"Les agences de notation ont du souci à se faire"

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<b>INTERVIEW</b> Docteur en économie et auteur de "Les agences de notations" (La Découverte, 2010), Norbert Gaillard décrypte les conséquences possibles de la récente condamnation de Standard & Poor's pour évaluation "trompeuse" de produits toxiques en Australie.

Standard & Poor?s a été condamné lundi à indemniser 13 collectivités locales australiennes qui avaient englouti des millions de dollars dans des titres qu?elle avait très bien noté, et qui s?étaient effondrés lors de la crise financière de 2008. Il s?agissait de titres CPDO ("constant proportion debt obligation"), à fort rendement et largement promus par les agences de notation.

A la tête de IMF Australia, la société qui a financé cette plainte collective, John Walker a affirmé mercredi qu?il se rendrait ce week-end en Europe pour lancer des procédures similaires. D?après l?AFP, une plainte au moins serait déposée aux Pays-Bas au nom d'investisseurs du Vieux Continent. D?après John Walker, pas moins de deux milliards d'euros de titres CPDO ont été souscrits en Europe au cours des trois années qui ont précédé la crise. Spécialiste des agences de notation, Norbert Gaillard analyse les conséquences possibles de ces plaintes.

La Tribune - Après la condamnation de S&P en Australie, des plaintes vont probablement voir le jour en Europe. L?avenir de l?agence américaine - et celui de ses concurrentes Moody?s et Fitch - est-il menacé?

Norbert Gaillard - Il faut d?abord souligner que le jugement de la Cour australienne porte sur des enjeux financiers faibles. On parle ici d?environ 15 millions de dollars australiens [plus de 12 millions d?euros, Ndlr]. C?est peu de chose. En revanche, ce qui est plus important, c?est que la Cour a clairement jugé les méthodes de travail de S&P légères et peu professionnelles. Et ce, sur des bases solides. L?inquiétude, pour S&P et les autres agences, est que ce jugement peut être utilisé comme une base, notamment aux Etats-Unis [où beaucoup de titres toxiques ont été émis et initialement très bien notés]. Et ce, alors que dans son rapport sur la crise financière d?avril 2011, le Sénat américain avait déjà fustigé les méthodes de travail des agences de notation. Les agences ont donc du souci à se faire.

Pourrait-on assister prochainement à une avalanche de plaintes?

C?est possible. Le jugement de la Cour australienne illustre le fait que la ligne de défense classique des agences de notation est en train de sauter. Les autorités américaines avaient déjà mis en évidence le problème de conflit d?intérêt lié à ces agences. De fait, celles-ci sont payées par les banques d?investissements qui veulent des notes élevées pour les produits qu?elles émettent. Mais encore une fois, c?est leur manière de travailler qui est ici mise en cause. Souvent en sous-effectifs, elles n?ont pas fait suffisamment d?efforts pour noter correctement certains produits. Dans l?enquête du Sénat américain, certains témoignages sont édifiants. Des analystes de ces agences affirment qu?ils ne croyaient pas eux-mêmes dans les notes qu?ils attribuaient. L?avenir de ces agences s?annonce assez sombre. Si de grosses plaintes devaient se muer en condamnation, le secteur pourrait tout simplement faire faillite. Pour rappel, les agences de notation pèsent 2 milliards de chiffre d?affaires. Une amende de 500 millions de dollars, par exemple, ne constituerait qu?une goutte d?eau pour Goldman Sachs. Mais pour Moody?s, cela représenterait la moitié de ses profits?

A terme, les investisseurs pourraient-ils perdre totalement confiance en ces agences?

Il peut se produire une sorte de "big bang" au sein du marché de la notation. Les investisseurs savent depuis 2007 que le travail des agences a été bâclé. Celles-ci pourraient se voir décrédibilisées et perdre leur situation de rente. D?autres alternatives à leurs notations pourraient alors monter en puissance, comme les CDS (Credit Default Swap), les taux d?intérêt, ou encore les notes des banques et des assurances.

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Commentaires
a écrit le 09/11/2012 à 15:50 :
Pour rebondir sur les commentaires de "Bruno", la comparaison avec les journalistes est apparemment hasardeuse : un mauvais article n'a surement pas les mêmes effets qu'une mauvaise cotation. Mais reconnaissons que la comparaison a un sens si l'on considère une règle élémentaire : quand on s'érige en donneur de leçons, ce que font finalement les agences et certains journalistes, il faut être soi-même irréprochable.
Or, constatons sans surprise que cette irréprochabilité n'est pas là, le jugement contre "Std & Poor's" en atteste. Dès lors, c'est le doute sur la crédibilité de toutes les grandes agences qui s'installe et ce jugement est une réelle rupture, déclencheur d'un processus de grande ampleur. Je n'irai pas jusqu'à évoquer le Big Bang comme le Dr Gaillard, d'ailleurs mon esprit scientifique y verrait, surement à tort, plus le symbole créateur de l'univers qu'un symbole de boulversement des choses. Mais la vaguelette australienne est bien le signal faible annonçant un possible Tsunami qui va balayer le mythe de l'indispensabilité des agences. Je ne crois donc pas que les meilleures, les plus crédibles ou les plus agiles survivront, parce que c'est le principe même des agences qui vient d'être condamné. Le reste n'est plus qu'une question de temps. Si certaines veulent ne pas mourrir, leur mutation devra être profonde..

En effet le jugement australien indique clairement que S&P a manqué de professionnalisme. Que ce manquement soit la conséquence de malveillance ou d'incompétence importe peu. Les agences sont désormais toutes sous le soupçon de l'apprenti sorcier ou du manipulateur cynique et cela comdamne le système dans son ensemble, sans distingo des bons et des mauvais éléments....

La question n'est plus "les agences sont-elles condammnées à disparaître ?" mais plutôt "Quand ?" et "Comment ?". A suivre, donc...

a écrit le 07/11/2012 à 22:15 :
Les agences de notation, je les vu personnellement à l '?uvre sur de la dette Corporate (Entreprises) sont très discutables dans tout ce qu'elles font (y compris et surtout du marketing et du fric), très souvent en retard à l'allumage elles accélèrent ensuite pour se rattraper et participent à aggraver les situations donc elles ?uvrent à contre sens. Avec la crise de l'euro que j'ai commenté dans les commentaires de la Tribune et directement auprès d'un certain nombre d'autorités, on a vu le n'importe quoi et l'amateurisme de ces agences. Non seulement elles doivent payer pour incompétence et irresponsabilité ou conflit d'intérêts mais leurs dirigeants comme beaucoup de dirigeants de banques et pas des moindres devraient être trainés en justice et pour certains d'entre eux condamnés à de la prison ferme et bien entendu à des dommages et intérêts carabinés. CECI VAUT AUSSI POUR LES GRANDS CABINETS D'AUDIT QUI ONT VALIDE DES COMPTES ARCHI FAUX. Quant à nos technocrates de Bruxelles et d'ailleurs qu'ont ils fait pour faire condamner les agences de notation, les banquiers et les cabinets d'audit? De l'esbroufe rien d'autre, à la manière d'un Barnier qui a accouché d'une mini mini souris...déjà morte née.
a écrit le 07/11/2012 à 15:03 :
Pourtant nombreux sont ceux qui nous les vantaient comme de simple "thermomètre" à l'objectivité irréprochable...LOL
a écrit le 07/11/2012 à 13:48 :
Il faut que ces agences de notation et les banques d'affaires soient détruites compte tenu de leur implication et de leur complicité dans les dommages qu'elles causent en faisant de la fausse monnaie avec l'économie virtuelle et en se payant sur l'économie réelle.
Réponse de le 20/11/2012 à 14:23 :
ces agences aurtaient pu se rendre utiles en prévoyant la crise financière et ses conséquences ? les produits dérivés et les excès des financiers étaient connus , donc prévisibles - quand on ne contrôle pas on assume les risques.....
a écrit le 07/11/2012 à 13:34 :
Comme quoi, au final, bien mal acquis ne profite jamais.

Et les conflits d'intérêts révèlent là toute leur perversité.

Si les agences de notations actuelles devaient faire faillite, elles n'auraient finalement que ce qu'elles méritent...
Réponse de le 07/11/2012 à 13:51 :
entièrement d'accord avec vous carpatrick
a écrit le 07/11/2012 à 13:30 :
Va t-on condamner un journaliste pour avoir écrit un mauvais article, sur un sujet qu'il n'a pas pris le temps d'étudier ? Si c'était le cas, il ne resterait pas grand-chose comme journaux.

Les agences de notation vendent de l'information, tout comme les journalistes. Si les acheteurs ne trouvent pas l'information fiable, qu'ils ne l'achètent pas ou ne la consultent pas.

Le vrai problème, c'est le manque de concurrence dans le secteur, et la position privilégiée des grandes agences, qui a l'instar des centrales syndicales CGT & co, bénéficient d'un quasi-monopole octroyé par les Etats : en effet, les notes des 3 grandes agences constituent une référence pour un très grand nombre de textes réglementaires, ce qui leur donne une position privilégiée, et ne permet pas aux clients de se passer d'elles.

Comme toujours ce n'est pas un problème de manque d'Etat ou de réglementation, mais au contraire un problème d'interventionnisme excessif. Que l'on restaure la liberté dans ce secteur, que l'on cesse de prendre pour référence "officielle" les notations de certaines agences plutôt que d'autres, et la libre concurrence se chargera d'éliminer les mauvais prestataires. Comme dans n'importe quel autre domaine !
a écrit le 07/11/2012 à 13:28 :
«Il n'est jamais trop tard pour bien faire»...

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