Mieux produire pour manger bien : vers une troisième révolution agricole

Si les deux premières révolutions agricoles ont été caractérisées par les transformations technologiques du secteur, la troisième, en cours, serait quant à elle une révolution sociologique marquée par une prise de conscience tant des consommateurs que des agriculteurs. Ou comment le bien manger ne peut s’extraire du bien produire. Analyse. (Cet article est issu de T La Revue de La Tribune - N°8 "Du champ à l'assiette - Mieux produire pour bien manger", actuellement en kiosque).

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(Crédits : Istock)

Serions-nous en train de vivre la troisième révolution agricole, après celle du Néolithique et celle de l'après-guerre ? Il y a plusieurs raisons de le croire, tant les habitudes des consommateurs ont évolué au gré de la prise de conscience climatique et de la volonté de préserver un environnement malmené. Après la course effrénée aux rendements et l'avènement de la mécanisation dans toutes les exploitations, voici que nous serions à l'aube d'un nouveau changement de paradigme. « Les demandes des consommateurs, explique Frédéric Martin, président d'Axema (syndicat des industriels de l'Agroéquipement), les attentes de la société, les évolutions réglementaires installent toutes un principe de qualité élargie. Il s'agit de la qualité des productions agricoles - largement acquise - et aussi de la qualité de vie des agriculteurs, de la qualité environnementale de l'agriculture, de la qualité des conditions d'élevage des animaux. » Cette fois donc, pas de doute : il n'y aura pas de transition agricole sans transition alimentaire ! Car si les deux premières révolutions se caractérisèrent par le passage d'un cap en termes de maîtrise technique, la troisième se caractérise par une prise de conscience du consommateur et des agriculteurs. Le changement est ainsi, avant toute chose, une évolution des mentalités. Comme si, après avoir longtemps exploité ses fruits en imaginant le processus illimité et automatique, on avait soudainement pris conscience de la finitude de la terre. Et surtout, de sa fragilité... Sur cette question, l'actuel ministre de l'Agriculture, Julien Denormandie, est clair. Dans une tribune publiée sur le site de La Tribune le 13 octobre 2021, il écrivait : « Nous avons aujourd'hui la possibilité et la responsabilité de changer la donne en ouvrant un nouveau chapitre de notre histoire agricole : celui de la troisième révolution, celle du vivant et de la connaissance, en laquelle nous croyons profondément ». Mais comment faire pour réussir ce pari ? Pour Denormandie, la solution tient en trois temps : le numérique, la robotique et la génétique. Et le ministre de reprendre : « Des nouvelles technologies à l'agro-robotique, en passant par des solutions de biocontrôle ou de sélection variétale, les innovations se développent en France ou existent d'ores et déjà grâce à un écosystème d'acteurs innovants, dynamiques et audacieux. Ces innovations permettent de sortir d'impasses techniques, auxquelles nous sommes encore trop souvent confrontés. D'associer création de valeur environnementale et économique. De faciliter le travail de nos agriculteurs, de mieux préserver nos ressources, de limiter les émissions carbone, tout en augmentant la qualité nutritionnelle de nos productions grâce à l'innovation dans nos chaînes alimentaires. »

Du « paysan » ancestral à l'« exploitant » du siècle nouveau, un changement d'ère

Ainsi, la transition agricole dépend donc de la transition alimentaire. Mieux, du succès de la seconde dépend l'existence de la première. Jean Viard, sociologue spécialiste de la question agricole a depuis longtemps pris acte de ce qui attend nos campagnes dans les décennies à venir. Un grand chambardement. Un shift inédit à l'heure où il va falloir remplacer des milliers d'exploitants partant à la retraite. Le tout en ne cessant d'améliorer les méthodes de production, de vente et de distribution. Est-ce à dire qu'en matière agricole le monde de demain supprimera celui d'hier ? Viard ne le croit pas. Dans Le Sacre de la Terre (éditions de l'aube, 2020), il écrit : « La révolution informationnelle et technologique en cours ne supprimera pas l'agriculture. Mais elle la restructure, dans le réel comme dans l'imaginaire. De même, la diffusion de l'espace-ville loin du cœur de la ville ancienne ne supprime pas la ville. Elle introduit entre les hommes, dans l'intimité de leurs vies, la mobilité réelle et virtuelle, celle des voitures ou des portables, celle des informations télévisées, celle des week-ends et des vacances. Ce faisant, elle pénètre au cœur de la vie de l'ancienne France rurale. Et comme en miroir, 70 % des agriculteurs vivent à moins d'une heure d'un centre-ville, les femmes d'agriculteurs sont celles qui parcourent le plus de kilomètres, et 92 % des familles paysannes se retrouvent le soir devant le journal télévisé. » Interrogeons-nous sur ce phénomène, à l'aune de la thématique de la transition agricole. Comprenons aussi et surtout combien l'agriculteur a souffert et vu son image évoluer. Comment il est passé, en quelques décennies à peine, du statut dévalorisé de « paysan » souvent tristement assimilé au « péquenot » à celui d'agent faisant advenir les promesses du monde de demain. Pour le comprendre, il faut lire Pierre Bourdieu. Dès 1977, dans un article intitulé « La paysannerie, une classe objet », ce dernier écrivait : « Affrontés à une objectivation qui leur annonce ce qu'ils sont ou ce qu'ils ont à être, ils n'ont d'autre choix que de reprendre à leur compte la définition (dans sa version la moins défavorable) qui leur est imposée ou de se définir en réaction contre elle : il est significatif que la représentation dominante soit présente au sein même du discours dominé, dans la langue même avec laquelle il se parle et se pense, le "bouseux", le "cul terreux", le "péquenot", le "plouc", le "péouze" qui parle avec un "accent du terroir" a son correspondant à peu près exact (en béarnais) dans le paysanas empaysanit, le gros paysan empaysanné, dont on raille les efforts pour parler le français en l'écorchant et à qui sa lourdeur, sa maladresse, son ignorance, son inadaptation au monde citadin valent d'être le héros favori des histoires drôles les plus typiquement paysannes. » À ce modèle a succédé une autre figure, plus moderne, plus novatrice : celle de l'agriculteur puis de l'exploitant. Une figure du technicien, responsable économiquement de sa survie et de celle de son territoire. Désormais, plus encore qu'entre celles du consommateur, c'est entre les mains de ce professionnel que se trouvent à la fois la transition agricole et la transition alimentaire. On lui confère un rôle nouveau, une fonction immense. On lui demande de penser à sa responsabilité propre, on s'offusque parfois de ses pratiques quand elles ne sont pas assez vertueuses, on l'attaque parfois même sur les critères fondant sa méthode de travail... Une ultra-exigence du public et de l'opinion souvent lourde à assumer. Pour Gérard Béaur, directeur de recherches au CNRS et directeur d'Études à L'EHESS, l'agriculture d'aujourd'hui serait ainsi « tiraillée entre des exigences contradictoires : assurer l'approvisionnement des populations sans détruire l'environnement et la biodiversité, intensifier l'agriculture et gérer des surplus ruineux, assurer la sécurité alimentaire de populations croissantes et devenir des jardiniers qui entretiennent des espaces bucoliques, transformer leurs fermes en entreprises hyper-performantes et maintenir un tissu d'exploitations viables ». Cela semble complexe ? En réalité, cette révolution de la connaissance et du vivant est d'ores et déjà engagée dans nos territoires. C'est ce que nous explique Julien Denormandie en s'appuyant sur l'exemple des « stations météo prédictives pour mieux gérer les ressources en eau, des robots pour désherber mécaniquement même en agriculture de conservation, de la sélection variétale pour développer des plantes plus résiliantes face aux sécheresses ou aux attaques de ravageurs... ». Pour le ministre comme pour les observateurs, les solutions existent donc et les possibilités sont immenses. Mais elles demandent un fort investissement et la volonté de changer de vision. D'immenses défis pour entrer de plain-pied dans le XXIe siècle.

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Article issu de T La Revue n°8 - "Du champ à l'assiette - Mieux produire pour bien manger ?" Actuellement en kiosque

Un numéro consacré à l'agriculture et l'alimentation, disponible chez les marchands de presse et sur kiosque.latribune.fr/t-la-revue

T La Revue n°8

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Commentaires 2
à écrit le 06/03/2022 à 21:29
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Super article et super analyse hors sol.... Une révolution quant il n'y a plus d agriculteurs!!!! Qui aujourd'hui veux travailler 10h par jour , sans vacances, avec 300€ par mois de moyenne. Les biens disant s vont avoir du pain sur la planche!!!!!...

à écrit le 06/03/2022 à 18:53
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Que n'est nie! La prochaine "révolution" c'est la version la plus directe possible de la production au consommateur par l'intervention du consommateur lui même, en évitant l'usage d'intermédiaire!

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