« La crise a accéléré le mouvement tectonique vers l'investissement durable » (Stéphane Lapiquonne, BlackRock)

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ENTRETIEN - Pour Stéphane Lapiquonne, directeur de BlackRock France et co-responsable de l'Europe continentale, la crise a joué un rôle de détonateur en faveur de l'investissement durable. Chez le premier gestionnaire d'actifs de la planète, la collecte vers des stratégies qui intègrent les facteurs durables a bondi de 60% en un an. Critiqué pour la non exécution des bonnes intentions affichées, BlackRock s'engage à soutenir davantage les résolutions actionnariales portant sur les critères environnementaux, sociaux et de gouvernance.

LA TRIBUNE - En un an, les indices boursiers sont passés du krach à l'exaltation. Comment voyez-vous la sortie de crise pour les marchés financiers ?

STÉPHANE LAPIQUONNE - La nature des marchés c'est d'anticiper. Or, nous sommes dans un contexte où il y a un stimulus budgétaire et monétaire très important. Il n'est donc pas étonnant que les marchés financiers anticipent une croissance plus grande que ce qu'ils anticipaient avant la pandémie. A quoi ressemblera la sortie de crise ? Tout va dépendre de comment les capitaux seront déployés. Si l'argent est déployé sur les bons acteurs, cela va accroître la croissance structurelle et durable de nos économies qui permettra de garder la dette des États dans des proportions gérables. Mais si l'argent est mal utilisé cela risque de poser des problèmes à moyen terme.

Pensez-vous qu'il existe des bulles financières sur les marchés ?

Nous ne pensons pas que nous sommes sur une bulle financière. Les principales économies vont retrouver des niveaux d'activité d'avant-pandémie d'ici 6 à 18 mois, selon les pays et les régions du monde. A cela s'ajoutent des plans de relance sans précédents. On doit prendre en considération ces stimulus budgétaires et monétaires qui engendrent une accélération de l'économie et donc une valorisation des actifs financiers.

Les perspectives d'inflation semblent, elles, avoir changé...

Tout le monde reconnaît que la situation a changé. Le chômage reste certes élevé, ce qui constitue une source déflationniste importante dans l'économie, mais pendant une période la demande a été supprimée. Les ménages n'ont pas pu dépenser leur argent et ils ont épargné beaucoup. Cette demande, mise entre parenthèses, va bientôt être libérée. L'argent pourra aussi être investi dans l'immobilier ou dans l'économie réelle à travers les marchés financiers. On ne sait pas ce qui va se passer. La situation est très différente d'une récession classique où la demande est supprimée durablement car les ménages ont perdu leur emploi et subissent une forte baisse de leur pouvoir d'achat. De l'autre côté, l'offre a été affectée et les entreprises ont moins investi. Certaines ont fait faillite. On peut donc imaginer un déséquilibre entre l'offre et la demande dans les années qui viennent. C'est un sujet qu'il faut suivre car il y a un vrai changement de paradigme. On est passé de "l'inflation basse pour longtemps " à un scénario où il est plausible que l'inflation reparte dans quelques années.

Qu'est-ce que la crise a changé pour le monde de la finance ?

Cette crise, nous pouvons la comparer à une catastrophe naturelle. Par ailleurs, elle a accéléré beaucoup de tendances déjà en cours, comme la numérisation des économies, le télétravail et la montée en puissance du secteur de la santé. Et puis, ce n'était pas évident, mais c'est plutôt rassurant, elle a accéléré le mouvement tectonique vers l'investissement durable. Il y a un an, BlackRock, via la lettre de notre PDG Larry Fink, partageait publiquement sa conviction que le risque climatique était un risque d'investissement et que l'investissement durable devait être la norme. Ce mouvement vers l'investissement durable a dépassé nos attentes. Cela s'est constaté dans les chiffres de l'épargne dirigée vers l'économie durable. Chez BlackRock, la collecte nette vers des stratégies qui intègrent les facteurs durables a été de 68 milliards de dollars en 2020, représentant une croissance organique de 60%. À l'échelle mondiale, les investisseurs en fonds commun de placement et en ETF ont investi 288 milliards de dollars entre janvier et novembre 2020. Mais la collecte, c'est la partie émergée de l'iceberg. Il y a aussi tout le dialogue que nous menons avec nos clients pour qu'ils repensent leur stratégie d'investissement sur le court et le long terme. Ce dialogue a débuté il y a plusieurs années déjà, mais il s'est accéléré l'année dernière et il est porteur de futurs mouvements de capitaux.

Notre conviction c'est qu'il n'est plus possible aujourd'hui de gérer un portefeuille sans prendre en considération les risques liés aux critères environnementaux, sociaux et de gouvernance (ESG). Sinon, on s'expose à des déconvenues à la fois en termes de performance financière, mais aussi à des opportunités manquées pour la suite. Cette conviction a justement été renforcée en 2020, avec la performance des actifs durables. Le fournisseur d'indices MSCI a récemment publié une analyse qui montre que dans plus de 8 cas sur 10, leurs indices durables ont surperformé leurs équivalents non durables. C'était vrai dans la période de baisse mais aussi dans la période de hausse des marchés boursiers. Le mythe selon lequel l'investissement durable et la performance financière ne sont pas compatibles n'a plus lieu d'être, ce qu'a prouvé l'année 2020. A moyen terme et à long terme, nous avons déjà depuis un certain temps la conviction que l'investissement durable va surperformer l'investissement non durable car c'est un mouvement de fond dans l'économie réelle.

Comment expliquer cette accélération vers l'investissement durable ?

Il y a eu une prise de conscience psychologique. La crise a été un vrai choc et nos vies ont complètement été bouleversées avec des économies totalement à l'arrêt. Cela a provoqué une prise de conscience de la fragilité de nos économies, de nos sociétés, de l'humanité. Le choc a ensuite laissé place à une réaction rapide des banques centrales, à la résilience des entreprises, à une coordination internationale en matière de politiques budgétaires et monétaires et à la réaction incroyable du secteur de la santé avec un vaccin qui est arrivé plus tôt qu'espéré. Si l'on fait un parallèle, la crise climatique aura une magnitude bien supérieure sur le long terme que la pandémie. Les solutions sont moins évidentes qu'un vaccin et de nouveaux soins, mais elles existent si le monde entier se mobilise sous l'impulsion des gouvernements. Car ce sont eux qui donnent le « La ». Aujourd'hui, en mars 2021, plus de 127 Etats, représentant plus de 65% des émissions de gaz à effet de serre (GES), se sont engagés formellement à œuvrer pour une économie neutre en carbone. C'est un signal très fort envoyé aux entreprises du monde entier, dont plus de 1.000 se sont engagées d'elles-mêmes vers cet objectif de neutralité carbone. Celles qui ne se sont pas encore engagées n'ont plus d'autre choix que de suivre ce mouvement.

Blackrock s'est engagé vers la neutralité carbone à l'horizon 2050. Mais certains observateurs vous reprochent d'être encore trop présent dans le charbon et de ne pas voter suffisamment pour les résolutions climat. Que répondez-vous à ces remarques ?

Chacun est dans son rôle. Nous pensons que les observateurs, qu'ils soient des ONG ou des médias, sont tout à fait dans leur rôle de vigilance et d'exigence auprès des acteurs gouvernementaux et de la finance. C'est un rôle important puisqu'il a poussé les acteurs économiques et financiers à prendre conscience qu'il fallait agir maintenant même si l'objectif final est en 2050.  Nous partageons leur inquiétude et leur sentiment d'urgence. Toutefois, étant un acteur d'envergure macroéconomique, nous devons aussi être réalistes. Aujourd'hui, l'économie mondiale est encore carbonée, comme en témoigne l'intensité carbone de grands indices comme le S&P 500 ou le MSCI World, qui se situent actuellement sur une trajectoire significativement supérieure à 3ºC. Nous ne pouvons pas tout changer du jour au lendemain. Pour atteindre les objectifs de l'Accord de Paris, les émissions issues des activités humaines doivent diminuer de 8 à 10 % chaque année entre 2020 et 2050 et atteindre le « zéro émission nette » d'ici le milieu du siècle. Si nous allons trop vite, cela risque d'entraîner une crise sociale. Il faut, en revanche, davantage de politiques volontaristes des gouvernements pour soutenir l'innovation et probablement plus de réglementation.

Aujourd'hui quelle est votre politique d'engagement actionnarial ?

C'est un axe fondamental dans notre action. Elle s'applique à tous nos actifs et l'engagement actionnarial est d'autant plus puissant sur les fonds indiciels, que ce sont très souvent des investissements de long terme. Nous avons demandé aux entreprises dans lesquelles nous sommes au capital des objectifs très clairs sur leur reporting ESG. Nous leur demandons de prendre en compte toutes les parties prenantes : leurs actionnaires, mais aussi leurs salariés, leurs fournisseurs et l'écosystème dans lequel elles évoluent, et de publier un plan stratégique qui leur permet d'être alignées avec un réchauffement nettement inférieur à 2°C.

Notre mission c'est la perspective d'une réussite financière à long terme meilleure. Si les entreprises ne publient pas des reporting suffisamment transparents ou présentent des plans d'alignement peu convaincants voire inexistants, nous voterons contre le renouvellement des administrateurs de ces entreprises et contre leur management. Nous voterons pour les résolutions d'actionnaires quand nous les jugerons pertinentes. Certaines résolutions d'actionnaires que nous n'avons pas suivies proposaient de modifier des statuts des entreprises ou de prendre des engagements non réalistes. L'intention était bonne, mais pas « votable » en l'état par un actionnaire responsable. On voit désormais des résolutions qui sont plus pertinentes car réalistes. Au second semestre 2020, nous avons soutenu 92% de toutes les propositions environnementales, après avoir évalué qu'elles étaient conformes à un objectif de création de valeur à long terme.

Nous nous sommes également engagés à faire preuve de transparence en publiant ce que nous avons voté pour chaque résolution majeure et à expliquer ce choix de vote. Par ailleurs, jusqu'à présent, tant qu'une entreprise était dans la bonne direction en termes de durabilité, nous étions moins enclins à voter contre le management car nous considérions que l'entreprise s'améliorait. Désormais, même si l'entreprise s'améliore, nous soutiendrons la résolution actionnariale pour s'assurer que le management accélère ses efforts.

Depuis le 10 mars dernier, les acteurs financiers sont soumis à une nouvelle réglementation européenne en matière de transparence des investissements durables (SFDR). Qu'est-ce que cela signifie pour Blackrock ?

Nous sommes absolument en ligne avec les intentions des régulateurs qui soutiennent plus de transparence et une nomenclature commune entre les pays, car la transparence amène la confiance et permet de lutter contre le greenwashing. Il s'agit d'une réglementation B2B qui va permettre aux distributeurs, comme une banque ou un assureur par exemple, d'exiger des fournisseurs de fonds, comme Blackrock, des informations sur la durabilité des produits. C'est une obligation de transparence, il n'est pas demandé de faire évoluer le produit. Mais cela va permettre d'accélérer la transition des portefeuilles : cela aide les distributeurs à flécher leur offre, et les particuliers à flécher leur épargne vers des solutions de plus en plus durables. Notre ambition à travers cette réglementation est de mobiliser plus de fonds vers les produits durables que tout autre gestionnaire d'actifs en Europe.

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Commentaires
a écrit le 24/03/2021 à 11:00 :
Quand le Titanic navire insubmersible, etait en train de couler, l'orchestre continuait de jouer. Dans le cas qui nous preoccupe, c'est pareil, sauf qu'il n'y aura pas de canots de sauvetage.
a écrit le 23/03/2021 à 13:52 :
Black Rock, c'est engranger des bénéfices pour ses investisseurs, payer des retraites. Ils ne feront rien qui ne rapporte rien.
Par contre, de la communication, c'est à dire de l'enfumage : Sûrement !
a écrit le 23/03/2021 à 10:57 :
Ils ne sont pas sur une bulle financière... parce que qu'ils sont a l'intérieur et ne peuvent donc la voir!
a écrit le 23/03/2021 à 10:50 :
apres l échec de la crise sanitaire par nos politiciens ! un marché de dupe !
a écrit le 23/03/2021 à 8:59 :
Libéralisme et écologie (la vraie, pas celle de Pompili et Greta) sont antinomiques et incompatibles. La preuve : la planète, la faune et la flore se meurent, l'humanité aussi en plus d'être réduite à l'état d'outils de production en esclavage. Merci BlackRock et compagnie !!
D'ailleurs, même le sourire commercial du monsieur, fait peur ...😱
a écrit le 23/03/2021 à 8:16 :
Bla bla bla... Éradiquez l'agro-industrie et on vous croira, merci.

La finance a mit la planète et son humanité à genoux et vous voudriez qu'on vous croit encore sur paroles sans rire ?

80% des insectes en moins, une espèce qui s'éteind toutes les 20 minutes, la moitié de la biodiversité mondiale anéantie. Et on vous laisse encore parler... c'est ça qui est le plus aberrant.

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