Alliance Renault-Nissan : comment Carlos Ghosn est devenu irremplaçable

Alors que le patron de Renault vient de nommer son numéro deux, Thierry Bolloré, la question de sa succession à la tête de l'Alliance avec le japonais Nissan est loin d'être résolue. L'ingérence de l'État français trouble le jeu et contraint Carlos Ghosn à reprendre en main un projet à bout de souffle.
Nabil Bourassi

9 mn

Le Pdg du groupe Renault a accepté une baisse de salaire de 30% pour neutraliser le principal grief à son encontre.
Le Pdg du groupe Renault a accepté une baisse de salaire de 30% pour neutraliser le principal grief à son encontre. (Crédits : Reuters)

C'est à un véritable aveu que s'est livré Carlos Ghosn, vendredi 16 février, lors de la présentation des résultats financiers du groupe Renault. Alors que le constructeur automobile affiche des chiffres records, le Pdg du groupe admettait pour la première fois que la pérennité de l'Alliance avec Nissan faisait débat.

« Je n'ai pas de problème, moi, mais je comprends que tout le monde s'interroge sur la suite, car je ne serai pas éternel. C'est ce que je dois résoudre pour le prochain mandat qui m'a été confié par le conseil d'administration », a déclaré plein d'assurance le charismatique patron de Renault.

Pour tous ceux qui connaissent Carlos Ghosn, cette déclaration a pu surprendre car, jamais jusqu'ici, il n'avait reconnu la fragilité de l'Alliance avec Nissan. Encore moins au moment où celle-ci se targue d'être devenue le premier constructeur automobile mondial. C'est donc au faîte de sa gloire que Carlos Ghosn se dit prêt à rebattre les cartes. Il aurait en fait intégré un paramètre auquel il avait tenté de se soustraire : la dimension politique qu'implique une alliance entre deux entreprises étrangères. Car l'homme aux trois nationalités (brésilienne, française et libanaise) n'a jamais caché sa détestation des ingérences politiques dans les affaires privées.

« Au Japon, il a joui d'une aura exceptionnelle et d'une tranquillité quasi absolue dans le redressement de Nissan. En France, il est continuellement l'objet de critiques autour de sa rémunération, et l'État ne cesse de se mêler de sa stratégie. En plus de mal vivre cette situation d'un point de vue personnel, il juge que la puissance publique le freine dans sa gestion stratégique », décrypte un ancien collaborateur de Carlos Ghosn.

Cela ne l'a pas empêché d'encaisser les coups avec une chance qui frise l'insolence : la fausse affaire d'espionnage, les polémiques récurrentes autour de son salaire, les poursuites autour d'une affaire de diesel truqué, sans parler de cette joute, aussi improbable qu'inattendue, après le raid boursier opéré par l'État français sur le capital de Renault, pour l'obliger à adopter la règle des droits de vote double. Le gouvernement n'a pourtant pas cherché à le remplacer, pas plus que Carlos Ghosn n'a menacé de démissionner.

Lire aussi : Carlos Ghosn reconduit à la tête de Renault, ampute son salaire de 30%

De l'ambition toute en pondération

« Son bilan économique est impressionnant et il a toujours pris soin de ne pas commettre le péché absolu qu'aucun gouvernement n'aurait pu assumer : fermer une usine en France », explique un analyste bon connaisseur du dossier.

D'autant qu'il a accepté une baisse de salaire de 30 % pour neutraliser le principal grief à son encontre. Impossible dans ces conditions de le remplacer. D'autant plus difficile que le profil pour le remplacer est compliqué. Son successeur doit obligatoirement être adoubé par les Japonais, mais il doit nécessairement être français pour être validé par le gouvernement français.

Sans parler du fait que Carlos Ghosn a également ses propres critères. Parmi les noms qui ont circulé, celui de Fabrice Brégier, patron sortant d'Airbus Commercial Aircraft, ou encore celui de Didier Leroy, numéro deux de Toyota... Si le premier a l'avantage de bien connaître l'industrie et les complexités des montages politiques, le second est connu pour être un Français qui maîtrise parfaitement la culture industrielle japonaise (en plus d'être un ancien de Renault). Mais selon des banquiers d'affaires, ces candidatures souffraient toutes les deux d'une note éliminatoire : il s'agit de forts caractères incompatibles avec la stature jupitérienne de Carlos Ghosn !

Lire aussi : Carlos Ghosn ou les limites du PDG "jupitérien"

Thierry Bolloré, un numéro deux déjà exposé

Thierry Bolloré est-il donc un choix par défaut ? Si l'homme est affable et n'est pas connu pour un tempérament de feu, il est largement reconnu pour ses qualités opérationnelles. Mais gare à la malédiction des dauphins de Ghosn. Celui-ci en a déjà épuisé deux, dont un qui a servi de fusible lors de la fausse affaire d'espionnage (Patrick Pélata), et un autre qui, justement, se montrait trop ambitieux (Carlos Tavares, parti chez PSA).

Or, Thierry Bolloré a déjà pris des risques. C'est lui qui a été dépêché pour désamorcer la crise (au moins d'un point de vue médiatique) qui a éclaté après les révélations par Le Monde de l'existence d'un logiciel de triche dans certains modèles diesel de la marque. L'affaire qui est, toujours en cours d'instruction, pourrait lui coûter très cher si l'issue de l'enquête s'avérait funeste.

« Il n'est pas encore dit que Thierry Bolloré succédera à Carlos Ghosn à la tête de Renault », nuance un analyste. « Et encore moins à la tête de l'Alliance », ajoute, cinglant, ce bon observateur de l'industrie automobile.

Un autre spécialiste du secteur, qui juge que Thierry Bolloré aura « déjà beaucoup à faire chez Renault », ajoute :

« La question de la succession à la tête de l'Alliance Renault-Nissan n'est absolument pas réglée. »

D'ailleurs, le problème semble tellement insoluble que certains imaginent une direction collégiale à la tête de l'Alliance. Un pis-aller ?

Ce qui est certain, c'est que les Japonais ont été sérieusement échaudés par le raid boursier de l'État français dans le capital de Renault. Avec cet acte d'autorité, le ministre de l'Économie d'alors, Emmanuel Macron, a pris le risque d'ouvrir la boîte de Pandore : les Japonais ont découvert que leur premier actionnaire était sous la tutelle d'un État étranger. Une situation inconfortable, mais dans ce pays où la figure du chef reste primordiale, ils ont choisi de faire confiance à Carlos Ghosn, non sans adresser des avertissements au gouvernement français.

Fusion ou pas fusion ?

Ce stress test a permis de confirmer à quel point l'Alliance était dépendante de Carlos Ghosn. La suite le confirmera, notamment lorsqu'il prendra du champ à la tête de Nissan en nommant un Japonais aux manettes du groupe, comme s'il rendait les clés de l'entreprise à un « national ».

De même, la prise de contrôle de Mitsubishi par Nissan a fait pencher l'équilibre de l'Alliance vers l'Asie. Face à cette nouvelle donne, l'État français se montre moins insistant sur la nécessité de pousser à une fusion entre Renault et Nissan. Il exige néanmoins que Carlos Ghosn consolide la pérennité de l'Alliance qu'il croyait pourtant acquise. Mais comment ? Car jusqu'ici, Carlos Ghosn a toujours écarté l'idée d'une fusion. Il estimait qu'un tel scénario était trop risqué. Selon lui, les synergies industrielles et technologiques devaient rendre « indétricotables », pour utiliser son néologisme, les termes de l'Alliance. « Sur beaucoup d'aspects encore, notamment organisationnels, nous sommes face à deux entreprises bien distinctes », souligne toutefois un analyste.

« L'Alliance est arrivée au bout d'un cycle, et elle doit passer dans une autre dimension si elle veut aller plus loin dans l'intégration. »

Mais une fusion ne va pas de soi... Elle pourrait impliquer autant de nouveaux chantiers qu'elle n'en résoudrait, sinon plus.

« Les outils industriels et l'organisation ne sont pas les mêmes. Nissan est très décentralisé, contrairement à Renault. On ne conçoit pas les voitures de la même manière au Japon qu'en Europe », confirme un analyste.

Un autre analyste, qui a pu approcher les arcanes du pouvoir Renault-Nissan, raconte :

« Il y a également des considérations culturelles extrêmement fortes. Les Japonais sont très pragmatiques, notamment dans ce que peut apporter une fusion, tandis que les Français sont plus dogmatiques. Ce sont deux approches différentes. »

Un quatrième larron

D'autant que l'Alliance n'a pas réellement rempli toutes ses promesses. « Certes, des plateformes industrielles ont été mises en place mais, quand on regarde dans le détail, le nombre de pièces communes est finalement très faible. De même, l'Alliance a complexifié le processus décisionnaire puisqu'un projet doit passer par au moins six ou sept comités décisionnaires, répartis entre les deux constructeurs et la structure de l'Alliance, sans parler des éventuelles modifications entre chaque entité », raconte un connaisseur de l'Alliance Renault-Nissan.

Mais il faut bien trouver une réponse au problème de déséquilibre organisationnel qui passera forcément par une évolution du pacte actionnarial, voire des participations croisées. Pour parer à la problématique politique, Carlos Ghosn a discrètement fait entrer un autre larron dans ce huis clos qui oppose Renault, Nissan et l'État français.

Le 16 février, il a ainsi indiqué qu'il allait « travailler à apporter des réponses à la pérennité de l'Alliance en prenant en compte les exigences des deux États ».

« L'État japonais est très attaché à l'avenir de Nissan, et il pourrait rendre les choses difficiles s'il constatait que les intérêts de cette entreprise étaient menacés », a-t-il expliqué.

Et voilà pour l'implacable rééquilibrage des forces en présence, dans le débat imposé par l'État français !

Droit dans le mur !

À cela, il faut ajouter qu'une fusion précipitée fait courir le risque que Renault soit avalé par Nissan, presque deux fois plus gros avec ses 6 millions de voitures vendues (contre 3,6 pour Renault). Et si Carlos Ghosn a décidé de prendre le sujet à bras-le-corps, c'est bien que le danger est avéré...

« Carlos Ghosn n'est pas le genre de président à dire : "Après moi, le déluge". Il est très préoccupé par son héritage », analyse un observateur du secteur.

Autrement dit, il a conscience que s'il n'agit pas, l'Alliance va droit dans le mur ! « L'avenir de l'Alliance dépendra de la capacité de l'État français à s'affranchir de ses vieilles habitudes capitalistes franco-françaises », critique un autre analyste. « Entre la nécessité d'un management avec une vision stratégique, celle d'une équipe transnationale, et l'exigence d'un passeport français, il faudra soit renoncer à quelque chose, soit trouver le mouton à cinq pattes. »

L'exploit de Carlos Ghosn était d'avoir fondé un nouveau modèle industriel dans un secteur où les fusions réussies sont rarissimes. En réalité, l'homme aux trois passeports n'est pas parvenu à créer un modèle qui s'affranchirait complètement de la dimension nationale et politique, intrinsèque à une marque automobile. Il avait pensé la faire oublier sur le fondement d'un bilan économique industriel étincelant, ne s'imaginant pas qu'il l'avait simplement enfoui sous le tapis...

Nabil Bourassi

9 mn

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Commentaires 21
à écrit le 03/03/2018 à 14:52
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Nissan va absorber Renault ~--~--~- ~--~--~- ~--~--~- Très bon article, MERCI à latribune.fr et Nabil Bourassi. Lorsqu'un petit achète un gros, que ce soit à la faveur d'une bulle boursière (AOL achetant Time Warner pour $160B en titres en 2000) o...

le 04/03/2018 à 17:09
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Est-ce une plaisanterie ? Résultat Nissan 2017 : https://newsroom.nissan-europe.com/fr/fr-fr/media/pressreleases/426218452/production-ventes-et-exportations-de-nissan-pour-lannee-2017 Monde : 5 769 277 +3,8% seulement, dont : Amérique du nord (s...

le 04/03/2018 à 21:19
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"Marco1" 17:09 « Est-ce une plaisanterie ?... french bashing... délires et rêves inaccessibles et irréalistes... Les français aussi apprécient les japonais.... Japon et France ont d'excellentes motivations pour serrer les coudes » Je ne suis pas sûr...

le 05/03/2018 à 11:43
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J'avais lu et relu votre commentaire plutôt 3 fois qu'une. "Nissan va absorber Renault" et "d'un coup de force d'un État voyou" c'est plutôt agressif et violent ! Et méprisant pour les salariés de Renault en poste lors du sauvetage de Nissan par Re...

le 05/03/2018 à 18:15
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"Marco1", ma réponse du Sun 04 Mar 21:18:50 à votre post du Sun 04 Mar 17:09 n'apparaît toujours pas, je me borne donc à confirmer mon post du Sat 03 Mar 2018 14:52:20. Versailles, Mon 05 Mar 2018 18:15:20 +0100

à écrit le 01/03/2018 à 15:15
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Très bel article, très bien écrit. Bravo à Nabil Bourrasi

à écrit le 01/03/2018 à 13:51
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Margerie était aussi , parait il , irremplaçable .Sauf que Total a bien du le remplacer et ne s'en porte pas plus mal . Quant à CG , il est tellement facilement remplaçable par TAVARES que Ghosn s'est arrangé pour le faire partir . Alors : smile !

à écrit le 01/03/2018 à 13:00
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« L'avenir de l'Alliance dépendra de la capacité de l'État français à s'affranchir de ses vieilles habitudes capitalistes franco-françaises » Autrement dit c'est foutu.

à écrit le 01/03/2018 à 12:00
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Individu bouffi de suffisance qui d'un côté licencie et de l'autre cherche secrètement à gonfler son salaire déjà honteusement vertigineux. Irremplaçable ? certainement pas. Il serait aisé de le remplacer par plus compétent et moins cher...

le 01/03/2018 à 15:17
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RENAUD, Par vous peut-être......???

à écrit le 01/03/2018 à 11:49
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Très bon article qui montre, sur un "business case" proche de la culture industrielle française, comment un dirigeant charismatique fait la différence au plan mondial. N'en déplaise aux français jaloux qui n'ont d'yeux que pour l’énarchie bureaucrati...

à écrit le 01/03/2018 à 11:36
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Non seulement l'ingérence de l'État français trouble le jeu mais de surcroit il est un très mauvais gestionnaire d'entreprises ( Areva, SNCF, EDF, etc....). Il faut craindre le pire pour l'avenir de cette entreprise florissante car la concurrence es...

à écrit le 01/03/2018 à 11:27
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Il y a quand même un truc qui m'échappe : Renault est l'actionnaire principal de Nissan et même presque l'actionnaire majoritaire avec 44% du capital. Renault a redressé Nissan qui sans cela aurait fait faillite. En quoi il faudrait désormais rééquil...

le 01/03/2018 à 13:11
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Il y a effectivement quelque chose qui vous échappe, c'est que les participations sont croisées (Nissan détient 15%de Renault mais ces 15% sont privés de droit de vote !). Et que dans le résultat de Renault, une grosse partie vient de Nissan. On est...

le 01/03/2018 à 15:08
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Nissan n'a jamais été une filiale de Renault, c'est une alliance. Renault-Nissan-Mitsubishi est un groupe lié par des participations croisées. Une société de droit néerlandais, Renault-Nissan BV, a été créée pour élaborer une stratégie commune et dé...

le 01/03/2018 à 15:34
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J'ai bien l'impression que quelque chose vous échappe aussi ! Même avis que "de lorrain".L’acquisition de Nissan est une opération comme il en existe des centaines opérées chaque année. Et elle n’est pas à remettre en cause, surtout pas avec une pri...

le 02/03/2018 à 13:14
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1) Pas de parité, Renault a bien sauvé Nissan suite à une acquisition. Droit trucmuche ou pas, Renault patronne logiquement Nissan. Même si Carlos Ghosn et l’Etat japonais souhaitent modifier cette situation. Nissan n’a aucun droit de vote. Sinon...

à écrit le 01/03/2018 à 10:28
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Encore un cas de gens d’ingfluences. Personne n’est irremplaçable. Renault c’est grave a l’état si il existe «  encore » Les agences Renault c’est comme des «  passoires » N’importe qui fait n’importe quoi avec acces sur leur fichiers clients ...

à écrit le 01/03/2018 à 8:04
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Vous oubliez.... (je ne suis pas bien réveillé...)

le 01/03/2018 à 9:04
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Quand on tient un verre on ne boit pas une chopine l' ami !

à écrit le 01/03/2018 à 7:51
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Dans votre publireportage vous oublié de préciser que les cimetières sont remplis de gens indispensables....😁

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