Déchets : le lent essor du réemploi solidaire serait-il menacé?

Recyclerie sportive
Giulietta Gamberini

Recyclerie sportive
Giulietta Gamberini
Vélos, raquettes de tennis, combinaisons de ski, chaussons de danse, bonnets de piscine... Inaugurée à la fin du mois d'avril, la première recyclerie sportive de Paris déploie une offre en tout point semblable à celle d'un magasin de sport. À une exception près: les articles proposés dans ces anciens locaux de La Poste dans le 17e arrondissement ont déjà tous été utilisés au moins une fois. Jetés par des particuliers, ils ont été récupérés par une association, qui les répare si besoin et les remet ici en vente à des prix bien inférieurs à ceux du marché. L'objectif: conjuguer l'action pour l'accès au sport dans les milieux les plus défavorisés, celle pour la réduction des déchets, et celle pour la réinsertion sociale.
Pionnière dans son genre, cette structure a toutefois déjà fait bien des émules. À Paris, elle vient en effet rejoindre les rangs de huit autres recycleries, chacune collectant et revendant des objets d'un univers spécifique: vêtements, biens culturels, matériaux d'arts, appareils électriques, mobilier. S'y ajoutent sept ressourceries à vocation plus généraliste, puisque toutes sortes d'objets peuvent y être apportés ou achetés. En Île-de-France, on comte une quarantaine de ces ressourceries et recycleries , et quelques centaines apparues en deux décennies sur l'ensemble du territoire français.
On y fait en effet appel au don et au bénévolat, alors que des emplois salariés y sont créés afin de permettre à des personnes éloignées de l'emploi d'acquérir des savoir-faire valorisables: réparation d'objets, archivage etc. La naissance de la Recyclerie sportive du 17e a ainsi permis la création de quatre emplois non délocalisables à temps plein.
Concrètement, les ressourceries et les recycleries collectent en effet tous objets, indépendamment de leur état. Elles évaluent ensuite l'opportunité de les réparer, de les "upcycler" - en transformant, par exemple, une table de ping-pong en une table à manger-, ou de les orienter vers les diverses filières de recyclage.
Autour de ces objectifs communs, chaque structure associative invente ensuite son modèle. Ainsi, dans le 11e, la Petite Rockette réserve une journée aux personnes redirigées par les centres sociaux et les hôpitaux, qui peuvent y trouver de quoi s'habiller ou meubler leurs logements. Elle gère aussi un jardin partagé, où elle organise des ateliers d'agriculture urbaine, ainsi que des salles de répétition, afin de soutenir la vie culturelle et associative du quartier. La Recyclerie sportive organise des ateliers de coréparation des vélos. Afin d'élargir le gisement capté, elle met encore en place des partenariats avec des centres ou des événements sportifs, ainsi qu'avec le Syctom, agence métropolitaine des déchets ménagers d'Île-de-France.
Chaque semaine, les enjeux clés de la transition écologique.

Face à la croissance des quantités de déchets comme de la pauvreté, ces structures du réemploi solidaire sont souvent soutenues par les collectivités locales. "Trouvez-nous des porteurs de projets avec des modèles qui peuvent fonctionner, nous les soutiendrons!", lançait lors de l'inauguration de la Recyclerie sportive Antoinette Guhl, adjointe à la maire de Paris en charge de l'économie sociale et solidaire, en soulignant l'alignement de ces initiatives avec le plan économie circulaire adopté par la capitale en 2017. La création de la Recyclerie sportive a d'ailleurs été accompagnée et même soutenue financièrement non seulement par la ville, mais également par la mairie du 17e arrondissement, la région et le ministère des sports, ainsi que par le Refer et, côté privé, par la Fondation Décathlon.
Mais malgré ces aides au montage des projets, à la recherche de locaux voire au démarrage de l'activité, "nous sommes inquiets pour la pérennité du réemploi solidaire", alerte Martin Bobel, qui regrette des difficultés croissantes pour assurer le financement de ces structures dans la durée.
Né pour lutter contre la grande exclusion, le secteur, qui tout au long des dernières décennies a de plus en plus développé sa dimension environnementale, tire en effet aujourd'hui encore 60% de ses revenus des politiques sociales, explique le coordinateur du Refer. La participation des éco-organismes des diverses filières de "responsabilité élargie du producteur" (Rep), proportionnelle aux tonnages de déchets destinés au recyclage, est en revanche minuscule: elle s'élève à 0,6% du budget des ressourceries, précise-t-il.
Or, la diminution des dotations de l'État aux collectivités territoriales et la baisse des contrats aidés mettent en danger ce modèle, déplore Martin Bobel, qui rappelle:
Pendant l'élaboration de la feuille de route de l'économie circulaire, le secteur avait donc demandé qu'environ 5% des éco-contributions payées à chaque achat par les producteurs et les consommateurs, destinées à financer la gestion de leur fin de vie, soient réorientés vers le réemploi solidaire. Il réclamait également la fixation d'un objectif de réemploi pour les filières Rep.
Finalement, le gouvernement a bien retenu la deuxième proposition: la feuille de route demande aux filières Rep de "fixer des objectifs de réemploi", de "mettre une partie des produits collectés gratuitement à disposition des acteurs de l'économie sociale et solidaire" ainsi que de "favoriser le développement de plateformes numériques cartographiant les services de réparation et de réemploi", en mettant "les informations sur ces services à disposition du public en open data". Les administrations sont elles aussi incitées "à donner les biens en bon état dont elles n'ont plus l'usage au profit de structures relevant de l'économie sociale et solidaire".
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Quant au financement, la seule mesure prévue est la réduction du "taux de TVA à 5,5% pour la prévention (...) des déchets". Pas un mot en revanche concernant la participation à l'éco-contribution. Les craintes du Refer restent donc d'actualité.