Cryptomonnaies : le Français Mark Karpelès, la star déchue du Bitcoin, prépare son grand retour

ENTRETIEN- Lorsqu’il fonda la société Mt Gox, Mark Karpelès était l'un des pionniers du Bitcoin. Quatre ans plus tard, après un succès rapide, la première star du secteur tomba en disgrâce au moment du premier scandale mondial du secteur des cryptos à la suite de la mystérieuse disparition de 850.000 bitcoins. Après des années d'enquête, un an de prison au Japon et un procès qui l'a disculpé sur la plupart des chefs d'accusation, ce Français âgé de 38 ans aujourd'hui se confie en exclusivité à La Tribune sur son histoire, l'affaire FTX en 2022, l'autre scandale de la « crypto », mais aussi ses attentes en matière de régulation. Surtout, l'ingénieur évoque son grand retour avec son projet « Ungox » qui devra se faire une place dans le secteur de la finance décentralisée.
« J’aimerai créer une solution encore plus décentralisée que Bitcoin », confie Mark Karpelès, l'ex-PDG de Mt Gox emprisonné un an au Japon.
« J’aimerai créer une solution encore plus décentralisée que Bitcoin », confie Mark Karpelès, l'ex-PDG de Mt Gox emprisonné un an au Japon. (Crédits : dr)

Mark Karpelès, l'un des tout premiers entrepreneurs français à s'être lancé dans le bitcoin, dès 2010, n'aime pas vraiment le surnom dont la presse l'a affublé : « le Baron du bitcoin. »

« Cela ne fait pas très moderne et date d'une ancienne période, il y a plus de dix ans...», murmure timidement le fondateur de l'ancienne championne des cryptomonnaies, la société Mt Gox à Tokyo, devenue la première grande faillite de cette nouvelle finance dite décentralisée quand elle fut liquidée avec fracas en 2014 par les autorités japonaises après la disparition mystérieuse de 850.000 bitcoins.

Incarcéré pendant un an (2015-2016) dans une prison japonaise, libéré sous caution après une âpre bataille avec le système judiciaire nippon assortie d'une interdiction de quitter le territoire qui n'est pas sans rappeler l'affaire Carlos Ghosn, l'évasion en moins, Mark Karpelès est à l'époque accusé d'avoir astucieusement jonglé avec les systèmes informatiques de sa société d'achat-vente de bitcoins pour détourner 340 millions de yens (soit 2,6 millions d'euros au cours actuel).

A la suite du procès qui ne s'est ouvert qu'en 2017, le jeune loup de la crypto, qui n'a eu de cesse de clamer son innocence, a été condamné en 2019 par le tribunal de Tokyo à deux ans et demi de prison avec sursis. Une peine bien en deçà de la réquisition du procureur, de dix ans ferme. Et pour cause. « J'ai été blanchi sur les motifs de détournements de fonds et d'abus de confiance », raconte-t-il à La Tribune. Il n'a en revanche pas obtenu gain de cause pour le motif de « manipulation de données ». « Nous ne sommes pas d'accord avec ce jugement mais notre appel a été rejeté. Au Japon, il y a une part de politique... il est important de ne pas perdre la face », justifie l'entrepreneur.

Aujourd'hui, à 38 ans, ce natif de la région Bourgogne-Franche-Comté veut ouvrir « un nouveau chapitre » et démarrer une nouvelle vie, « à partir de la France, parce que je suis Français », assure-t-il. La Tribune a rencontré l'ingénieur à Paris où il se rend « une semaine par mois » et le reste du temps à Tokyo pour finaliser son nouveau projet. Mais l'affaire Mt Gox n'est pas totalement close. L'ancien PDG est aussi en France pour annoncer, dix ans plus tard, le début des remboursements auprès des clients victimes du piratage de la plateforme en ligne.

LA TRIBUNE - Dix années se sont écoulées depuis la disparition de 850.000 bitcoins (soit 470 millions de dollars au cours de l'époque) de votre plateforme d'achat-vente. Pourquoi vos anciens clients ont-ils dû attendre aussi longtemps avant d'être dédommagés ?

MARK KARPELĖS - La cour de justice au Japon n'est pas la plus rapide du monde. Il lui a fallu digérer les données de 42.000 clients, cela a été un peu compliqué. La procédure a commencé en 2014, le hacker russe Alexander Vinnik finalement mis en cause dans ce piratage a été arrêté en 2017 par la police américaine. J'aurais voulu que cela se déroule plus vite mais c'était une première dans le monde de la liquidation, les Japonais n'étaient pas prêts. Depuis la fin 2023, les clients doivent désormais contacter le liquidateur. Ces remboursements qui ont déjà commencé se dérouleront jusqu'à la fin de l'année.

A combien se chiffre le remboursement total et pour combien de clients, notamment français ?

Sur les 850.000 bitcoins piratés, 200.000 bitcoins ont été retrouvés grâce au système de cold wallet de Mt Gox (un portefeuille de stockage de cryptos hors ligne Ndlr). Ce sont ces bitcoins qui sont à la base de la redistribution et des remboursements. 650.000 bitcoins restent volés par le hacker Alexander Vinnik. Ce n'est certes que 20% du remboursement en nombre de bitcoin volés, mais en valeur, grâce à la valorisation croissante du jeton, on dépasse les montants. Autrement dit, pour 1 bitcoin volé, les gens vont recevoir 0,18 bitcoin, soit un cinquième mais la valeur du jeton a, elle, été multipliée par cent depuis. En tout, ce sont 141.686 bitcoins qui vont être redistribués pour une valeur estimée à 6 milliards de dollars (5.950.812.000 dollars). Et 600 à 700 millions de dollars est l'argent que le liquidateur possède à la banque. Sur nos 100.000 clients actifs à l'époque, nous comptions environ 15.000 clients français. Mais sur les 42.000 comptes victimes du piratage, ils sont entre 2.000 et 3.000 français à être concernés par le remboursement en bitcoin. Dans certains cas, ces investisseurs vont récupérer au moins cinq fois leur mise en valeur.

Avec le recul sur cette affaire, qu'auriez-vous fait différemment ?

Sur le moment, j'ai fait ce que j'ai pu, avec les informations dont je disposais à l'époque. Si j'avais su qu'on allait être hacké, j'aurais mis davantage de protection. Nous avions des codes pour les wallets (portefeuilles de crypto) mais le problème est que le niveau de sécurité requis augmente très vite. C'est un challenge de rapidité, par rapport à la technicité du piratage en perpétuelle évolution, quasiment impossible à résoudre dans le monde crypto. A cet égard, Mt Gox a été un échec.

Aujourd'hui vous êtes prêt à rebondir et à vous lancer dans une nouvelle aventure. Un projet que vous avez d'abord annoncé pour 2022 et aux Etats-Unis...

Dans cette affaire, je me suis battu jusqu'à la fin. Même après ma libération, cela a été très difficile. Je ne pouvais pas retrouver de travail tout de suite mais je n'ai pas abandonné et j'ai redémarré de zéro en faisant de l'architecture technique. Aujourd'hui, je veux développer la crypto en France parce que contrairement à avant, je suis ici. On va lancer une agence de notation parce que je crois que la France va devenir le cœur de la crypto, avec l'Europe. Initialement j'avais effectivement l'intention de me lancer aux Etats-Unis mais une petite voix m'a fait opter pour l'Hexagone. Cela a ensuite pris du temps pour étudier la faisabilité. Je suis Français et la France a l'opportunité de prendre une position de force dans un monde multipolaire. Le siège de « Ungox » sera ici.

En quoi consiste cette agence de notation spécialisée ?

Nous allons permettre à chaque investisseur, expérimenté ou novice, d'avoir toutes les informations sur les cryptomonnaies. Par exemple, à cause d'un manque d'information, aux Etats-Unis, les gens ont liquidé leurs pensions de retraite dans l'achat de bitcoins et le regrettent aujourd'hui. Nous voulons faire en sorte que les cryptos soient utilisables au jour le jour, et pour tout le monde. Beaucoup se sont fait hacker ou ont perdu des bitcoins. Certains trouvent encore que les cryptos sont trop compliquées à utiliser ou bien prennent au sérieux des cyrptos soutenues par Elon Musk qui ne sont en fait que des plaisanteries (les "memes coins"). Aussi, nous allons classer les solutions de stockage. Nous aurons une équipe d'analystes pour auditer les cours et les échanges. L'objectif est de donner un score et des informations supplémentaires. In fine, mon but est de protéger les clients et que l'affaire Mt Gox ne se reproduise pas.

Si les contours du projet décrits en 2022 ne sont plus actuels, quel sera finalement le modèle économique ?

Nous sommes encore en discussion sur le modèle exact. Il n'y a pas de levée de fonds prévue. Nous ne ferons pas de demande d'agrément pour Ungox car il n'y aura pas de transactions en ligne. Le but reste le même : il s'agit de fournir un avis indépendant et fiable.

Le secteur n'est-il pas, de lui-même, entré dans une phase d'assainissement suite aux scandales retentissants en 2022 ? Qu'avez-vous pensé de l'affaire FTX, la plateforme de l'ex-prodige Sam Bankman-Fried ?

J'ai d'abord eu de l'empathie pour Sam Bankman-Fried (l'ancien PDG de la plateforme FTX reconnu coupable pour fraude et conspiration aux Etats-Unis). Je pensais au début que c'était quelqu'un de bien, la suite nous a montré que ce n'était pas le cas. J'ai aussi été surpris de la manière détachée avec laquelle il a pris les choses. Aujourd'hui, on comprend qu'il a évolué dans un environnement protégé et qu'il a perdu la connexion avec la réalité. Qu'il n'ait eu aucun remord me fait douter sur sa capacité à se reconnecter... L'affaire FTX est un abcès qui a éclaté et l'assainissement se fait a posteriori. Le monde des cryptos va continuer d'avancer vers quelque chose de plus sérieux, l'arrivée des ETF bitcoin en est une preuve. Pour autant, si je prends l'exemple du Japon, les scandales ont rendu les régulateurs très frileux. Dix ans après Mt Gox, la liste des licences autorisant les plateformes à commercer n'a pas changé. Même Binance a dû racheter une licence existante pour opérer au Japon. Le secteur n'a pas encore achevé son grand nettoyage sinon il n'y aurait plus de travail pour moi ! Il y a encore beaucoup de risques et de mauvaises intentions car les niveaux de sécurité ne sont pas suffisants. On reste dans un monde assez jeune. Nous n'aurons jamais d'assainissement complet mais c'est aussi le cas dans le monde de la finance. Le fait d'avoir de l'information peut aider à la prise de décision.

Avez-vous vu des points communs entre vous et le jeune Sam Bankman-Fried ?

Non, je ne me suis pas paradé devant les médias pendant la faillite ou je n'ai pas envoyé des messages comme lui a pu le faire.

Soutenez-vous le vent de régulation en Europe qui vise à aligner strictement les règles de la crypto avec celles de la finance traditionnelle ?

Il faut avoir plusieurs niveaux de réglementation pour permettre l'innovation. Le cadre qui peut être utile pour protéger l'investisseur de base ne l'est pas forcément pour l'innovation. Il faut un équilibre entre innovation et risque. Le bon système est celui pratiqué aux Etats-Unis, à deux niveaux, avec le système de "qualify investors" laissant à ceux qui le souhaitent la possibilité de prendre le risque. Pour permettre à la crypto d'évoluer il faut un environnement ouvert à l'innovation.

Détenez-vous toujours des bitcoins ?

Je n'ai plus du tout de bitcoins.

L'épisode Mt Gox vous a-t-il refroidi sur la première des cryptomonnaies qui vient pourtant d'être adoubée par le monde des fonds institutionnels avec les ETF ?

Je n'ai jamais été un « bitcoiner maximaliste ».  Sur Mt Gox, nous avions aussi du Litecoin. Aussi, j'ai beaucoup d'intérêt pour Bitcoin et pour ses variantes. Bitcoin est une idée intéressante, il a été un point de départ mais son évolution technologique est assez lente à cause de la valeur associée à ce jeton. J'ai tendance à regarder d'autres technologies. Ethereum a une valeur ajoutée avec les smart contracts (actions programmées dans la blockchain Ndlr) mais elle a des difficultés à se rendre accessible et sécurisée. On peut encore trouver mieux. Certes, Bitcoin est la plus décentralisée des cryptomonnaies mais elle est aussi la plus consommatrice d'énergie. Le Lightning Network (un réseau décentralisé bâti en surcouche du réseau Bitcoin permettant des paiements plus rapides et moins chers Ndlr) consomme autant d'énergie et s'il permet de réduire le calcul, il ne va pas réduire la consommation d'énergie. La centralisation des mineurs de bitcoin est aussi un problème. A ce titre, le mining (la mise en réseau des ordinateurs pour crypter le jeton numérique et l'échanger sur une blockchain, Ndlr) n'est pas forcément égalitaire. Aujourd'hui, malgré l'interdiction, beaucoup se fait en Chine et dans les pays où l'électricité n'est pas chère.

En tant qu'ingénieur, j'aimerai créer une solution encore plus décentralisée car il est possible d'améliorer encore. A la clé, j'aimerai rendre les cryptomonnaies accessibles au plus grand nombre.

Il faut que la crypto soit utile dans la vie de tous les jours. Elle doit devenir un moyen de paiement, sécurisé et qui protège la vie des gens.

Allez-vous raconter ces dix dernières années et l'affaire Mt Gox ?

Oui, je réfléchis à écrire un livre.

Lire aussiETF bitcoin : l'Europe n'est pas prête à ouvrir les vannes

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Commentaires 2
à écrit le 20/01/2024 à 14:43
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Bonjour pour plumer les investisseurs crédules, ils y a toujours de individus pour s'enrichir sur le dos des autres... Bien sur ils ne faut pas le dire...

à écrit le 19/01/2024 à 23:05
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Pourquoi donner de la visibilité a ce médiocre escroc qui a menti a ses clients apres avoir perdu leurs actifs ? Qu il insinue que les crediteurs vont recuperer plus que leur mise de depart dans ces circonstances montre que bien loin de regretter de ...

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