Au procès du Mediator, la direction de l'Afssaps impliquée et des médecins soupçonnés de trafic d'influence

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(Crédits : © Charles Platiau / Reuters)
En 1997, le Mediator avait été placé sous enquête de pharmacovigilance, mais, ballotté de commissions en commissions au sein de l'Agence de sécurité du médicament, il restera commercialisé encore une dizaine d'années. Comment expliquer cette suspension tardive? Le tribunal de Paris, qui juge l'affaire du Mediator, interroge à partir de jeudi plusieurs prévenus dont d'anciens médecins soupçonnés de trafic d'influence, jugés aux côtés du groupe pharmaceutique. Mais il est aussi question du vaste réseau d'influence tissé entre les laboratoires Servier, les autorités de santé et des personnalités politiques.

Le lobbying des laboratoires Servier a-t-il prospéré auprès des autorités de santé? Le tribunal de Paris, qui juge l'affaire du Mediator, interroge à partir de jeudi plusieurs prévenus dont d'anciens médecins soupçonnés de trafic d'influence, jugés aux côtés du groupe pharmaceutique.

Depuis l'ouverture de ce procès-fleuve il y a cinq mois, le tribunal correctionnel a retracé le parcours de ce médicament, présenté comme un antidiabétique mais largement détourné comme coupe-faim. Commercialisé pendant trente-trois ans jusqu'à son retrait en novembre 2009, il est accusé d'avoir provoqué des centaines de décès.

Lors des débats, il a été question de l'efficacité du Mediator sur le diabète, jugée médiocre. Et surtout des différentes alertes sur sa dangerosité, restées sans réponse.

Suspension tardive : les juges soupçonnent une "mise sous influence financière" de "nombreux experts de santé"

Soupçonné d'être proche chimiquement de deux anorexigènes du groupe Servier, l'Isoméride et le Ponderal, retirés de la vente en 1997 en raison des graves lésions cardiaques qu'ils provoquaient, le Mediator avait été placé sous enquête de pharmacovigilance. Ballotté de commissions en commissions au sein de l'Agence de sécurité du médicament, il restera commercialisé encore une dizaine d'années.

Comment expliquer cette suspension tardive? Est-elle liée à l'"absence de signal de risque identifié avant 2009", comme le soutient le groupe pharmaceutique? A une responsabilité partagée de la firme et de l'Agence nationale de sécurité du médicament (ANSM, ex-Afssaps), coprévenues au procès?

Ou est-elle l'une des conséquences, comme l'affirment les juges d'instruction, d'une "mise sous influence financière" par Servier de "nombreux responsables, agents et experts des autorités de santé"?

Plusieurs d'entre eux ont été renvoyés en procès. Rarement présents depuis le 23 septembre, ils seront interrogés ces prochaines semaines.

"Prise illégale d'intérêts" : la direction de l'Affsaps directement impliquée

Bernard Rouveix, Michel Detilleux et Jean-Roger Claude, qui comparaissent pour "prise illégale d'intérêts" et doivent être entendus début mars, sont d'anciens professeurs en médecine. Rémunérés comme consultants par le groupe Servier, ils siégeaient parallèlement à des commissions des autorités de santé, statuant notamment sur le Mediator.

Charles Caulin a été membre pendant 17 ans de la commission d'autorisation de mise sur le marché de l'Afssaps, dont il fut aussi président. Cette commission a rendu plusieurs avis permettant la poursuite de la commercialisation du Mediator en jugeant équilibré son rapport bénéfice-risque. Après avoir quitté son poste, M. Caulin avait été recruté par Servier, sans attendre le délai légal de trois ans.

Le même "pantouflage" est reproché à Jean-Michel Alexandre, un ancien ponte de la pharmacologie qui a été le directeur de l'évaluation du médicament au sein de l'Afssaps, puis généreusement rémunéré par Servier. Entendu avant les autres prévenus du fait de problèmes de santé, il avait nié toute "complaisance" à l'égard du groupe et de son tout-puissant patron, Jacques Servier, décédé en 2014, "en particulier" sur le dossier du Mediator.

Jacques Massol est jugé pour avoir exercé au sein de la Direction générale de la Santé alors qu'il était concomitamment consultant du groupe Servier. François Lhoste était lui passé d'un poste chez Servier à chargé de mission au ministère de la Santé.

Au sein de Servier, un service dédié au "recrutement" de "Hautes relations"

Avant d'entendre ces experts, le tribunal doit interroger, ce jeudi, l'ancien secrétaire général des laboratoires Servier, Christian Bazantay.

Au sein de la firme, il était notamment chargé du recrutement et avait ainsi engagé plusieurs lobbyistes. C'est lui qui chapeautait un service dénommé "Hautes relations", composé de personnes issues ou proches du monde politique.

Des personnalités politiques ciblées, mais une seule élue au procès

Si l'activité de lobbying n'est pas illégale, l'enquête a montré que la firme avait tissé un vaste réseau d'influence: les perquisitions au sein du groupe pharmaceutique ont révélé un "ciblage" de "personnes importantes", au sein des organismes scientifiques, médicaux, administratifs ou politiques. Certaines étaient conviées au "Cercle Hippocrate", un restaurant jouxtant l'hôtel particulier de Jacques Servier.

Seule une élue, l'ex-sénatrice Marie-Thérèse Hermange, a été renvoyée en procès, soupçonnée d'avoir modifié un rapport sur le Mediator après une "visite clandestine" au Sénat d'un conseiller du groupe Servier ex-directeur général de l'Inserm, Claude Griscelli. Tous deux seront entendus mi-mars.

Les plaidoiries doivent débuter le 24 mars. Fin du procès prévue le 30 avril.

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Commentaires
a écrit le 27/02/2020 à 8:57 :
J'avais compris que ce médicament a été détourné de son objet; a-t-il, au moins, donné satisfaction quand il a été prescrit correctement?
a écrit le 27/02/2020 à 8:34 :
On ne va pas épiloguer sur la responsabilité de Servier, mais on constatera qu'il n'y a que très peu de médecins ayant prescrit hors AMM sur le banc des accusés; ce dossier aurait pu servir de piqure de rappel (prescrire un traitement qui n'a jamais été autorisé pour un usage est -aussi- de la responsabilité du médecin (et conjointement du pharmacien)..

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