POUR ou CONTRE : la voiture individuelle est-elle morte ?

Donné pour mort il y a quelques années au profit de la voiture partagée, le modèle de la voiture individuelle semble faire de la résistance. Pour les uns, la disparition de la voiture individuelle n'est qu'une question de temps, pour les autres, ce modèle aurait encore de beaux jours devant lui. "La Tribune" ouvre le débat en confrontant les points de vue très différents de Karima Delli, députée européenne Europe Écologie Les Verts, et de Nabil Bourassi journaliste spécialiste du secteur automobile.

9 mn

(Crédits : AdobeStock)

« Sa disparition est inéluctable et nécessaire ! »

  • par KARIMA DELLI,
    députée européenne (LES VERTS) et présidente de la commission du transport et du tourisme au PARLEMENT EUROPÉEN

Elle pollue, elle est chère et elle occupe trop d'espace : détenir une automobile individuelle va devenir obsolète et absurde. L'urgence est de favoriser les mobilités partagées et de faire de la voiture le transport en commun du futur.

La fin de la voiture individuelle, notamment à moteur thermique, est une nécessité politique à de nombreux égards : elle est une source majeure de pollution de l'air, qui cause 67 000 décès prématurés chaque année en France ; elle est une source majeure d'émissions de gaz à effet de serre, principaux responsables du réchauffement climatique ; elle occupe un espace toujours plus important, pour la garer ou tout simplement pour la faire rouler, les routes nouvelles participant à l'artificialisation des sols.

Développer l'économie de partage

Les villes sont de plus en plus conscientes des enjeux sanitaires et écologiques liés à l'utilisation de la voiture, ainsi elles sont nombreuses en Europe à pousser l'idée d'interdire leurs rues aux moteurs thermiques. La tendance est également au renforcement des réseaux de transports en commun et des pistes cyclables, une façon de remettre en cause le monopole radical de la voiture individuelle. L'objectif est d'abandonner ce mode de transport pour aller vers une mobilité partagée. Ces tendances qui existent déjà vont être encore renforcées par les évolutions technologiques en cours qui rendront la détention d'une voiture individuelle non seulement obsolète mais même absurde.

Pour commencer, rappelons qu'une voiture individuelle est occupée en moyenne par 1,2 passager, ce qui conduit à un réel impact sur l'engorgementdesvilles. Aussicette voiture personnelle coûte cher : en moyenne 5000 euros par an. De plus, elle est assez peu utilisée : elle est à l'arrêt plus de 95 % du temps. C'est face à ce dernier constat qu'une première évolution centrale est en cours : celui du développement de l'économie du partage.

En effet, si on utilise une voiture que 5 % du temps, pourquoi ne pas la partager d'une manière ou d'une autre ?

C'est pour répondre à cette idée que se sont développées de nombreuses entreprises qui proposent d'une manière ou d'une autre de voyager dans une voiture que vous ne détenez pas, que ce soit via de la location entre particuliers, de l'autopartage ou de la location de courte durée (free floating). Ces services, qui rencontrent un vrai engouement, comme en témoigne le succès des acteurs qui les portent, ne cessent de se renforcer. Des lignes de covoiturage moyenne distance, permettant à un usager de trouver un covoitureur en quelques minutes sur un axe donné, en sont une des dernières évolutions.

Le potentiel des véhicules autonomes

Tous ces services participent à une révolution majeure : la transformation de la voiture en un service de mobilité, dont on peut être propriétaire ou non. Les possibilités sont multiples, certes plus accessibles dans les zones urbaines que dans les zones périurbaines ou rurales, où le développement de ces alternatives permettrait pourtant un accès renforcé à la mobilité.

Le développement de ces services de la sharing economy, ou économie du partage, a permis une rupture culturelle majeure : on peut désormais partager sa voiture, ce qui n'était pas imaginable il y a encore quelques années où, dans l'imaginaire collectif, la voiture faisait presque partie de l'espace intime. Ainsi la voiture individuelle est dorénavant le transport en commun du futur. D'autant que désormais, tous les regards sont braqués vers les véhicules autonomes. En Californie, pas moins de 42 entreprises sont d'ores et déjà autorisées à tester des voitures autonomes sur des routes ouvertes sans personne à bord. Ces voitures autonomes ne nécessitent pas de chauffeurs, ce qui posera par ailleurs de nombreuses questions sociales, et pourront donc circuler quasiment toute la journée. En simplifiant un peu, car les voitures des Français sont utilisées aux mêmes horaires de la

« La fin de la voiture individuelle est en cours, ce qui est une raison de plus pour nos constructeurs nationaux de se réinventer, vite » journée, une voiture autonome et partagée roulant 24 heures sur 24 permettrait de remplacer 20 voitures individuelles, utilisées elles que seulement 5 % du temps.

Les constructeurs automobiles commencent d'ailleurs eux-mêmes à prendre ce virage, en tentant de se réinventer en opérateurs de mobilité, par exemple en opérant des flottes de voitures en libre-service. Ils font bien car, quand on regarde les tendances de long terme, on voit déjà une diminution du nombre de voitures vendues par habitant. Ainsi, en France, en 1990, on vendait en moyenne 39 voitures pour 1 000 habitants. En 2018, ce chiffre est de 33 pour 1000. La fin de la voiture individuelle est en cours, ce qui est une raison de plus pour nos constructeurs nationaux de se réinventer, vite.

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« La voiture individuelle n'est pas morte ! »

  • par NABIL BOURASSI,
    journaliste à LA TRIBUNE

Véhicules sans chauffeur, autos en libre-service, autopartage... Ni l'expérience utilisateur de ces nouvelles mobilités, ni leur rentabilité ne permettent d'envisager une pérennité à long terme. Posséder une automobile à soi a encore un bel avenir...

Il n'y a rien de plus fastidieux pour un Parisien, et plus encore pour un Francilien de la petite couronne, que de tenter de s'y retrouver au sein de la myriade d'offres de mobilité qui ont émergé depuis la disparition brutale d'Autolib', le service de voitures électriques en libre-service proposé par le groupe Bolloré entre 2011 et 2018. Car depuis, il n'y a plus de délégation de service public, et l'offre commerciale disponible est aux mains d'entreprises privées soumises à une contrainte de rentabilité pour leurs actionnaires. Ils sont cependant nombreux à vouloir se partager le gâteau laissé par Autolib', mais leurs grilles tarifaires sont aussi nombreuses que leurs modèles. Pour « répondre à tous les usages », nous dit-on.

Le budget moyen d'une voiture individuelle s'élève à 505 euros par mois, mais des solutions existent pour réduire la facture

Il faudra donc tout d'abord faire le tri entre les différentes offres disponibles entre le libre-service qui permet de payer à la minute, les locations à boucle fermée (ramener la voiture à son point de départ et tarification à l'heure ou demi-heure), les locations entre particuliers, ou tout simplement les locations classiques pour deux ou trois jours... Ce sera donc selon vos besoins : réaliser un trajet, acheter des meubles en banlieue, partir en week-end.

Bref... Les parisiens qui renonceraient à la propriété d'une voiture ont l'embarras du choix s'ils veulent se déplacer avec un véhicule automobile. L'offre est variée mais l'équation économique n'est pas simple... Une règle prévaut : « plus la prestation est segmentée, plus elle est chère... », observe un cadre d'un grand constructeur automobile. C'est la fameuse règle des rendements croissants, vieille comme le monde... Oui mais voilà, si l'on prend l'exemple d'un parisien moyen qui opère en un mois une sortie hors agglomération, auquel on peut ajouter un week-end de trois jours, trois trajets en taxi ou en free-floating (véhicule en libre-service et sans stationnement fixe)..., la facture commence à devenir salée.

L'AUTOPARTAGE COÛTE AUSSI

Exemple : si je pars trois jours en passant par une location entre particuliers, qui reste la plus économique des offres, nous sommes entre 80 et 150 euros (le panel est très large). Ajoutons à cela deux trajets en taxi d'un total de 45 euros et deux sorties en location free-floating de 45 minutes en tout, soit environ 18 euros avec le tarif sans abonnement. Résultat : le budget frôle, dans son estimation la plus basse, les 140 euros... Et à ce prix-là, chacun de mes déplacements seront régis par un régime tarifaire différent. Je ne peux dépasser ni une certaine durée, ni un kilométrage précis, et je dois me rendre jusqu'au point de stationnement du véhicule. De plus, je réfléchirai à deux fois avant de m'aventurer en dehors des zones couvertes par les transports en commun (autrement dit, une grande partie de l'Île-de-France). Enfin, en termes de qualité du véhicule, c'est le coup de bol qui prévaut... Dans un monde qui rêve de liberté, on a connu mieux en matière d'expérience de nouvelles mobilités...

En réalité, l'écart entre ces formules et le budget d'une voiture individuelle (celle qui vous affranchira de toutes ces contraintes) n'est plus très élevé. D'après l'Automobile Club Association, le budget moyen de possession d'une voiture s'élève à 505 euros par mois. Mais de nombreuses solutions existent pour réduire la facture. Déjà, les offres de location avec option d'achat (LOA) sont de plus en plus compétitives. Il est désormais possible de « posséder » (vous en avez en fait l'usufruit) une voiture pour 200 euros par mois entretien et assurance comprise... La nouvelle Peugeot 208 est même à 129 euros et une Renault Twingo à 99 euros, assurance et maintenance incluse.

En outre, toujours grâce à des offres de type Ouicar ou GetAround, il est possible d'amortir son véhicule individuel en le louant quelques jours par mois à des tiers, ce qui réduit d'autant la facture. Avec Ucar2share - une offre LOA à prix concurrentiel à condition que le véhicule soit mis en location à des particuliers quelques jours par mois - vous pouvez bénéficier d'un Renault Captur pour le prix canon de 88 euros par mois ! Certes, il faut ajouter le parking, autour de 100 à 150 euros selon les quartiers à Paris et le carburant... Il n'empêche, même à ce prix-là, l'arbitrage du consommateur restera toujours entre contraindre sa mobilité et payer un peu plus et s'offrir une forme de liberté. Mais le frein ultime à l'essor des mobilités alternatives reste le modèle en lui-même. Pour l'heure, aucune startup liée aux mobilités alternatives n'a encore trouvé la martingale. Elles perdent toutes de l'argent, y compris les plus grosses comme Uber. Quant aux sociétés de free-floating, elles sont contraintes et forcées à se consolider, la plupart du temps en se satellisant auprès d'un grand constructeur automobile... Il est donc fort possible qu'à terme, certaines d'entre elles réduisent la voilure ou augmentent leurs tarifs.

Peu de solutions pérennes

En résumé, la fin de la propriété individuelle d'une voiture ne présente, sur le papier, que des avantages : elle va obliger au partage des voitures, et ainsi réduire le parc automobile en circulation, optimiser l'utilisation des véhicules qui restent 90 % de leur temps stationnés. Mais dans les faits, les solutions alternatives se révèlent, à la longue, très contraignantes, et le modèle économique ne permet pas encore d'envisager des solutions pérennes. C'est ce qui fait dire à Peter Schwarzenbauer, membre du directoire de BMW, que le choix alternatif à la propriété ne survit pas avec l'âge et qu'après 35 à 40 ans, les individus retourneront à la propriété individuelle. Car la réalité est que le monde entre dans une ère où les besoins de mobilité ne vont cesser d'augmenter, et pour l'heure, l'expérience utilisateur de la voiture individuelle reste incontestablement très supérieure à celles des autres solutions alternatives, sauf à ne plus vouloir bouger du tout...

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Commentaires 21
à écrit le 04/12/2019 à 11:48
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100 balles pour instrumentalisez mon commentaire sinon c'est du vol.

à écrit le 04/12/2019 à 10:24
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"la voiture individuelle est-elle morte ?" Il suffit d'aller sur le site sytadin le matin pour voir que non.

à écrit le 04/12/2019 à 9:47
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La voiture individuelle ne devrait pas mourrir à la campagne, les ruraux ont besoin d'un moyen de transport de village à village, de village à ville. L'expansion du vélo et de la necesssaire protection de l'environnement prouve une seule chose il nou...

le 04/12/2019 à 10:28
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Bien sûr l'électricité est propre, c'est bien connu dans les centrales à charbon….on ne fait que déplacer la pollution………….

à écrit le 04/12/2019 à 9:15
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etre Breton (réfractaire ) ce n est pas grave tout le monde peut le devenir apres le fiasco de la voiture electrique annoncée pour les ruraux

à écrit le 04/12/2019 à 9:15
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etre Breton (réfractaire ) ce n est pas grave tout le monde peut le devenir apres le fiasco de la voiture electrique annoncée pour les ruraux

à écrit le 04/12/2019 à 8:46
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Prenons le cas d'une location de voiture : regardez le temps qu'il faut avant de pouvoir s'installer au volant...Je ne parle même pas du prix…..Quant aux transports en commun, avec certaines bourgades desservies une fois par semaine, de préférence le...

à écrit le 04/12/2019 à 6:51
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Voici les conditions à la disparition de la voiture individuelle : il faut un substitut qui permette d'aller de n'importe quel point à n'importe quel autre, n'importe quand sans avoir besoin de programmer ce déplacement longtemps à l'avance, dans de...

à écrit le 03/12/2019 à 22:19
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Autolib a fait faillite et n'a toujours pas été remplacé car il n'y a pas de modèle économique viable correspondant à ce fantasme collectiviste de la "voiture partagée". Arrêtons de fantasmer inutilement sur un mode hors sol...

à écrit le 03/12/2019 à 21:10
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Les gens ne renonceront jamais à la voiture individuelle qui reste un espace d'une liberté qu'on nous confisque jour après jour. Quant à la partager, la société actuelle tend plutôt vers l'individualisme, l'isolement. L'isolationnisme est bien dans l...

le 04/12/2019 à 6:53
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Effectivement. Il n'est qu'à voir à quelle vitesse ces pauvres autolib étaient détériorées, intérieurement et extérieurement, par des utilisateurs peu soigneux du bien qui ne leur appartient pas.

à écrit le 03/12/2019 à 19:57
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Si la voiture individuelle meurt , la liberté meurt .

à écrit le 03/12/2019 à 17:42
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5000 euros par an, ça me ferait mal au fondement ça. Je compte bien m'en tirer avec mon ford fusion 1.4 tdci sans fap (c'est mieux sans fap, on a des particules fines, grand luxe, on se croirait sorti de chez Fauchon) d'occasion pour entre 1500 et 20...

à écrit le 03/12/2019 à 13:59
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On fait tout pour éviter les déplacement inutiles, internet y participe et la relocalisations des productions et des échanges sont en bonne voie, voyez vous une utilité future a ces engins pollueurs qui vous vide votre porte monnaie?

à écrit le 03/12/2019 à 13:51
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mettre en scène citadin / ruralité .. réalité politique !

à écrit le 03/12/2019 à 13:12
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Je crois bien que c'est un ford fusion sur la photo. Surement un 1.4 TDCI, y a pas mieux

à écrit le 03/12/2019 à 5:52
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C'est bien une question de parisien, ça. Mais Paris n'est pas la France.

le 03/12/2019 à 13:23
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Tout est dit,que Paris commence à montrer l'exemple,effectivement les Parisiens n'ont pas à avoir une voiture personnel vus le nombre de moyens de transports qu'ils bénéficient et de structure contrairement à ceux qui sont en campagne ou dans des pet...

le 03/12/2019 à 13:42
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Il faut aussi qu'on arrête de faire des articles sur la questions des agriculteurs pcq "les campagnes ne sont pas la France" ou sur la loi littorale pcq "les bords de mer c'est pas la France"...

le 03/12/2019 à 13:58
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Beaucoup de parisiens n'ont déjà plus de voitures. L'étude date de 2014 mais le taux d'équipement automobile des parisiens n'était déjà que de 36,8% contre 86,6% en Nouvelle Aquitaine par exemple. C'est pas pour rien qu'on entend beaucoup parl...

le 04/12/2019 à 6:59
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A Paris on est rarement à plus de 250m de la première bouche de métro. Dans les Landes, en Nouvelle Aquitaine, on est parfois à 25km de la première boulangerie... Ceci étant, même avec plein de voitures diesel, on respire 100 fois mieux dans les Lan...

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