"Le numérique est un des grands défis des banques avec les taux et Bâle IV"

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Marie-Anne Barbat-Layani, la directrice générale de la Fédération bancaire française (FBF).
Marie-Anne Barbat-Layani, la directrice générale de la Fédération bancaire française (FBF). (Crédits : FBF)
La directrice générale de la Fédération bancaire française Marie-Anne Barbat-Layani défend une égalité de traitement entre les banques établies et les nouveaux entrants, startups de la FinTech ou géants du numérique. Elle assure que le modèle de la banque avec un réseau dense d'agences n'est pas remis en cause par le passage accéléré au "digital".

LA TRIBUNE - On observe une explosion des usages bancaires en ligne et un foisonnement de nouvelles offres purement numériques. N'est-ce pas la fin annoncée du conseiller ou de l'agence ?

MARIE-ANNE BARBAT-LAYANI - C'est vrai que les usages numériques explosent - 79% des personnes interrogées consultent leurs comptes en ligne et 67% effectuent des paiements en ligne - tandis que la fréquentation des agences diminue : en 2010, plus de 50% des clients s'y rendaient plusieurs fois par mois, c'est 20% aujourd'hui, avec une forte segmentation par l'âge.

Mais cela ne remet en cause ni le conseiller, ni l'agence.

Notre dernier baromètre sur l'image de la banque - qui est au plus haut depuis dix ans, avec 68% de bonnes opinions - a montré que le modèle plébiscité par les Français est celui d'un conseiller attitré, complété d'un bon service numérique. Plus d'un client sur deux souhaite disposer d'un conseiller attitré qui le suit personnellement. Le numérique vient donc renouveler la proximité : certains clients sont en relation plus fréquemment avec leur banque et leur conseiller, auquel ils envoient des mails ou des SMS. Une partie des clients, environ 10%, déclarent pouvoir se contenter d'une banque sans agence.

La présence physique reste un atout très important.

Ne peut-on prédire qu'il n'y aura plus 37.000 agences dans 10 ans ?

En France, la présence bancaire reste très forte, avec une densité élevée d'agences. C'est un des effets de la concurrence. Mais depuis trois ans, les banques ne sont plus créatrices nettes d'emploi. Les effectifs baissent de 1% à 2% par an. Le nombre d'agences a diminué de 1,8% entre 2009 et 2014, par regroupement le plus souvent.

On n'observe pas de baisse de la présence bancaire territoriale, comme cela s'est produit aux Pays-Bas ou au Royaume-Uni, où beaucoup d' agences ont fermé en dix ans. Les clients britanniques peuvent désormais réaliser les opérations basiques aux guichets postaux, quelle que soit leur banque, ce qui a permis de compenser le problème des fermetures d'agence.

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Les banques sont attaquées sur tous les fronts, des robots-conseillers au paiement en ligne ou mobile, où les Google, Apple, Facebook and co, les GAFA, s'engouffrent. Vous sentez-vous comme une forteresse assiégée ?

 Il y a deux types de nouveaux entrants non bancaires : d'un côté, les startup de la FinTech, et, de l'autre, de très grands acteurs mondiaux du numérique. Mais ces derniers ont-ils envie d'assumer la réglementation bancaire? Elle est très lourde et très coûteuse - la moitié des projets informatiques des banques y est consacrée, de la lutte contre le blanchiment à la mobilité bancaire automatique - et la rentabilité de l'activité bancaire relativement faible par rapport à celle des géants de l'internet. Les 15% de ROE (rentabilité des capitaux propres) que l'on a connus avant la crise sont un souvenir lointain : aujourd'hui, c'est 6,5% en moyenne en France.

Face à l'arrivée de ces nouveaux acteurs non bancaires, chaque banque a sa stratégie.

Et les banques sont déjà des acteurs du "digital". Elles ont beaucoup travaillé sur le parcours client pour qu'il devienne vraiment « multi-canal », de l'appel téléphonique à la plateforme à l'application mobile en passant par l'agence. Chacun se bat pour avoir la meilleure application, la plus fluide, et la mieux sécurisée.

A court terme, notre souci se porte sur la sécurité globale des systèmes, en particulier celle des paiements. La Commission européenne a créé avec la directive sur les services de paiements de nouveaux maillons dans la chaîne des paiements, qui ne doivent pas être des maillons faibles. La solution du guichet unique en cas de fraude est inéquitable : c'est à la banque de se retourner vers les responsables de l'incident, alors que les nouveaux entrants risquent d'avoir très peu de surface financière pour faire face à une éventuelle défaillance.

Le vrai problème est l'impact global sur la confiance dans les systèmes de paiement : le niveau de sécurité doit être élevé, et doit être le même pour tous. C'est tout l'enjeu des standards techniques que l'Autorité bancaire européenne prépare. Il en va de la confiance dans l'ensemble du système.

Que pensez-vous de la relative sympathie réglementaire dont bénéficient les FinTech ?

 Il y a manifestement une volonté forte en France de favoriser l'émergence d'entreprises de la FinTech, que nous soutenons, notamment au travers du pôle de compétitivité Finance Innovation dont la FBF est partenaire. Les banques ont des relations très fortes avec les FinTech: elles ont développé des incubateurs, et nombre de FinTech ont des partenariats, voire des relations capitalistiques avec des banques.

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Nous sommes en revanche très vigilants sur la sécurité globale du système et l'égalité de concurrence. Il ne s'agit pas d'infliger toute la règlementation de Bâle à un petit acteur spécialisé. Mais entre ça et rien du tout, il y a un équilibre à trouver. D'ailleurs, la France a créé un cadre réglementaire spécifique pour le crowdfunding (financement participatif, ndlr), avec des limites, des obligations : c'est un bon exemple. Il faut protéger les épargnants et les investisseurs.

Le numérique apparaît-il plutôt comme un risque au monde bancaire ?

 Le numérique est un des trois grands défis du secteur bancaire, avec la réglementation et le contexte de taux. Le numérique constitue également une opportunité d'amélioration de la relation client et d'innovation, mais aussi de réduction de coûts, qui peut être une réponse dans le contexte de taux ultra-bas.

Il pose aussi la question du traitement des données personnelles, que les banques protègent très attentivement.

Il y a bien sûr l'immense sujet de la technologie de stockage Blockchain, qui suscite beaucoup de fantasmes, mais ouvre aussi des potentialités.

La Blockchain pourrait-elle supprimer tout le back-office des banques ?

C'est une technologie émergente. La Caisse des Dépôts a lancé une réflexion de place sur la Blockchain pour identifier les cas d'usages, et toutes les banques y travaillent. On en est au tout début.

     >Lire : La finance ne semble pas prête à relever le défi de la Blockchain

On vous sent sur la défensive par rapport à toutes ces ruptures ?

Les banques n'ont pas d'inquiétude : elles soutiennent cet écosystème créatif, puissant et dynamique. Et elles y sont très actives, financent des incubateurs, soutiennent de nombreuses startups et des initiatives de place. Elles sont à l'affût de toutes les innovations pour offrir le meilleur service. C'est vrai en interne mais aussi dans la relation avec les FinTech.

Vous parliez du poids du réglementaire. Où en sont les travaux du comité de Bâle ?

Les projets du Comité de Bâle, que nous appelons « Bâle IV », et certains « retour à Bâle I », posent d'énormes problèmes pour le financement de l'économie européenne, et sur des sujets spécifiques, par exemple dans le crédit immobilier, où ils risquent de pousser vers des taux variables qui ne sont pas dans la tradition française. Or notre écosystème fonctionne très bien grâce à des spécificités très françaises : on prête à taux fixe, en fonction de la capacité de remboursement du client et non de la valeur du bien, et la caution sécurise à la fois l'emprunteur et le prêteur. Et en termes de risques, notre historique est excellent.

Le Comité de Bâle a tendance à partir de l'approche réglementaire et du modèle bancaire américains et à tenter d'en faire un modèle pour tout le monde. Le risque est de voir s'imposer en Europe une réglementation standardisée, adaptée au financement de l'économie américaine, dans laquelle les crédits immobiliers sortent des bilans, par le biais de la titrisation, grâce aux agences parapubliques Freddie Mac et Fanny Mae qui les remettent sur le marché. En Europe continentale, le financement des entreprises passe à 80% par le crédit (60% en France), et les banques gardent les crédits dans leurs bilans. Aux Etats-Unis où prédomine le recours aux marchés, l'intermédiation bancaire ne représente que 30%.

Une réglementation peu sensible aux risques et très sensible à la taille des bilans n'aurait donc pas du tout le même impact compte tenu de ces différences structurelles. Par exemple, il y a 850 milliards d'euros de crédits immobiliers, très peu risqués, dans le bilan des banques françaises.

Si on impose des moyennes internationales, et des approches plus standardisées et moins basées sur la réalité des risques, on peut aboutir à des situations absurdes, dans lesquelles le coût du financement des projets autoroutiers pourrait être multiplié par quatre, et celui des projets aéronautiques par sept !

C'est un combat de modèles de financement qui est en cours à Bâle. Les Japonais sont tout aussi inquiets et ont écrit en ce sens au Comité avec la Fédération bancaire européenne. Les ministres allemand et français et le conseil Ecofin se sont exprimés; ils n'ont pas l'intention de laisser mettre à mal le modèle de financement européen.

Une question sur les taux pour finir : les banques vont-elles se mettre à taxer les dépôts des particuliers en France, comme c'est arrivé en Allemagne ?

 Quand les banques déposent de l'argent à la Banque centrale européenne, cela leur coûte de l'argent : on leur facture 0,40%. Certains de nos adhérents ont commencé à facturer des frais sur les dépôts des très grandes entreprises.  Mais personne en France ne facture les dépôts des particuliers. Le cas dont vous parlez est une petite banque allemande, sans doute excédentaire en dépôts. Ce type de banque est plus affecté par la baisse des taux que les françaises, qui sont plus diversifiées.

En France, les encours de crédit aux entreprises sont en croissance de plus de 5%, après 3 à 4% les années précédentes. Il y a un petit frémissement de la demande de crédits d'investissement. Mais cette situation est assez exceptionnelle dans la zone euro. La politique monétaire atypique a eu des effets positifs dans les pays qui n'avaient pas retrouvé un bon accès au crédit depuis la crise : Mario Draghi a réussi à relancer le crédit en zone euro, où il est redevenu positif depuis juin 2015. Mais il ne peut pas tout faire tout seul, comme il le répète d'ailleurs régulièrement, et les effets pervers de cette politique sont à prendre en considération.

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