« Le mécanisme idéal ? Un système mondial de quotas »

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Roger Guesnerie, professeur au collège de France.
Roger Guesnerie, professeur au collège de France. (Crédits : Collège de France)
[ La #COP21 des économistes 3/4 ] Les économistes spécialistes du climat ne croient pas à la méthode employée par la COP21. La plupart militent pour la mise en place d'outils permettant de faire émerger un prix du carbone. Le seul moyen d'inciter fortement entreprises et consommateurs à changer leurs habitudes. "La Tribune" a questionné quatre spécialistes, pour quatre approches différentes. Aujourd'hui, Roger Guesnerie, professeur au collège de France.

LA TRIBUNE - Quelle est la meilleure arme pour diminuer les émissions de carbone?

ROGER GUESNERIE - Raisonnons d'abord, pour simplifier, comme s'il n'existait qu'un seul pays. De quelles armes disposons-nous ? Il y a d'abord les instruments réglementaires, interdictions ou limitations uniformes, mais le plus souvent inappropriés pour lutter contre une pollution aux formes et aux sources multiples. La seconde catégorie est celle des instruments économiques, la subvention aux efforts de dépollution et son contraire, la taxation des émissions. Viennent ensuite les marchés de permis négociables ou de droits à polluer, à la mode depuis le succès du marché américain du dioxyde de soufre, dans les années 1990. Pour les économistes, ces trois solutions donnent un prix unique au carbone, et, à prix identique, suscitent des efforts équivalents. Mais nous raisonnons là dans un seul pays.

Et au niveau mondial ?

Dans un cadre mondial, les choses se compliquent. Imaginons que, pour couper court à des négociations à l'issue plus qu'improbable, l'économiste que je suis devienne un dictateur bienveillant. Alors, il organiserait un marché mondial du carbone, en attribuant des quotas d'émissions aux différents pays, dans une sorte de « super Kyoto ». Pourquoi ? Parce que l'objectif est de contrôler les quantités émises, et que pour ce faire, le marché est l'instrument approprié. La taxe est plus adaptée à un contrôle des coûts. De plus si le dictateur est sensible à une forme d'équité, il sera tenté d'allouer les quotas sur une base égalitaire : même quota par habitant pour chacun des pays. Bien sûr, ce schéma est irréaliste.

Pourquoi ?

Parce que si les pays en développement applaudiraient à l'annonce de ce système - car avec des quotas supérieurs à leurs émissions, ils seraient offreurs sur le marché -, les États-Unis le refuseraient tout net : cela leur imposerait une très forte contribution au coût global de la politique climatique.

La taxe carbone est-elle une solution plus réaliste ?

L'accord sur un mécanisme à une seule dimension est peut-être plus facile. Une majorité est sans doute possible autour d'une taxe carbone mondiale plus ou moins uniforme. Un des problèmes, c'est qu'elle peut être à l'origine de ce qu'on appelle le « paradoxe vert ».

De quoi s'agit-il ?

Ce paradoxe est lié à la montée en puissance de cette taxe, dans le temps. Dans la perspective d'une forte taxation à l'avenir, les producteurs de combustibles fossiles ont tout intérêt à mettre leurs produits rapidement sur le marché. Par exemple on peut imaginer que sous cet effet, le prix du pétrole à la source soit divisé par deux. Cela annulerait l'effet de la taxe, puisque ce qui compte pour la consommation, le prix global, aurait alors vraisemblablement diminué. Le mécanisme esquissé renvoie d'une certaine manière à la montée en puissance du gaz de schiste aux États-Unis. Par rapport au charbon, cela réduit bien sûr les émissions de CO2. Le problème, c'est que les Américains vendent leur charbon à des prix plus faibles, ailleurs. L'effet global est plus que douteux.

Quelle est la solution, alors ?

Idéalement, c'est un prix unique du carbone, obtenu par l'attribution de quotas modulés selon les pays. Cette modulation serait issue d'un marchandage mondial, qui est très difficile mais pas impossible.

Et si on n'y parvient pas ?

Il y a toujours la possibilité d'accords de zone, entre plusieurs pays, pour mettre en place une coalition vertueuse faisant émerger un prix du carbone. Mais dans ce cas, les autres économies ont plutôt intérêt à rester à l'écart... Face à cela, on envisage désormais des entorses au libreéchange. L'idée, c'est qu'il faudrait taxer non seulement le carbone à l'entrée, par des ajustements aux frontières - dont Nick Stern convenait des mérites, et convaincre un Britannique d'une entorse au libre-échange n'est pas chose aisée ! -, mais aussi taxer toutes les importations venant de pays ne jouant pas le jeu.

C'est une piste ?

Absolument. Il faut bien voir que liberté du commerce sans contrepartie, c'est un axiome du libéralisme économique et non un résultat de la théorie économique. Il faudrait admettre que les compromis sur le commerce et l'environnement sont liés.

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Lisez notre série "La COP21 des économistes" en 4 épisodes :

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