Bata : de l'apogée à l'agonie

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La période post-crise de 2008 marque un tournant en France. Le groupe restructure notamment sa filiale Myrys, supprimant au passage 360 emplois dans le Sud-Ouest.
La période post-crise de 2008 marque un tournant en France. Le groupe restructure notamment sa filiale Myrys, supprimant au passage 360 emplois dans le Sud-Ouest. (Crédits : Bata.fr)
La marque de distribution de chaussures d'origine tchèque, sous licence en France, est menacée de disparition totale dans l'Hexagone. Ses points de vente sont également tous supprimés en Suisse. Retour sur l'histoire mouvementée d'un emblème.

Bata avait fait le rêve de "chausser l'humanité". Un rêve qui risque d'être abandonné en France. Et qui le sera en Suisse, où se trouve son siège mondial.

Dans l'Hexagone, le démantèlement du réseau exploité sous licence depuis un an par son ancien gérant se poursuit. Ce mardi, le groupe Go Sport, a ainsi officialisé la reprise de 12 points de vente du réseau Bata qui seront exploités sous son enseigne Courir. Une annonce qui fait suite à la décision du tribunal de commerce de Nanterre, le 14 avril, qui valide le plan de reprise d'un consortium comprenant, outre Go Sport, six autres enseignes (Etam, La Chaise Longue, Un Jour Ailleurs, Okaïdi, Armand Thiery et Yves Rocher France).

Quant à la Suisse, ses 29 magasins sont voués à la fermeture. Mais comme l'a indiqué l'entreprise dans un communiqué, la marque devrait continuer d'y exister, sur le site e-commerce mondial (la version ".fr" étant actuellement en phase de liquidation).

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En cause notamment: l'arrivée en force de plateformes web telles que les Françaises Spartoo et Sarenza ou l'allemande Zalando qui chamboulent les modèles de distribution classiques avec leurs prix cassés et leurs systèmes de livraison et de retour gratuits ou quasi gratuits. Ce qui a intensifié une concurrence déjà massive depuis l'arrivée des chaînes de prêt-à-porter à bas coût comme H&M, Zara ou plus récemment Primark.

>> Chaussures : un marché qui résiste, des distributeurs qui souffrent

Mais bien avant d'en arriver là, Bata, qui reste présente dans près de 70 pays dans le monde, a connu en France une longue succession de déboires, d'abord en tant que fabricant dès les années 1980. Puis comme distributeur, surtout après la crise financière de 2008. Quatre-vingt dix ans plus tôt, l'histoire du chausseur tchèque avait pourtant démarré en fanfare en France.

Les débuts en France et la première apogée

A la fin du XIXe siècle, la famille Bata crée la marque qui porte leur nom à Zlín, située à environ 300 km à l'est de Prague. Après le décès dans un accident d'avion de Tomas Bat'a (selon la graphie d'origine) son frère Jan Antonon puis son fils Thomas John reprennent les rennes de l'entreprise, et l'agrandissent.

L'entreprise se fait notamment connaître avec ses chaussures en partie composée de tissu, les "Batovky". Leur expansion internationale, débutée en Allemagne mais aussi dans les pays du Moyen-Orient, passe par la France avec des magasins dans le Nord ouvert au milieu des années 1920.

L'implantation y démarre surtout en 1930 avec l'installation d'une filiale siégeant à Strasbourg, puis, surtout, la construction de l'usine d'Hellocourt en Meurthe-et-Moselle. Le site devient l'une des fameuses "Bataville" disséminées par la suite dans le monde par le groupe et qui imitent le modèle de Zlin.

Logements, école, chapelle... tout y est réuni pour que les ouvriers - parfois intéressés aux bénéfices de l'entreprise - n'aient pas besoin de quitter les lieux. L'architecture des bureaux est également "pensée".  Au plus fort de l'activité, les lieux ont accueilli jusqu'à 2.400 personnes pouvant produire 2,5 millions de paires par an.

D'autres sites de productions s'installent par ailleurs dans l'Hexagone, notamment dans l'Eure, près de Vernon.

Une croisade "anti-Bata"

Mais au cours de cette première "apogée", déjà, la venue d'un acteur étranger fait tiquer dans l'industrie de la chaussure française. Ce serait même à une véritable croisade "anti-Bata" aux relents xénophobes à laquelle des professionnels du cuir et de la cordonnerie se seraient livrés, comme le raconte l'historien de l'économie Florent le Bot dans un article s'appuyant sur une thèse de 2004 ("La réaction industrielle. Mouvements antitrust et spoliations antisémites dans la branche du cuir en France, 1930-1950").

A la multinationale, sont entre autres reprochés ses produits "standardisés" permettant d'afficher des prix bas pour accroître les volumes vendus. Surtout qu'avant même la crise de 1929, Bata, en partie inspiré par le fordisme pour ses méthodes de production, propose des produits à des prix défiants la concurrence.

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Au cours de la Seconde Guerre mondiale, occupant et autorités de Vichy règlent la question en spoliant les biens du groupe. Ses dirigeants, quant à eux, s'exilent au Canada avec une centaine de familles tchèques.

Deuxième apogée et retour triomphal

Thomas Bata et sa famille y restent jusqu'à la chute du Mur de Berlin, et y installent le siège du groupe près de Toronto. Tandis que sur ses anciennes "terres", les usines sont nationalisées, l'activité continue de se développer ailleurs, notamment en France, avec de nouvelles marques et de nouveaux formats de magasins. Bata y vit alors une sorte de second âge d'or. Au faîte de son expansion, le groupe comptabilise plus de 70.000 employés dans le monde.

En 1989, le "patriarche" du groupe fait un retour triomphal en Tchécoslovaquie où il est accueilli par Vaclav Havel. L'université de Zlin sera même baptisée en son honneur. En France, les mouvements de délocalisation de la production, débutés quelques années auparavant, s'intensifient.

Chez Bata, la production en Dordogne est par exemple concernée. En 1987, au cours de la première cohabitation, André Lajoinie, alors député (PCF) de l'Allier, interpelle Jacques Chirac sur le sujet dans le cadre des questions au gouvernement. Il évoque, entre autres, la suppression de 1200 emplois, et la "vente de 14 millions de paires de chaussures en France" alors que l'entreprise n'en produirait "que 9 millions dans ses usines implantées sur le sol national".

Au cours des années 1990, Bata tente de proposer davantage de qualité en proposant par exemple des gammes "premium". Le site de Vernon dans l'Eure ferme définitivement ses portes en 1991.

La bataille de Bataville

Dix ans plus tard, c'est surtout le sort d'Hellocourt qui marque les esprits. Lors du dépôt de bilan, près de 900 emplois directs sont menacés. Une partie du personnel tente de défendre ces postes en organisation des manifestations. Mais le redressement est finalement prononcé à Metz, et le site ferme ses portes à la fin de l'année.

La même année, Thomas G. Bata prend la tête du groupe. Il déménage le siège mondial du groupe à Lausanne, en Suisse, en 2004. Son père, décède en 2008, dans sa 94ème année.

Le temps des fermetures de magasins

La période post-crise de 2008 marque un tournant en France. Le groupe restructure notamment sa filiale Myrys, supprimant au passage 360 emplois dans le Sud-Ouest.

Pour l'enseigne, Bata, en proie à une baisse continuelle de son chiffre d'affaires, il annonce ensuite une "plan stratégique" sur trois ans prévoyant une soixantaine de fermetures de magasins dans l'Hexagone. Le réseau compte alors près de 200 points de vente en France.

Malgré cette tentative, les dettes s'accumulent, culminant à 30 millions d'euro de perte d'exploitation entre 2010 et 2014, pour un chiffre d'affaires de 91 millions d'euros. Période au terme de laquelle la filiale française dépose le bilan.

2015-2016 : une dernière tentative?

Ses emplacements aiguisent les appétits et jusqu'à huit offres de reprises sont dénombrées en 2015. Parmi les plus sérieuses finalement étudiées,l'une émane notamment du site grenoblois d'e-commerce Spartoo, qui allié à Eram propose de reprendre 68 magasins au total . La plateforme qui entame sa transition vers un modèle hybride avec des magasins physique en visant alors 40.

Finalement, la proposition retenue est celle de François Le Ménahèze, qui a présidé la filiale entre 2008 et 2011. En février 2015, sa nouvelle société  ABC Chaussures obtient une licence d'exploitation de la marque, et la possibilité de vendre d'autres marques que Bata dans les magasins.

Le dirigeant indique, dans une interview à Décideurs Magazine, disposer d'une enveloppe de 17 millions d'euros pour relancer Bata. Il ne mâche pas ses mots à l'égard de ses prédécesseurs:

"Le repositionnement de la marque opérée en 2013/2014 vers le haut de gamme n'était pas cohérent avec notre image. De plus, la centralisation de la direction au niveau européen a fait beaucoup de mal sur le plan de l'organisation. Si tout n'était pas à jeter, je reste convaincu que c'est ce qui a conduit Bata France à déposer le bilan."

2016 : Sept enseignes se partagent les décombres

Moins d'un an plus tard, ABC Chaussures est placée en redressement judiciaire. A nouveau, les propositions de reprise affluent. Spartoo est encore sur les rangs, associé cette fois à Vivarte et JD Sports, pour 60 magasins.

Mais la décision finale du tribunal de commerce de Nanterre, le 14 avril prévoit au total la reprise de 47 des 72 magasins de Bata, et 206 des 355 salariés du groupe par le consortium des sept enseignes citées plus haut. L'incertitude demeure quant à l'usage de la licence de marque. Outre Go Sport, qui compte transformer les points de vente reprise en "Courir", Etam a déjà indiqué qu'il exploiterait ses 11 nouveaux magasins repris sous ses propres enseignes.

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Commentaires
a écrit le 20/04/2016 à 18:27 :
Pas un pas sans BATA! C'est fini.
a écrit le 20/04/2016 à 14:21 :
[Une partie du personnel tente de défendre ces postes en organisation des manifestations]
Des postes en organisation pour organiser des manifestations? Ca sent l'organisation bordélique ou même le bordel organisé.
Z'auraient pas embauché des stagiaires pigistes à la Tribune récemment?
a écrit le 20/04/2016 à 14:13 :
[son frère Jan Antonon puis son fils Thomas John reprennent les rennes de l'entreprise...]
Le caribou leur dit: "attention à votre élan, en prenant les rênes de l'entreprise!"

On rigole bien à la Tribune!

Bises de Shanghai.

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