Bouclier tarifaire : le gendarme de l’énergie veut qu’EDF vende plus d’électricité à prix bradé

Le régulateur de l'énergie plaide pour qu'EDF vende 130 TWh d'électricité nucléaire à prix bradé à ses concurrents, contre 100 TWh actuellement. Cette recommandation vise à endiguer la flambée de la facture d'électricité, qui pourrait augmenter de 20 à 30% l'année prochaine si aucune mesure n'était prise. Reste qu'un tel dispositif pourrait affaiblir encore plus l'électricien national qui multiplie les déboires.

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(Crédits : Wikimedia Commons)

Le sort va-t-il s'acharner sur EDF ? Déjà en grande difficulté, l'électricien pourrait être mis encore davantage à contribution pour endiguer la flambée des prix de l'électricité en 2023. C'est en tout cas ce que suggère la Commission de régulation de l'énergie (CRE). En effet, lors d'un point presse, ce mercredi 1er juin, le gendarme de l'énergie a recommandé au gouvernement français de réhausser le volume d'électricité qu'EDF doit vendre à prix cassé à ses concurrents, dans le cadre de l'Arenh (l'accès régulé à l'électricité nucléaire historique).

+ 30% d'Arenh

Dans le détail, Jean-François Carenco, le président de la CRE, préconise de porter l'Arenh à 130 TWh à un prix de 49,50 euros par mégawattheure "pour l'ensemble du volume""Je souhaite que ce soit le plus vite possible", a-t-il ajouté. "Avant l'été ce serait vraiment bien", a estimé, pour sa part, Dominique Jamme, le directeur général de la CRE.

L'Arenh est un mécanisme qui oblige EDF à vendre un certain volume d'électricité nucléaire aux fournisseurs d'électricité alternatifs au prix de 42 euros le mégawattheure (MWh). Ce dispositif a été instauré en 2010, lors de l'ouverture du marché de l'électricité à la concurrence, pour permettre aux fournisseurs alternatifs, qui n'opèrent pas de centrales nucléaires, de vendre des électrons à des prix compétitifs.

Normalement, l'électricien vend 100 TWh par an d'Arenh à ses concurrents. Toutefois, en janvier dernier, le gouvernement l'a contraint à ajouter 20 TWh supplémentaires, au prix de 46,20 le mégawattheure. Objectif : limiter la hausse de la facture d'électricité à 4%, malgré la flambée des prix de l'énergie sur les marchés.

EDF, déjà en résistance contre l'Etat

A 46,20 euros du MWh, les fournisseurs alternatifs peuvent en effet bénéficier d'une production à prix bradé par rapport aux cours actuels (qui dépassent actuellement les 220 euros le MWh), afin de proposer des tarifs moins élevés à leurs clients particuliers et professionnels. Un dispositif présenté comme "exceptionnel" par Bercy, mais qualifié de "choc" par Jean-Bernard Levy, le PDG d'EDF, qui a même lancé un recours gracieux contre cette décision, le 12 mai dernier.

Lire aussi : Bouclier tarifaire : le PDG d'EDF entre en résistance contre l'Etat

En effet, le coût de cette mesure pour l'entreprise, détenue à 84% par l'Etat, est colossal. Elle devrait lui coûter 10,2 milliards d'euros d'Ebitda (le bénéfice avant intérêts, impôts, dépréciation et amortissement) en 2022. Une amputation qui s'ajoute aux 18,5 milliards d'euros liés à un problème de corrosion, qui a contraint l'énergéticien à mettre à l'arrêt 12 réacteurs sur les 56 que compte son parc.

Lire aussi : Problème de corrosion : tout comprendre aux micro-fissures qui ébranlent le parc nucléaire d'EDF

Pour résumer, plutôt que de vendre 100 TWh à 42 euros (un prix fixé il y a plus de 10 ans et qui ne couvre plus aujourd'hui les coûts de production d'EDF), l'électricien national devrait vendre 130 TWh à 49,5 euros le mégawatt heure.

Une mauvaise affaire pour l'électricien

Si elle était adoptée par l'exécutif, cette solution serait-elle souhaitable pour EDF ? Contactée l'entreprise ne fait, pour l'heure, aucun commentaire. De son côté, l'entourage de Bruno Le Maire, le ministre de l'Économie, renvoie la question du financement du bouclier tarifaire au projet de loi de finance 2023, qui sera examiné en octobre prochain.

"La CRE, qui est une autorité indépendante, fait une recommandation pour 2023. Elle est dans son rôle", indique-t-on au sein du ministère de la Transition énergétique, tout en soulignant que "le gouvernement a toujours protégé le pouvoir d'achat des Français face à l'inflation" et qu'il "continuera à protéger les Français en 2023".

"Si la totalité des 130 TWh passe à 49,5 euros le mégawattheure ce serait mieux pour EDF que le système actuel. Il faut voir cette recommandation comme un compromis [pendant longtemps la CRE souhaitait rehausser l'Arenh à 150 TWh, ndlr] et comme une étape intermédiaire avant la réforme définitive de l'Arenh, qui doit prendre fin en 2025", estime Jacques Percebois, économiste et directeur du Centre de recherche en économie et droit de l'énergie (CREDEN).

Une réévaluation du prix de l'Arenh est une bonne nouvelle pour EDF, qui la réclame d'ailleurs depuis des années. Mais si le prix de l'électricité sur le marché de gros demeure autour de 200 euros l'année prochaine, une augmentation du plafond de l'Arenh resterait une mauvaise affaire pour EDF. "Le problème c'est qu'on ne sait pas à quel niveau seront les prix l'année prochaine. Ils resteront probablement au-dessus des 100 euros le MWh", juge l'économiste.

Nicolas Goldberg, expert énergie au sein du cabinet Colombus Consulting, est, quant à lui, très catégorique.

"Cette mesure n'est pas souhaitable pour EDF. Cet arbitrage lui serait très défavorable à un moment où l'entreprise a besoin de profiter de la hausse des prix du marché pour pouvoir investir. D'autant plus, qu'en réalité, EDF devra vendre près de 280 TWh à un prix régulé, soit bien plus que les 130 TWh évoqués", indique-t-il.

En effet, EDF est obligé de répliquer le prix de l'Arenh dans ses offres de marché (environ 70 TWh), dans ses offres faites aux tarifs réglementés de ventes (environ 50 TWh), mais aussi dans les volumes vendus au gestionnaire du réseau de transport d'électricité RTE, pour couvrir les pertes réseau (environ 25-30 TWh).

Un mur d'investissements

Or, pour 2023, EDF table sur une production nucléaire comprise seulement entre 300 et 330 TWh, compte tenu de l'indisponibilité historique de son parc (près de la moitié des réacteurs sont actuellement à l'arrêt).

Si le gouvernement suivait la recommandation de la CRE, le groupe tricolore devrait ainsi vendre entre 85 et 93% de sa production nucléaire à un prix plafonné, sans pouvoir bénéficier des prix de marché. Ce manque à gagner serait d'autant plus préjudiciable pour le groupe, déjà endetté à hauteur de 43 milliards d'euros, qu'il doit faire face à un mur d'investissements avec la prolongation de la durée de vie de ses réacteurs les plus anciens et la construction d'au moins six nouveaux EPR.

Lire aussi : La relance du nucléaire dans le tempo voulu par Emmanuel Macron est-elle vraiment possible ?

"La CRE fait tout pour anticiper 2023 car, si rien n'est fait, il y aura inévitablement une hausse du prix de l'électricité comprise entre 20 et 30% en février 2023", commente Nicolas Goldberg. "Elle sortirait de son mandat si elle proposait autre chose", poursuit-il.

Protéger la cohésion sociale

"Le seul objectif est d'avoir un prix de l'énergie qui rende nos entreprises compétitives et ne nuise pas à la cohésion sociale pour le consommateur individuel", a fait valoir Jean-François Carenco.

"Vouloir bloquer les prix de l'électricité est noble, mais cette situation ne peut être pérenne", estime Nicolas Goldberg, qui évoque d'autres moyens pour financer le bouclier tarifaire, comme une taxe exceptionnelle sur les énergéticiens qui ont enregistré des bénéfices records. Une piste déjà appliquée en Espagne et au Portugal, mais pour le moment écartée par le gouvernement français.

Si l'exécutif choisissait de relever le plafond de l'Arenh et le prix du MWh, il décrocherait très certainement l'accord de Bruxelles, qui habituellement adopte une position très stricte en matière de droit de la concurrence.

"La Commission européenne fait énormément de concessions. Son but est de sauver le marché spot tout en endiguant la flambée des prix", assure Jacques Percebois.

(Avec AFP)

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Commentaires 7
à écrit le 02/06/2022 à 11:56
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Visiblement l'administration de l'UE de Bruxelles interdit de subventionner la concurrence qu'en cela l'arrange! Tout tourne autour d'un dogme avec eux!

à écrit le 02/06/2022 à 10:06
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Cela porte le mot : Spéculer.. C'est vieux comme la révolution industrielle on privatise les profits et on mutualise les pertes.. Après tout c'est bien la France, l’État, le peuple Français qui à fait des efforts pour cette électricité abondante d'un...

à écrit le 02/06/2022 à 9:22
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Le système français est absurde , c'est le domaine d'Ubu roi.Pour financer des concurrents d'EDF , le gouvernement français actionnaire de l'entreprise à 86 %,oblige cette dernière à vendre à perte plus d'un tiers de sa production nucléaire . En co...

à écrit le 02/06/2022 à 8:18
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Même en adoptant votre point de vue, extrêmement discutable, il serait alors plus rationnel d'abaisser le prix de vente d'EDF aux consommateurs plutôt que d'enrichir indûment des parasites.

à écrit le 01/06/2022 à 21:31
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Si les fournisseurs alternatifs ne sont capables ni de proposer des prix bas, ni de produire de l'électricité, alors ils rendent les clés et passent les contrats de leurs clients à EdF.

le 02/06/2022 à 1:15
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Ce n'est qu'une compensation face à l'obstruction à la concurrence issue du monopole public et des collectivités territoriales.

le 02/06/2022 à 9:04
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Dans un monde dominé par la bêtise et les idée stupides, l'ARENH est tout a fait bien intégré dans le paysage. Et il y en a qui ose parler de concurrence dans ce contexte; heureusement le ridicule ne tue pas!

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