Oui il est vrai que les banquiers n'ont fait que nous prouver leur honnêteté sans faille jusqu'à présent...

N'importe quoi.

"Enquête. Mafia et finance : la crise favorise les liaisons dangereuses" https://www.courrierinternational.com/revue-de-presse/2012/08/30/mafia-et-finance-la-crise-favorise-les-liaisons-dangereuses
a écrit le 20/09/2018 à 8:51 :
Le commerce de matières premières est le commerce de la nature et comme l'économie c'est le règne des milliardaires, du gaspillage et du déficit...Je suggère de commercialiser les montagnes de déchets qui seront les matières premières de demain.
a écrit le 20/09/2018 à 6:33 :
Et bientôt ces initiatives de blockchain privées vont comprendre qu'elles ont besoin de la plateforme publique (Ethereum) pour se communiquer des informations ou s'échanger des actifs en crypto entre elles. La révolution blockchain ne fait que commencer!
Réponse de le 20/09/2018 à 11:46 :
"actifs en crypto" ... il faut au moins deux paires de bretelles, plus airbag !

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