Manger francilien, le défi fou du Comptoir Local

 |  | 2214 mots
Lecture 11 min.
Au carreau des producteur à Rungis, un cageot de radis coûte une douzaine d'euros. Au détail, sur Le Comptoir Local, une botte coûte entre 1,50 et 2,90 euros.
Au carreau des producteur à Rungis, un cageot de radis coûte une douzaine d'euros. Au détail, sur Le Comptoir Local, une botte coûte entre 1,50 et 2,90 euros. (Crédits : MarTo)
Le Comptoir Local, une nouvelle place de marché en ligne à peine sortie de terre, fait la tournée d’une poignée d’exploitations franciliennes pour livrer parisiens et banlieusards en produits frais de leur région. Un exemple de “circuit court” qui illustre les limites et les promesses ces alternatives à la grande distribution.

Cageots de tomates, sacs de charcuterie ou cartons de yaourts déposés au frais à l'arrière de la camionnette, une main sur le volant, l'autre sur sa liste de courses, coup d'oeil sur l'écran d'ordinateur pour vérifier qu'il ne manque rien, et c'est reparti pour une prochaine étape. Entre chaque arrêt dans les fermes franciliennes qui constituent son réseau naissant, le rituel est le même. Adrien Sicsic, fondateur du site Le Comptoir Local, commence à roder son système.

Pour sa plateforme marchande spécialisée dans les produits frais lancée en mai 2015, il lui a fallu partir de zéro. A presque 29 ans, cet ancien ingénieur sorti de Supéléc, a lâché son emploi de consultant en stratégie d'entreprises pour se retrouver les pieds dans la paille et la tête dans le développement de son site web. Depuis le mois de mai, tout seul et cinq fois par semaine, il se lance ainsi sur les routes de Seine-et-Marne pour chercher les produits qu'il livrera ou fera livrer à ses clients essentiellement parisiens.

A flux tendus

Le très jeune site, fonctionne "à la demande". Mais les clients doivent tout de même s'y prendre à l'avance. Toutes les commandes prises jusqu'à minuit en semaine sont livrables au mieux 48 heures plus tard. "Les gens ont pris l'habitude d'avoir un lieu de stockage d'appoint sous la main qui s'appelle Carrefour Market", ironise Adrien Sicsic, "ils ont perdu l'habitude de conserver leurs aliments un peu plus longtemps et achètent ce qui leur faut pour un jour ou deux", regrette-t-il.

Il faut entre cinq et six heures tous les matins à la camionnette réfrigérée pour rapporter tous les produits frais dans ses locaux de Chanteloup-en-Brie. Le but étant de stocker le moins de produits possibles dans ce coin d'entrepôt, seuls y résident plus d'une nuit les produits "secs" :  des pâtes, du café, de la bière, voire même de la vodka - tous fabriqués, brassés, torréfiés ou distillé exclusivement en Île-de-France, même si les matières premières proviennent parfois de bien plus loin. Le reste est conservé quelques heures au maximum dans trois chambres froides professionnelles. Avant d'être emballés dans des sacs en papier par des stagiaires qui assistent l'entrepreneur sur tous les fronts.

Comptoir Local Alcool

Finie la saison des fraises

Ce n'est donc qu'une fois enregistrée la liste des produits effectivement commandés que l'approvisionnement en produits frais commence.  Et la tournée en elle-même démarre... à Rungis, dans le carreau des producteurs, même si Adrien Sicsic n'aime pas trop en parler. "Il faut faire la pédagogie, expliquer que ce n'est pas le Rungis classique, mais celui des producteurs. Un lieu où ils viennent directement vendre leurs produits", précise-t-il. S'il s'y rend, en plus de sa tournée habituelle dans les exploitations, c'est pour s'approvisionner en fruits, légumes et herbes aromatiques, uniquement - c'est son leitmotiv - , auprès de producteurs franciliens.

Ce jour de septembre, Stéphane Bourjot, fournisseur de fruits rouges, fête son dernier jour de l'été à Rungis. Plus de fraises en rayon, ce n'est déjà plus la saison. Heureusement, cette pénurie-là était anticipée. Manque de bol, les tomates coeur de boeufs ne répondent pas non plus à l'appel. Sauf que des Coeur de boeuf, un client en attend de pied ferme pour le lendemain.

"Dans ces cas-là, je dois expliquer, envoyer des mails d'excuses, si possible remplacer le produit par un autre de la même catégorie ou de la même espèce mais provenant d'un autre producteur, ou bien rembourser bien sûr, mais cela risque de décevoir les clients". Une tuile qui se produit "une fois par jour en moyenne", surtout en fin de saison quand la production est plus incertaine. Seule solution: stopper les ventes en ligne plus tôt au cours du trimestre ou multiplier les fournisseurs pour un même produit. Autant d'aléas qui fragilisent le système mais lui confèrent aussi toute sa valeur puisqu'ils sont dus aux caprices d'une nature qu'il s'agit là de respecter.

Pour expliquer ses contraintes aux clients, l'e-commerçant a la chance de pouvoir compter sur des agriculteurs qui prennent le temps d'en détailler les causes météorologiques ou techniques. La plupart d'entre eux se sont même laissés convaincre, avec plus ou moins de bonne volonté, à donner une photo d'eux sur leurs terres pour illustrer le site internet. Certains se sont même pris au jeu, et ouvrent une page sur Facebook. "Mais,comme ils n'ont pas toujours l'habitude des réseaux sociaux, certains créent des pages personnelles" plutôt d'espaces plus "professionnels", comme les pages de "fans", raconte Adrien Sicsic.

Chauffeur-livreur à former

Outre ces conseils en communication, le jeune entrepreneur réalise tout seul une tournée qui commence à six heures du matin à Rungis, se poursuit chez des producteurs disséminés plus loin que Meaux et Coulommiers, et se termine à midi, si tout se passe bien bien. Il faut compter une vingtaine de minutes pour parcourir la distance entre chaque élevage. Sur place, la commande, composée de petites quantités auprès de chaque producteurs, n'est pas toujours prête à temps.

Certes, la route est belle et le temps s'écoule calmement dans les jolie fermes de la Brie, mais la vue de ces paysages bucoliques ne nourrissent pas encore leur homme. Dans les cas où la livraison n'est pas sous-traitée, la formule permettrait tout juste de compenser les coûts, même si le taux de marges peut atteindre environ 40% sur les yaourts par exemple (a titre de comparaison chez les industriels, ce taux peut atteindre 50%.)

Pour financer son aventure, le jeune entrepreneur reçu le soutien de ses proches et réalisé un emprunt bancaire de plusieurs dizaines de milliers d'euros. Quant à sa propre rémunération, c'est à Pole emploi qu'il la doit. "J'arrive au maximum de mes capacités", reconnait Adrien Sicsic, "Maintenant que la tournée est rodée, je voudrais embaucher quelqu'un" une fois les financements récoltés pour cette expansion. La nouvelle recrue devra non seulement avoir son permis de conduire et le sens de l'orientation, mais aussi celui de l'observation. S'assurer d'abord qu'aucun passager clandestin n'a colonisé les paquets. L'invasion de puceron, le primeur en herbe ne compte pas la vivre deux fois...

Puis apprendre à vérifier que les produits réceptionnés correspondent exactement à la commande. Pour les producteurs encore peu habitués à vendre pour des particuliers, il n'est pas toujours évident de préparer les bonnes quantités. Car il arrive que le distributeur en herbe se retrouve avec de coûteux excédents à gérer. Le client a commandé un pot de faisselle de 250 grammes, mais il ne reste plus qu'un récipient de 500. Tant pis, "mieux vaut donner trop que trop peu", concède le jeune marchand. Il prendra donc le pot de 500 et en offrira la moitié à son client.

Portrait de Cochons

Au cours de l'été, le prix du porc fixé au cadran de Plérin a chuté sous la barre de 1,35 euro le kilo.En circuit court, le prix au kilo peut monter jusqu'à 4 euros à l'achat auprès des éleveurs

Note salée en circuit court

A l'image du Comptoir Local, de nombreux réseaux de distribution prennent la clé des champs. La Ruche qui dit Oui!, associations de maintien d'une agriculture paysanne, drive fermiers... ces "circuits courts" se sont retrouvés en pleine lumière au cours d'un été très chaud pour les agriculteurs. Ces derniers, montés au créneau pour réclamer une répartition plus rémunératrice de la valeur ajoutée dans la filière agroalimentaire, ont reçu un large soutien dans l'opinion.

D'où l'intérêt croissant d'une partie des consommateurs pour ces réseaux alternatifs qui promettent outre des produits sains et goûteux, le respect du travail de producteurs mieux rémunérés et valorisés. Ce qui abouti aussi à un paradoxe: il y a moins d'intermédiaires entre la matière première et le consommateur final, mais, pour ce dernier, la note finale, du moins en apparence, est souvent plus salée lorsque le panier a pris le chemin d'un "circuit court".

Car les énormes volumes transportés par la grande distribution permettent de réduire les coûts marginaux. Tandis que pour les circuits courts les économies d'échelles restent limitées. "Le transport frigorifique coûte au moins 50% plus cher qu'un transport normal pour les e-commerçants", explique Jean-Baptiste Renié, fondateur d'Envoimoinscher, qui vend des offres de livraisons pour les e-commerçants indépendants.

60 euros minimum

Dans le cas du Comptoir Local, le plus coûteux reste la livraison chez les clients, parfois assurée par un prestataire extérieur. Alors "l'opération ne me rapporte rien à court terme, si ce n'est la satisfaction de mes clients", reconnaît son fondateur. D'où un tarif relativement élevé de 60 euros minimum pour obtenir une livraison "gratuite" de son panier. En moyenne, la centaine de clients qui ont déjà réalisé plus de cent commandes au cours de l'été, achètent pour 80 euros de fruits, légumes, viandes, produits laitiers,ou d'épicerie.

"J'aimerai pouvoir réduire le ticket pour la livraison gratuite à 45 euros", précise l'entrepreneur. Histoire de s'aligner avec les prix d'autres sites de commande de produits frais en ligne comme mon-marche.fr (dont l'entrepôt se trouve à Rungis), qui, lui n'est pas orienté sur la "niche" des produits "Made in Île de France". La solution rêvée? Compter sur les comités d'entreprises qui permettraient de réunir en un même lieu de plus grandes quantités. Dans ce cas, les consommateurs potentiels hésiteraient peut-être moins à débourser 1,40 euro pour un litre de lait cru de la ferme de Mauperthuis ou 1,10 euro pour une botte de persil. Des prix comparables voire inférieurs à ceux des primeurs ou des commerçants "bio" à Paris.

Ruche ou pas?

Ils n'en restent pas moins élevés si l'on se contente de comparer avec les premiers prix des supermarchés, voire des marchés de plein air. Réservés aux Parisiens des beaux quartier ou aux habitants des riches communes limitrophes de la capitale alors? "Nous avons des clients partout, dans le 19e arrondissement, à Montreuil ou à Neuilly sur Seine", assure Adrien Sicsic. Quant à la clientèle politiquement engagée parfois assimilée à la catégorie "bobo", il balaye: "la majorité de nos clients ne savent pas ce que sont les chips de kale", en référence à une variété de chou qui fait fureur dans certains restaurants de l'Est parisien.

Son offre se distingue par ailleurs des Amap (associations de maintien d'une agriculture paysanne) qui vendent plutôt des assortiments tout faits réalisés en fonction des saisons; mais aussi des "Ruches" où les agriculteurs eux-mêmes viennent livrer leur produits et animer des stands.

Christelle Drevillon

Christelle Drevillon a reçu un prix de l'innovation pour ses yaourts fabriqués à partir du lait produit dans son exploitation et de fruits provenant de Provence"

"Le probleme des Ruches c'est que cela prend beaucoup de temps parce qu'il faut être présent pendant la distribution. Et j'aime beaucoup Paris, la circulation et les places de stationnement compliquent beaucoup les déplacements", indique Christelle Drevillon, qui fabrique les yaourts "Le Petit Remy" dans une exploitation située à la limite orientale de la Seine-et-Marne. L'exploitante distribue également sa production dans des cantines scolaires ou des marchés. Mais a désormais renoncé à la grande distribution. Elle s'insurge:

"Nous servons d'alibi, pour cent yaourts de petits producteurs achetés, combien y en a-t-il encore qui viennent de chez les grands industriels? Nous ne sommes pas mis en avant dans les rayons. Certains comme Leclerc nous imposent des conditions comme le fait de reprendre les invendus. Mon travail à moi, c'est de faire des yaourts, ensuite aux distributeurs de les vendre!"

Renverser les variables

Comme elle, d'autres agriculteurs membres du petit réseau qu'est en train de constituer Adrien Sicsic choisissent de se passer de la grande distribution. Pour d'autres, industriels et grandes enseignes représentent encore leur première source de revenus, les circuits courts n'étant que complémentaires. Pour une troisième catégorie de producteurs enfin, comme à la ferme de Saint-Thibault des Vignes, la revente à de grands collecteurs de lait sert à l'inverse de variable d'ajustement.

"Si nous pouvions nous en passer, ce serait peut-être mieux car ils nous paient très peu, mais cela permet une certaine souplesse", explique Brigitte Brodier-Brisson, responsable de cette exploitation qui a la chance de se situer aux portes de Paris, dans une zone péri-urbaine sur le chemin des retours de week-ends. Désormais, un producteur sur cinq en France a adopté au moins un mode de distribution en circuit court, selon le recensement agricole. Un chiffre voué à augmenter? L'arrivée d'Amazon et Google sur le marché de la distribution alimentaire risque de donner au contraire, bien plus de place encore aux réseaux "industrialisés". Et éloigner un peu plus les fourchettes des citadins des lieux de production alimentaires.

Réagir

Votre email ne sera pas affiché publiquement
Tous les champs sont obligatoires

Commentaires
a écrit le 05/03/2016 à 12:52 :
Il serait intéressant d'avoir la liste de tous les producteurs qui font de la vente directe sur les régions françaises. Il faut aider nos agriculteurs.
a écrit le 16/09/2015 à 12:10 :
Si le but est de manger en circuit court, le plus simple est probablement de faire le marché du coin et de sélectionner les étals locaux. On choisis les produits frais que l'on veut, selon son porte monnaie et ses goûts. Et plus, c'est une activité sympa, on prend l'air et on discute avec les vendeurs de légumes ou le boucher. Et on échange quelques recettes. C'est mieux que de commander sur internet... Enfin à mon goût !
Réponse de le 16/09/2015 à 13:48 :
Sauf que le vendeur de légumes ou le boucher ne sont que des intermédiaires et les produits ne sont pas forcément locaux ni cueillis du matin.
En circuit court, on discute aussi, mais avec de vrais agriculteurs et on en apprend sûrement plus qu'avec des intermédiaires et pour le coup, on peut savoir comment est produit ce que l'on mange.
a écrit le 16/09/2015 à 9:44 :
Cela fait un peu sourire de voir des entrepreneurs réinventer la roue alors qu'il existe des organisations performantes dans les circuits courts y compris dans des grandes villes comme Lyon par exemple. Si je devais me lancer là dedans, je commencerais par travailler bénévolement 3 mois dans une de ces structures pour apprendre le métier et les bonnes pratiques. Après avoir lu l'article, on a peur pour lui même à court terme.

Merci pour votre commentaire. Il sera visible prochainement sous réserve de validation.

 a le à :