Les éditeurs européens ont enfin une "arme" anti Amazon

Jean-Pierre Gonguet

Jean-Pierre Gonguet
Affirmation surprenante ? Oui. D'autant qu'elle ne vient pas de Jeff Bezos, mais de Denis Mollat, patron à Bordeaux de la plus grande librairie indépendante française. Peu de secteurs industriels paraissaient autant menacés par les Gafa que l'édition et la distribution de livres.
Mais, retournement de l'histoire, en juin 2015, c'est Amazon qui, cette fois, regarde d'un oeil très méfiant la création, à Paris, dans les locaux de Cap Digital, d'une structure de développement d'une dizaine de personnes. Leur mission : développer l'application Readium pour l'édition française et européenne et mettre sur pied en peu de temps la plateforme et les outils qui vont permettre de lire n'importe quel livre numérique sur n'importe quel support.
Readium, créé par l'association américaine International Digital Publishing Forum (IDPF), est un outil qui permet de développer des formats epub dans tous les métiers de l'écrit, du livre aux magazines. C'est surtout un outil neutre, n'appartenant à aucun Gafa et totalement interopérable. Fini la dépendance aux systèmes propriétaires : un livre acheté sur Amazon sera lu sans liseuse Kindle, chez Apple sans iPad ou sans Kobo à la Fnac. Chacun achètera sans se soucier du support ni du vendeur : Mollat à Bordeaux et Decitre à Lyon seront sur Readium.
Posséder les compétences techniques pour éditer un livre numérique en fonction de tous les formats du marché est devenu d'autant plus difficile que l'outil quasi hégémonique dans l'édition, Adobe eBook Platform, a augmenté ses prix au fur et à mesure de sa mainmise sur le marché de l'édition. Readium coûte au moins cinq fois moins cher qu'Adobe, il est plus performant, et il est en code source ouvert (open source). Le rêve.
Restait à convaincre les Américains de l'IDPF et son patron Bill Mac Coy.
Les Frenchies, installés dans Cap Digital, vont donc travailler sur la sécurisation des contenus et les fonctionnalités, et « évangéliser » l'Europe. Mais nul ne se voile la face, c'est une guerre économique, en particulier contre Amazon, qui se joue. Google et Facebook ont déjà compris et ont rejoint Readium. Il est d'ailleurs disponible dans Google Chrome.
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Adobe lui-même a rejoint le mouvement open source :
Apple, Cisco, Microsoft, IBM ont tous mis un premier pied dans Readium. Apple comme Amazon a investi des milliards dans ses propres systèmes, mais la firme à la pomme semble préférer la coopération et l'open source à la guerre frontale.
Patrick Cocquet, le directeur général de Cap Digital, l'un des précurseurs du projet, ne cache pas que Readium est « une arme anti-Gafa, car seul l'open source permet de ne pas se faire manger par les Gafa ». Et surtout, il est content d'avoir convaincu Bill Mac Coy :
Tout est en place pour que l'édition française réussisse sa transformation numérique. Pour l'instant, la part du numérique dans la vente de livres est infinitésimale en France : moins de 2 % du chiffre d'affaires global, mais 6% en Allemagne (ou Amazon est quasi hégémonique) et 12 % en Angleterre.
La guerre menée par les éditeurs sur les droits d'auteur a bien sûr bloqué un peu le livre numérique, mais surtout, les marchés américains et anglais ont basculé sur des liseuses spécialisées. Les Français préfèrent les tablettes, pourtant beaucoup moins confortables pour la lecture et sur lesquelles l'attention est toujours attirée par autre chose. Readium devrait les faire changer d'habitude.
Reste à savoir quand le marché va démarrer.
Et son pari est bien sûr qu'ils viendront acheter une liseuse sur Readium dans la librairie Mollat...
Jean-Pierre Gonguet