Petit réacteur modulaire nucléaire (SMR) : Rolls-Royce et le Royaume-Uni accélèrent la compétition mondiale

En annonçant un plan d'investissement d'au moins 405 millions de livres sterling pour accélérer la conception de petits réacteurs modulaires nucléaires, le consortium porté par Rolls-Royce et le gouvernement britannique visent à terme à implanter pas moins de 16 SMR sur le territoire. Mais au-delà de répondre aux exigences visant à décarboner la production énergétique du royaume, la filière nucléaire veut également s'accaparer des parts de marché à l'international. Les Etats-Unis, en ayant déjà signé plusieurs partenariats à l'étranger, ou encore le positionnement stratégique du Canada, semblent en avance, notamment sur la France et son SMR Nuward.

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(Crédits : Reuters)

Alors que la France a annoncé, après une première tranche de 50 millions d'euros,un plan d'investissement d'un milliard d'euros pour soutenir le "nouveau nucléaire"d'ici à 2030, et notamment les petits réacteurs modulaires (SMR), un autre pays européen veut accélérer sur cette technologie considérée par certains comme d'avenir : le Royaume-Uni. Boris Johnson, le premier ministre britannique, avait déjà annoncé l'an dernier son soutien à cette technologie dans le cadre de son plan en 10 points pour une « révolution industrielle verte ». Avec un projet d'investissement global de 405 millions de livres sterling, qui pourrait être augmenté par de nouveaux investissements, la couronne britannique veut tenter de s'intégrer à la course mondiale ultra-concurrentielle autour de ces nouveaux réacteurs nucléaires.

Un consortium Rolls-Royce, Exelon, BNF Ressources

Le gouvernement britannique va en effet financer le programme porté par Rolls-Royce à la tête d'un consortium qui planche depuis plusieurs années sur les SMR. La firme britannique va s'allier avec la société énergétique américaine Exelon et le fonds d'investissement BNF Ressources, affilié à la riche famille franco-britannique Perrodo, connue pour ses activités pétrolières, et classée 21e fortune française en 2021. Les trois partenaires investiront au total de 195 millions de livres sterling dans une nouvelle entreprise, Rolls-Royce Small Modular Reactor, sur trois ans, détenue à 80% par Rolls-Royce.

Cette tranche d'investissements privés va déclencher l'aide du gouvernement à hauteur de 210 millions de livres. Le soutien public à Rolls-Royce intervient trois ans après que le groupe d'ingénierie britannique a menacé de fermer le programme SMR à moins qu'il ne reçoive un engagement à long terme pour cette technologie. En plus de cette aide publique, le consortium poursuit ses recherches de fonds. Il est discussion pour lever 55 millions de livres avec un investisseur potentiel dont l'identité n'a pas filtré. D'autres sociétés, dont l'américain Jacobs et le britannique Laing O'Rourke, qui faisaient auparavant partie du consortium, deviendraient des partenaires de la chaîne d'approvisionnement, a déclaré Rolls-Royce.

Un coût unitaire de 2,2 milliards de livres sterling

Rolls-Royce et ses partenaires utiliseront le financement initial pour soumettre sa conception SMR aux instances de régulation des activités nucléaires du Royaume-Uni. Le processus devrait durer quatre ans, mais permettrait au consortium d'achever sa première centrale de 470 MW d'ici le début des années 2030. Chaque mini-centrale serait capable de produire suffisamment d'électricité à faible émission de carbone pour environ 1 million de foyers, estime le consortium.

"Les petits réacteurs modulaires (SMR) offrent des opportunités intéressantes pour réduire les coûts et construire plus rapidement, garantissant que nous pouvons apporter de l'électricité propre aux foyers et réduire encore plus notre utilisation déjà en baisse de combustibles fossiles volatils",a déclaré hier le secrétaire aux Affaires et à l'Énergie, Kwasi Kwarteng.

Rolls-Royce estime qu'au moins 16 SMR pourraient être installés sur des sites nucléaires opérationnels. Dans le cadre de la phase de développement, il identifiera également les sites de fabrication possibles pour les modules composants les réacteurs.

Selon l'entreprise, les cinq premiers réacteurs SMR pourraient coûter 2,2 milliards de livres sterling chacun, tombant à 1,8 milliard de livres sterling pour les unités suivantes grâce aux économies d'échelle et le savoir-faire acquis. Le groupe estime que le programme pourrait créer jusqu'à 40.000 emplois dans les régions du Royaume-Uni d'ici 2050.

Création d'emplois

La technologie est considérée au sein du gouvernement britannique comme un moyen de renforcer la sécurité énergétique de la Grande-Bretagne, de créer des emplois dans le secteur manufacturier et d'aider à mettre en œuvre le programme de « nivellement »de Johnson conçu pour garantir une répartition plus uniforme de la richesse et des emplois à travers le Royaume-Uni.

Mais aussi de repositionner le Royaume-Uni sur ce marché international en devenir. Le consortium Rolls-Royce n'a pas attendu les accords publics pour prospecter à l'international. En novembre 2020, il signait une entente avec le tchèque ČEZ pour étudier le potentiel de déploiement d'un SMR britannique en République Tchèque. Pour le moment, aucune collaboration n'est envisagée avec la France. Pourtant, les deux pays collaborent notamment sur le projet d'EPR actuellement en cours de construction : Hinkley Point, projet porté par EDF et le chinois CGN.

72 projets en développement dans le monde

En effet, la compétition internationale autour des SMR s'accélère. Fin 2020, l'agence internationale de l'énergie atomique (IAEA)dénombrait 72 projets en développement ou en construction à travers 18 pays. Ils sont développés par de nombreux acteurs, allant des entreprises publiques, notamment en Chine et en Russie, à une multitude de startups nord-américaines. Aujourd'hui aucun n'est encore en service, hormis la barge russe de Rosatom, opérationnelle depuis 2020.

Selon les données de l'OCDE et de l'Agence pour l'énergie nucléaire (AEN), le potentiel marché du SMR est évalué à 22 GW à horizon 2035. Cette prévision équivaut à 1% des capacités de production d'énergie des centrales à charbon disponibles aujourd'hui, estimées à 2047 GW.

Si la France compte bien développer ses réacteurs pour sa propre couverture énergétique, elle vise également un développement à l'international. Le pays entend s'appuyer notamment sur le projet Nuward, spécifiquement pensé pour remplacer les centrales à charbon. Selon la Société française d'énergie nucléaire (SFEN), il faut compter sur un investissement de l'ordre de 1 milliard d'euros pour la construction d'un SMR, qui pourrait être mise en service à l'horizon 2030.

Fruit d'une collaboration entre le Commissariat à l'énergie atomique (CEA), l'électricien EDF, le groupe naval militaire Naval Group et le spécialiste des réacteurs compacts TechnicAtome, il se trouve actuellement en phase de design industriel - le consortium se donnant jusqu'à fin 2022 pour déposer un dossier d'option de sûreté auprès de l'Autorité de sûreté nucléaire (ASN).

"La concurrence est variéeMais aujourd'hui, il n'y a pas encore de clients traditionnels qui soient intéressés par un produit suffisamment avancé pour être acheté. Donc, nous sommes encore dans une phase amont d'un marché en devenir auquel beaucoup de pays croient. Toutefois ce marché n'existe pas encore concrètement", expliquait en avril dernier dans La Tribune Loïc Rocard, PDG de TechnicAtome.

La France pas si bien placée

Le projet français ne figure pas dans les six concepts SMR en avance dans le processus de certification, ni dans les marchés intérieurs au plus fort potentiel, rappelle l'enquête du cabinet de conseil Mazars.

Parmi les leaders, les Etats-Unis développent deux modèles (NuScale et Holtec International), portés par déjà 452 millions de dollars alloués au SMR, dont 217 bénéficient à NuScale. Des projets d'exportation de cette technologie américaine sont déjà sur les rails. Un partenariat a été signé avec l'Afrique du Sud le 16 octobre 2020 par l'Agence américaine de financement pour le développement international.

En 2020, en Pologne, un mémorandum d'accord entre KGHM et NuScale a été signé sur le développement et la construction d'au moins quatre réacteurs SMR d'ici 2030. Le marché polonais est l'un des plus importants à capter au regard de l'utilisation massive de charbon pour ce pays de l'Union européenne. Et l'oncle Sam poursuit ses prospections au cœur de l'Union européenne. Lors de la COP26 à Glasgow, les Etats-Unis ont signé la semaine dernière un partenariat avec la Roumanie.

Les Etats-Unis et la France pourront-ils collaborer pour créer un SMR commun ? En tout cas, lors de la conférence 2019 de l'AIEA à Vienne, le consortium français NUWARD et Westinghouse Electric Company ont signé un accord-cadre en vue d'étudier une coopération dans la conception d'un SMR à destination du segment de marché des réacteurs de 300 à 400 MW.Les relations entre l'équipe de France du nucléaire et le géant Westinghouse ne sont pas nouvelles. Elles sont même à l'origine du parc nucléaire français. C'est sur la base des brevets achetés aux Américains qu'ils ont développé la filière française à partir du début des années 70.

Chine, Canada, Russie, une multitude de poids-lourds

Le Canada fait également figure de pionnier avec son modèle de réacteur Candu SMR). Un micro-réacteur pour des usages hors réseau doit être mis en service en 2026 tandis qu'un SMR électrogène avec raccordement au réseau est prévu à horizon 2028. Le Canada a également annoncé une collaboration entre la Canadian Nuclear Laboratories avec l'américain Kairos Power pour le développement d'une technologie de SMR à réacteur à sel fondu.

Quant à la demande identifiée par les Canadiens, une concertation nationale a été réalisée dès 2018 afin d'identifier les débouchés. En résulte une feuille de route stratégique, portée par la création d'un nouveau sous-secteur industriel, le positionnement du Canada au centre d'un marché exportateur mondial et la volonté de faire du pays une référence mondiale en termes de normes.

La Chine développe pour sa part le SMR ACP100, mais aussi six autres prototypes. Le marché chinois est à fort potentiel, tant l'Empire du Milieu a de forts besoins de décarboner ses réseaux de chaleur et de froid. Un démonstrateur a été lancé en 2019, le « Linglong One » intégrant la technologie SMR ACP 100 de 125 MW par la China National Nuclear Corporation à Changjiang in Hainan. Sa construction a été lancée le 13 juillet 2021.

L'Empire du Milieu développe par ailleurs le programme nucléaire le plus important du monde, avec des centaines de réacteurs en cours de construction. Là aussi, sera-t-il possible de voir une collaboration entre la France et la Chine ? Rien n'est moins sûr. L'Hexagone avait dû céder de nombreux brevets technologiques de l'EPR pour co-construire la centrale de Taishan, sans pour autant décrocher d'autres marchés chinois par la suite.

A LIRE AUSSI | Nucléaire : les Français face au rubik's cube chinois

Enfin, la Russie, qui positionne son RITM-200, fait face à une forte activité de construction de centrales nucléaires, avec cinq en construction et deux petits réacteurs modulaires (SMR) KLT40S sur une centrale nucléaire flottante (Akademik Lomonosov) qui ont été raccordés au réseau et ont commencé à produire de l'électricité le 19 décembre 2019.

Quant à l'Union européenne, elle semble engluer dans son débat sur la taxonomie des énergies vertes, c'est-à-dire la liste des énergies considérées comme vertueuses à la fois pour le climat et l'environnement que la Commission doit proposer dans les prochains mois. Celle-ci pourrait exclure le nucléaire.

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Commentaires 6
à écrit le 09/11/2021 à 16:26
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Cette annonce est une mauvaise nouvelle pour Areva et EDF. Car si le projet français est financé par l'État, le projet britannique semble financé partiellement par des entreprises. Autrement dit, dans le cas britannique, c'est un investissement réflé...

à écrit le 09/11/2021 à 16:26
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Cette annonce est une mauvaise nouvelle pour Areva et EDF. Car si le projet français est financé par l'État, le projet britannique semble financé partiellement par des entreprises. Autrement dit, dans le cas britannique, c'est un investissement réflé...

à écrit le 09/11/2021 à 14:47
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Un SMR R&R en cogénération serait idéale pour la ville de Piolle Pot : Grenoble

à écrit le 09/11/2021 à 14:09
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Les gens sont prêts c'est juste qu'il faut leur dire que ces petits réacteurs sont sécurisables, avec des conséquences importantes forcément mais contrairement aux centrales nucléaires classiques dont Fukushima nous parle chaque jour depuis 10 ans ma...

le 04/04/2022 à 21:00
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le probleme avec Fukushima, est que le reacteur en fusion est dans une nappe phreatique et rien n arrete la fusion . Tout a echoue. (meme le mur de glace qui devait isoler le reacteur). Bon , les fuites radioactives sont minimes a l echelle de la pla...

à écrit le 09/11/2021 à 12:05
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Si on fait maintenant des petits réacteurs, c'est donc bien que l'EPR, ultra-gros et ultra-puissant, était une erreur de conception à la base. Ils auraient dû le faire au moins 30% moins puissant

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