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Entreprises & Finance

Emmanuel Faber : "Chez Danone, le statut d'entreprise à mission a joué un rôle de stabilisateur pendant la crise du Covid"

Propos recueillis par Fanny Guinochet

Publié le 25 mai 2021 à 05:00 - Mis à jour le 25 mai 2021 à 10:37

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PARTAGEONS L'ECONOMIE. Retour sur les meilleurs moments du forum "RSE : le temps des actes et des preuves". Dans un entretien avec La Tribune, Emmanuel Faber, patron engagé, qui a quitté contre son gré la présidence de Danone en mars dernier, revient sur les enjeux de l'entreprise à mission, plus que jamais d'actualité après la pandémie selon lui. Il partage cette conviction : "les systèmes capitalistes, tels qu'on les a laissés vivre, sont dans une forme d'impasse s'ils ne se transforment pas". A retrouver aussi en replay en vidéo et en audio sur Spotify.

VIDEO

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Fervent défenseur des entreprises à mission comme patron de Danone, continuez vous à y croire dans ce contexte de crise ? Est-ce réaliste ?

C'est non seulement réaliste mais c'est nécessaire. La crise a révélé, à ceux et celles qui l'avaient oublié, que le rôle d'une entreprise n'est pas de faire des profits. Le profit, c'est le moyen d'investir pour demain. Une entreprise qui ne le fait pas, elle s'arrête. La crise n'a pas tué l'entreprise à mission, elle a rendu évident le fait que le capitalisme des parties prenantes n'est pas seulement la suprématie des actionnaires. S'il y a un moment où on a réalisé qu'on n'est pas tout seul à décider dans l'entreprise, c'est l'an dernier au cours des confinements. On a vu des élans incroyables de solidarité entre salariés, on a redécouvert des métiers qu'on ne voyait pas et qu'on ne rémunérait pas suffisamment. La crise a été un révélateur de la puissance de sens que représente l'économie.

Est-ce que les actionnaires sont aussi sur cette ligne ?

On ne peut pas dissocier la performance économique et la performance sociale et environnementale. Ce serait une impasse. Mais si les actionnaires de Danone ont voté à 99,4% l'adoption du statut de société à mission, c'est aussi parce qu'avant la crise les résultats de l'entreprise étaient excellents. C'est une question d'équilibre.

Est-ce que votre éviction à la tête de Danone n'a pas été un crash test pour l'entreprise à mission ?

Mon éviction n'a rien à voir avec cela. Elle a été le fait d'un conseil d'administration dont la vision a été dysfonctionnelle et dont la réforme de mon point de vue reste une urgence pour l'avenir de cette entreprise. Mais la réalité, c'est à l'inverse, malgré le départ de son président directeur-général qui a porté avec son conseil, avec toute une équipe, avec tous les salariés et avec les actionnaires un projet d'entreprise à mission, Danone reste une entreprise à mission. Le nouveau président du conseil a rassuré les salariés à ce sujet en réaffirmant qu'il n'était pas question de le remettre en cause. Je pense même que si une entreprise qui traverse une crise économique aussi grave, avec des marchés qui se sont effondrés, un cours en bourse en baisse de 30%, un conseil qui dysfonctionne, un PDG remercié au milieu d'un plan de transformation, "Local First, avec des suppressions d'emplois soutenu par les syndicats, continue à être une entreprise à mission, cela prouve que ce modèle est solide. On ne peut pas imaginer une épreuve du feu plus importante. Chez Danone, le statut d'entreprise à mission a joué un rôle de stabilisateur.

Pourquoi alors si peu de grandes entreprises se sont-elles engagées dans ce nouveau modèle ?

C'est un modèle qui produit du sens et qui nécessite de la cohérence. Il faut dire ce qu'on fait et faire ce que l'on dit. Or, une entreprise ne peut pas être cohérente à 100%. cela nécessite du temps. La première phase permise par la loi Pacte de 2019 en France est l'adoption de la raison d'être. Beaucoup d'entreprises ont saisi cette opportunité de se donner un cap. L'étape suivante, c'est l'entreprise à mission. Cela nécessite de la cohérence dans le temps. Chez Danone, cela a été possible parce qu'un cadre a été posé en 1972 par Antoine Riboud et son "double projet économique et social" puis en 2005 par Franck Riboud avec la "mission" de Danone. Cela nécessite de s'inscrire dans le temps long et un alignement des planètes.

Est-ce que toutes les parties prenantes sont suffisamment mûres ?

Il y a une ébullition, un intérêt colossal. Le sens est un avantage concurrentiel, plus encore en temps de crise. Quand on pose un plan de réorganisation qui se traduit par des suppressions d'emplois, dans une société à mission, personne ne remet en question la raison pour laquelle on le fait. La question du sens permet, même en situation de crise, d'expliquer pourquoi la compétitivité, la pérennité de l'entreprise, cela peut passer par la nécessité de protéger les marges et les capacités d'investissement et donc par des questions aussi douloureuses que des suppressions d'emplois.

N'est-ce pas naïf de penser que l'économie de marché doit intégrer justice sociale et climatique dans un monde global ?

Ce n'est pas naïf, mais nécessaire. Les patrons ont droit au pragmatisme le plus total et un devoir d'utopie. Ceux qui ne le feront pas seront rattrapés. Il y a entre les Etats-Unis et l'Europe une guerre ouverte sur les "métriques" de mesure des critères ESG, environnementaux, sociaux et de gouvernance. Une task force a été mise en place par la Commission européenne pour édicter des normes qui s'imposeront sur l'exercice 2023.
 
Cela veut dire des contraintes supplémentaires pour les entreprises affaiblies en sortie de crise ?

Ces métriques, c'est le seul moyen de permettre d'aligner l'investissement financier avec le cycle de vie des entreprises. Aujourd'hui, même dans une entreprise à mission, le Conseil d'administration a pour seule incitation financière les actions détenues par les administrateurs. Cela fait partie des choses à regarder dans la réforme de la loi Pacte. Et les gestionnaires de portefeuilles qui détiennent des actions dans les grandes entreprises françaises, n'ont aucun moyen de se retrouver en situation d'avoir un intérêt financier autre que la maximisation du cours de bourse. En 2019 Danone a publié un résultat net courant par action ajusté de la charge carbone, pour adresser un massage clair aux actionnaires : si on vous verse un dividende au-delà de ce résultat ajusté, on ne travaille pas à la santé des sols et à terme, il n'y aura plus d'agriculture, donc plus de profit. Si demain toutes les entreprises ont un reporting comptable indexé sur le CO2, cela permettra de calculer la performance carbone d'un portefeuille et plus seulement sa performance financière.

Mais cela demandera du temps.

Oui, mais qui aurait imaginé avant les élections européennes de se retrouver avec un Green Deal aussi important. On va y rediscuter de la politique agricole commune en intégrant la question de métrique du carbone dans le sol. On a la chance en Europe de réfléchir sur du temps long. Quand on voit les métriques ESG qui se mettent en place au niveau mondial, on est en train de rentrer dans la capacité à gérer ce temps long. Quand on voit les plans de relance massifs qui ont été mis en place pour la crise, alors qu'il y a un an et demi il n'était pas question de sortir de l'austérité budgétaire, on se dit que cette crise révèle la question de la résilience.

La crise est un accélérateur de changement ?

Au deuxième trimestre de l'an dernier, la crise a ramené les PNB par habitant à la situation de 2000. Est-il plus urgent de retourner vers le pic de PNB de 2019, avec ses inégalités sociales et climatiques, ou de prendre un chemin alternatif, qui fasse que lorsqu'on se retrouvera au même niveau, on ne sera pas dans la même situation ? Les systèmes capitalistes, tels qu'on les a laissés vivre, sont dans une forme d'impasse s'ils ne se transforment pas.

Le capitalisme va changer ?

Il va devoir changer, de gré ou de force. Mais plutôt que capitalisme, je préfère parler d'économie de marché, qui permette de générer de la valeur humaine la plus durable possible.

Propos recueillis par Fanny Guinochet

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