Le bâtiment écologique va-t-il faire sortir le BTP de la crise ?

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Modélisation de Paris avec des aménagements à énergie positive.
Modélisation de Paris avec des aménagements à énergie positive. (Crédits : DR)
[ #COP21 ] Alors que les enjeux climatiques auront été omniprésents au salon Batimat 2015 (2-6 novembre), le secteur du bâtiment, encore en crise, s’interroge sur ses potentiels leviers de croissance. La transition énergétique, véritable stimulant de l’innovation, s’affirme comme l’un d’eux.

En France, le parc du bâtiment est très énergivore. Il représente 44 % de la consommation d'énergie, un pourcentage en forte hausse depuis 2000, explique dans son livre le PDG de Saint-Gobain, Pierre-André de Chalendar. Sur le Vieux Continent, le bâtiment représente même environ 40 % des émissions de gaz à effet de serre. Des chiffres éloquents qui, à quelques jours de la tenue de la 21e conférence internationale sur le climat (COP21), à Paris, montrent à quel point les acteurs de la construction, notamment français, auront un rôle majeur à jouer dans les différentes politiques environnementales.Mais pour le moment, ces acteurs ont d'autres problématiques en tête. Car le secteur du bâtiment connaît une dure crise.

Et même si les grandes firmes françaises du bâtiment (Bouygues, Vinci, Eiffage, etc.) restent d'incontestables poids lourds européens du secteur grâce à leur développement à l'international, à l'intérieur de nos frontières en revanche, les petites entreprises du bâtiment subissent une conjoncture économique plus difficile que dans les autres pays d'Europe. La Confédération de l'artisanat et des petites entreprises du bâtiment (Capeb) a d'ailleurs publié une nouvelle fois des chiffres d'activité en berne lors du troisième trimestre 2015 : - 2,5 %, dont - 5 % pour la construction neuve, et - 1 % pour l'entretien rénovation. Lors des quatre dernières années, « ce sont 52 .000 emplois qui ont été perdus » par les entreprises que représente la Capeb, explique son président, Patrick Liébus. Bref, il n'est pas contestable que les petites entreprises françaises du secteur de la construction soient en grandes difficultés.Mais ce contexte difficile entre-t-il en contradiction avec les objectifs de transition énergétique ?

Pas forcément. Car des signes de reprise existent... et ils concernent justement la part des travaux d'entretien et de rénovation liée à l'amélioration de la performance énergétique des logements, dont l'activité est en croissance depuis neuf mois : + 1 % au troisième trimestre 2015, après deux hausses de 0,5 % lors des deux trimestres précédents. Autrement dit, c'est la croissance verte qui limite la baisse de l'activité dans le bâtiment ! Mieux encore, elle pourrait être en mesure à l'avenir de tirer vers le haut la croissance d'un secteur à l'activité très cyclique, et qui compte 1,5 million d'emplois dans l'Hexagone. Un poids lourd de notre économie donc. Les pouvoirs publics l'ont bien compris et n'hésitent pas à soutenir l'économie verte dans le bâtiment : les travaux d'amélioration de performance énergétique des logements bénéficient du Crédit d'impôt pour la transition énergétique (Cite), d'un taux de TVA réduit, ainsi que d'un prêt à taux zéro.

Autant de dispositifs incitatifs pour les ménages qui pourront à terme en tirer profit.Car les économies réalisables pour ceux qui font des travaux participant à l'amélioration de la performance énergétique des bâtiments sont substantielles. Elles auront été au cœur du Mondial du Bâtiment qui se tenait au Parc des Expositions de Paris Nord Villepinte, du 2 au 6 novembre, où se sont regroupés les salons Batimat, Interclima+Elec et Idéobain. Au programme, la révolution numérique dans le bâtiment, l'efficacité et la performance énergétiques, la maison et la ville connectées. Des espaces seront consacrés aux bâtiments du futur, au BIM (modélisation 3D des données du bâtiment), avec tous les grands acteurs du secteur mais aussi les nombreuses startups qui travaillent aux solutions de demain.

Économiser un tiers de la facture pétrolière

Selon une étude réalisée par les professionnels de la filière éco-électrique, « le déploiement des principales solutions d'efficacité énergétique active dans l'ensemble du parc français (bâtiments résidentiels et tertiaires) permettrait dans l'absolu de générer entre 13 et 20 milliards d'euros d'économies annuelles - dont 6 à 13 milliards d'euros dans le résidentiel et 7 milliards d'euros dans le tertiaire - à comparer aux 61 milliards d'euros de la facture énergétique nationale en 2011. ».

Par ailleurs, « l'isolation d'un bâtiment moyen (pas particulièrement énergivore) permet de réduire la facture de chauffage de 90 % et la consommation énergétique de 70 % », explique aussi Pierre-André de Chalendar.

Au-delà de l'aspect économique, les enjeux en termes de consommation de l'énergie pour l'industrie du bâtiment sont donc colossaux.

« Si les mêmes exigences d'efficacité énergétique étaient appliquées à l'ensemble du parc immobilier (ancien et neuf), l'économie potentielle de consommation d'énergie en Europe dépasserait les 500 millions de tonnes d'équivalent pétrole, soit presque un tiers de sa consommation actuelle », ajoute le PDG de Saint-Gobain.

Dès lors, c'est tout un secteur qui doit se mettre en ordre de bataille pour améliorer la performance énergétique de sa production, neuve et ancienne. Ce processus est, du reste, en marche si l'on en croit un sondage du Centre scientifique et technique du bâtiment (CSTB), qui dit que 87 % des chefs d'entreprise du bâtiment plébiscitent les innovations qui contribuent à accroître la performance énergétique.

Ces résultats sont « un bon signal pour accélérer et amplifier les travaux de rénovation énergétique dans l'habitat et témoignent de l'implication des TPE et PME à travailler dans ce sens », estime le CSTB.Cependant, pour obtenir des résultats significatifs en matière de performance énergétique, il ne faut pas se tromper.

« C'est bien sur le parc existant qu'il faudra agir », explique Sébastien Meunier, directeur des solutions pour la performance énergétique et les bâtiments d'ABB France. Les parcs immobiliers anciens en France représentent en effet environ 60 fois plus de mètres carrés que le neuf.

En outre, « la réglementation thermique 2012 qui s'applique pour le neuf demande déjà un niveau de performance énergétique très élevé », constate Yann Leblond, cofondateur de e-nergy, une société spécialisée dans la performance énergétique. Il n'y a donc pas de mise à niveau à réaliser sur les constructions qui ont bénéficié des réglementations récentes. Toutefois, renouveler le parc existant n'est pas une mince affaire car celui-ci est très diffus, ce qui rend toujours plus compliqué le lancement de grands plans de rénovation dans l'ancien.

Le marché de la rénovation thermique représente tout de même aujourd'hui plus de 10 milliards d'euros en France, selon le cabinet Xerfi. Et il a pour principale utilité de remettre à niveau les lots que l'on qualifie de « passoire énergétique », qui participent grandement à la précarité énergétique des ménages français - un cinquième de la population éprouve des difficultés à se chauffer et s'éclairer, selon une évaluation de l'Observatoire national de la précarité énergétique (ONPE). Les besoins en travaux de rénovation énergétique sont donc prégnants.

Connecter les bâtiments aux habitants

En parallèle, pour les bâtiments « standards » dont les pertes en énergie tiennent davantage aux comportements de consommation des occupants, des techniques relatives au « bâtiment intelligent » commencent à émerger. Le but des acteurs de ce secteur, qui pèse 500 millions d'euros en France, est de connecter les bâtiments aux habitants. D'une part par le biais de capteurs qui évaluent les habitudes de ces derniers, que ce soit en matière de consommation de chauffage, d'éclairage, d'eau chaude, etc., d'autre part grâce aux technologies de l'information et de la communication qui permettent d'informer en temps réel les usagers de leur conduite. Dans leurs bureaux, les entreprises utilisent déjà beaucoup ces technologies afin d'optimiser la consommation énergétique de leurs salariés, et ainsi de réduire le montant de leurs factures.

Car c'est bien « la prise de conscience du coût énergétique du bâtiment qui permet l'émergence des systèmes d'information énergétique dans les bâtiments », estime Sébastien Meunier, d'ABB France.

S'introduire dans la vie des occupants pour qu'ils consomment mieux, moins cher et plus écolo, tel est le credo des acteurs du « bâtiment intelligent ». L'émergence de ces technologies en effraie certainement plus d'un. Mais elles s'appuient sur l'air du temps et l'urgence environnementale pour obtenir gain de cause.Dans le neuf aussi, le « bâtiment connecté » fait fureur.

Comme Yann Leblond, ils sont nombreux à rêver de quartiers mixtes avec des immeubles de bureaux, des logements et des commerces, « qui pourraient tous échanger des informations pour optimiser la performance énergétique du quartier », explique-t-il. Dans ces quartiers, il y aurait « des réseaux de chaleur alimentés par des énergies renouvelables (biomasses, géothermie, etc.) qui seraient connectés, ce qui permettrait d'optimiser le chauffage des bâtiments : les bureaux le jour et les logements la nuit », ajoute-t-il. Cette révolution est en marche. Car, d'un côté les technologies existent, et de l'autre, les pouvoirs publics ont déjà lancé les « écoquartiers », qui permettent de tester un certain nombre de ces innovations. La démarche écoquartiers a été lancée en 2008 par le biais d'appels d'offres de l'État à destination des collectivités, en réponse aux engagements de la loi Grenelle II.

« Depuis 2012, 32 opérations ont été labellisées " écoquartier" (19 en 2014 et 13 en 2013), soit 41 620 logements », est-il indiqué sur le site du ministère du Logement.

Pour les élus, ces projets sont très attractifs car ils intègrent des dimensions économique et environnementale.Et si l'on va plus loin, on peut d'ores et déjà dire que la conception et la gestion de ces « écoquartiers » seront plus tard complètement informatisées grâce à la maquette numérique. La modélisation 3D des données du bâtiment (BIM) permettra notamment de regrouper au sein d'une même base de données toutes les informations relatives au bâtiment. Elle présente deux avantages majeurs : d'une part limiter les erreurs au moment de la pose de la structure du bâtiment car le chantier aura été prévu et modélisé en amont par informatique. Et d'autre part, les dégradations du bâtiment seront détectées plus facilement et les réparations seront plus précises, et donc moins coûteuses pour les gestionnaires du bâtiment.

Le bois à la mode pour les logements collectifs

Enfin, une des dernières lubies des acteurs du secteur, c'est l'industrialisation du processus de construction pour les logements collectifs. Les bénéfices à en tirer seraient autant économiques qu'environnementaux. Concrètement, plutôt que de couler le béton sur les chantiers, un procédé qui prend du temps et qui peut être imprécis, mieux vaut imaginer la conception des bâtiments en usine, où l'utilisation des matières premières est optimisée. Et pour ce faire, c'est la filière bois qui a la plus grande cote auprès des pouvoirs publics.

Depuis l'arrivée de François Hollande au pouvoir, les différents ministres en charge du dossier - Économie, Logement, Écologie, Forêts - ont tous apporté leur pierre à l'édifice pour le développement de la filière bois. Déjà très utilisé pour les maisons individuelles, le bois l'était moins jusqu'ici pour les programmes de logements collectifs.

Mais beaucoup louent les mérites de ce matériau, que ce soit pour l'ossature ou les bardages d'immeubles. Car, en plus d'être un très bon isolant thermique, le bois stocke le CO2 là où le béton en produit. En outre, au-delà de l'intérêt purement environnemental, la confection d'immeubles en bois présente un intérêt financier potentiel lié au gain de temps, car le temps passé sur le chantier est compressé en usine, où les murs qui arrivent sur les chantiers seront empilés comme des legos. De quoi séduire nombre de défenseurs du bâtiment écologique du futur.

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