Les éditeurs européens ont enfin une "arme" anti Amazon

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« Toutes les librairies vont bientôt commercialiser des tablettes numériques et, a priori, elles ont tout à y gagner. »
« Toutes les librairies vont bientôt commercialiser des tablettes numériques et, a priori, elles ont tout à y gagner. » (Crédits : DR)
L'application Readium vient révolutionner le paysage numérique français et européen en permettant à tout un chacun de lire n'importe quel livre sur n'importe quel support en affranchissant de la domination des Gafa.

« Toutes les librairies vont bientôt commercialiser des tablettes numériques et, a priori, elles ont tout à y gagner. »

Affirmation surprenante ? Oui. D'autant qu'elle ne vient pas de Jeff Bezos, mais de Denis Mollat, patron à Bordeaux de la plus grande librairie indépendante française. Peu de secteurs industriels paraissaient autant menacés par les Gafa que l'édition et la distribution de livres.

Mais, retournement de l'histoire, en juin 2015, c'est Amazon qui, cette fois, regarde d'un oeil très méfiant la création, à Paris, dans les locaux de Cap Digital, d'une structure de développement d'une dizaine de personnes. Leur mission : développer l'application Readium pour l'édition française et européenne et mettre sur pied en peu de temps la plateforme et les outils qui vont permettre de lire n'importe quel livre numérique sur n'importe quel support.

Un outil neutre et interopérable

Readium, créé par l'association américaine International Digital Publishing Forum (IDPF), est un outil qui permet de développer des formats epub dans tous les métiers de l'écrit, du livre aux magazines. C'est surtout un outil neutre, n'appartenant à aucun Gafa et totalement interopérable. Fini la dépendance aux systèmes propriétaires : un livre acheté sur Amazon sera lu sans liseuse Kindle, chez Apple sans iPad ou sans Kobo à la Fnac. Chacun achètera sans se soucier du support ni du vendeur : Mollat à Bordeaux et Decitre à Lyon seront sur Readium.

« Sur le livre, l'Europe est une des terres de bataille critiques visant à éviter la domination des sociétés technologiques utilisant des formats propriétaires, explique Pierre Danet, directeur innovation et technologie numérique de Hachette Livre et vice-président de Cap Digital.

Nous ne voulions pas vivre les mêmes expériences que dans la musique ou la presse. Surtout, nous refusons de produire des formats en fonction de chaque intervenant. C'est, de toute façon, beaucoup trop cher ; de nombreux éditeurs n'arrivent pas à suivre financièrement et il fallait éviter une crise dans le secteur. Il nous fallait absolument un format unique peu coûteux. »

Readium coûte cinq fois moins cher que la solution Adobe

Posséder les compétences techniques pour éditer un livre numérique en fonction de tous les formats du marché est devenu d'autant plus difficile que l'outil quasi hégémonique dans l'édition, Adobe eBook Platform, a augmenté ses prix au fur et à mesure de sa mainmise sur le marché de l'édition. Readium coûte au moins cinq fois moins cher qu'Adobe, il est plus performant, et il est en code source ouvert (open source). Le rêve.

Restait à convaincre les Américains de l'IDPF et son patron Bill Mac Coy.

« Nous laissons trop souvent la gouvernance des associations internationales aux Américains, estime Pierre Danet. Bill Mac Coy a compris, il y a un an, que cela ne pouvait pas rester un instrument totalement américain et qu'il fallait le développer avec des gouvernances propres en Europe ou en Asie. Il en a discuté à Matignon, a hésité entre Londres et Paris, mais nous l'avons emporté. »

Les Frenchies, installés dans Cap Digital, vont donc travailler sur la sécurisation des contenus et les fonctionnalités, et « évangéliser » l'Europe. Mais nul ne se voile la face, c'est une guerre économique, en particulier contre Amazon, qui se joue. Google et Facebook ont déjà compris et ont rejoint Readium. Il est d'ailleurs disponible dans Google Chrome.

Adobe lui-même a rejoint le mouvement open source :

« On est un peu tombés du placard quand ils sont arrivés, se rappelle Pierre Danet, mais ce sont des entreprises tellement mobiles qu'elles préfèrent toujours coopérer que rester à l'extérieur. Or là, je pense que ceux qui resteront à l'extérieur vont souffrir. »

Apple, Cisco, Microsoft, IBM ont tous mis un premier pied dans Readium. Apple comme Amazon a investi des milliards dans ses propres systèmes, mais la firme à la pomme semble préférer la coopération et l'open source à la guerre frontale.

Patrick Cocquet, le directeur général de Cap Digital, l'un des précurseurs du projet, ne cache pas que Readium est « une arme anti-Gafa, car seul l'open source permet de ne pas se faire manger par les Gafa ». Et surtout, il est content d'avoir convaincu Bill Mac Coy :

« C'est la première fois que des Américains vont créer, dans le monde numérique, une structure nouvelle qui ne soit pas une filiale en dehors de leur territoire. Et en plus, ils ont compris que c'est à Paris que cela se passait : 40% des membres européens de Readium sont des Français et plus de la moitié d'entre eux sont à Cap Digital ! »

Le marché des liseuses sur la ligne de départ

Tout est en place pour que l'édition française réussisse sa transformation numérique. Pour l'instant, la part du numérique dans la vente de livres est infinitésimale en France : moins de 2 % du chiffre d'affaires global, mais 6% en Allemagne (ou Amazon est quasi hégémonique) et 12 % en Angleterre.

La guerre menée par les éditeurs sur les droits d'auteur a bien sûr bloqué un peu le livre numérique, mais surtout, les marchés américains et anglais ont basculé sur des liseuses spécialisées. Les Français préfèrent les tablettes, pourtant beaucoup moins confortables pour la lecture et sur lesquelles l'attention est toujours attirée par autre chose. Readium devrait les faire changer d'habitude.

Reste à savoir quand le marché va démarrer.

« Quand un marché numérique s'amorce, ça se passe très vite, poursuit Denis Mollat.

Avec Readium nous mettons en place les instruments pour qu'il se mette en marche. Readium a surtout l'avantage d'être potentiellement très riche en termes de documentation et il va simplifier fabuleusement le travail universitaire. Je pense que c'est là que cela va commencer, chez les étudiants, les enseignants, les chercheurs, et, plus globalement, chez les très gros lecteurs, les très gros consommateurs de livres papier. »

Et son pari est bien sûr qu'ils viendront acheter une liseuse sur Readium dans la librairie Mollat...

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Commentaires
a écrit le 21/06/2015 à 11:33 :
Pour le moment, aucun liseuse ne fonctionne avec Readium, et sur les tablettes il n'y a pas encore d'application, ça ne marche que via un navigateur.
Réponse de le 22/06/2015 à 12:02 :
« We focus on handling EPUB publications » : l'idée de base n'a pas l'air mauvaise, car à partir du moment où il y a moyen d'avoir le fichier lui-même, on peut l'envoyer sur n'importe quelle liseuse (directement ou après conversion), mais bon, on connait tous la mentalité des éditeurs et leur besoin maladif de contrôle et de verrouillage !

À voir si la philosophie open-source et interopérabilité survivra sur le long terme...
a écrit le 21/06/2015 à 10:30 :
Donc comme ça, le lobby des éditeurs français renforcera sa main mise sur le livre électronique. Jusqu'à présent, grâce à Amazon, on arrivait à y échapper (sans pour autant acheter US, la FNAC s'alignait), mais maintenant, la boucle est bouclée: Hachette, XO et Pygmalion pourront imposer leurs conditions à toute la chaîne vu qu'elle sera 100% française !!

Et accessoirement, ça veut que mon Kindle, je peux le jeter à la poubelle et qu'on va m'obliger à racheter une liseuse FR-certified ?

À tous les détracteurs de l'inter-operabilité, vous connaissez pas Calibre ??? Et l'Europe autorise DeDRM (si ce n'est pas pour du piratage evidemment)... J'ai un Kindle PW2 et ma femme un Sony PRS T2, on s'échange nos bouquins sans problèmes, quelle que soit la source (Amazon, FNAC, Chapitre, domaine public, etc.)
a écrit le 21/06/2015 à 0:26 :
Il ne s'agit pas d'une victoire anti-amazone, mais d'une victoire sur le pluralisme. Enrayer cette volonté d'outre atlantique d'étouffer la diversité. Malheureusement on retrouve cet état d'esprit dans bien des domaines; un véritable cavalier seul.
a écrit le 20/06/2015 à 14:27 :
Incroyable article! Amazon est justement entré dans la technologie pour faire baisser le prix des livres, particulièrement en France où ils sont exubérants à cause du lobby des libraires. Ainsi Amazon propose un abonnement mensuel de 9 euros pour l'accès à une bibliothèque immense dont environ 200 ouvrages qui peuvent être directement stockés sur la liseuse. Même s'il faut débourser entre 60 et 140 euros pour l'achat de la Kindle selon le modèle, un prix très serré pour un produit de haute qualité qui plus est précurseur, le deal se révèle gratuit assez rapidement pour un lecteur régulier. Par ailleurs les systèmes complémentaires de vente de la marque rendent ces offres particulièrement attractives, la liseuse s'insérant dans une offre physique bien plus large. A moins de fournir les livres numériques gratuitement aucun vendeur n'échappe au codage des prestations proposées dont la compatibilité de lecture est particulièrement poussée chez Amazon. Quant à casser le monopole d'Amazon... il conviendrait d'être moins arrogant venant de la part d'une entreprise dont le chiffre plafonne depuis des années à 25 millions se comparant à une autre dépassant cette année les 100 milliards de dollars. Mon conseil si je peux me permettre est de revoir la communication. Amazon pourrait bien fournir une liseuse gratuitement contre un abonnement de 3 ans et l'achat d'un livre par mois, cette fois comme l'affirme la traduction du mot Kindle : Allumez le feu.

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