Éducation, régulation, responsabilité des plateformes... Face à l'essor alarmant de la pédocriminalité en ligne, protéger les enfants dans l’espace numérique est une exigence morale et un devoir de société selon la députée Alexandra Martin.
À l'heure où nos vies s'organisent derrière des écrans, où les cours de récréation se prolongent jusque dans les téléphones portables et sur les réseaux sociaux, une inquiétude sourde, persistante, s'installe dans le cœur de nombreux parents, éducateurs et citoyens : celle de ne plus savoir comment protéger efficacement nos enfants.
Le numérique, formidable vecteur de savoirs, d'échanges et d'opportunités, s'est aussi mué en un territoire obscur, un lieu où les violences les plus intolérables peuvent se dissimuler, prospérer, frapper en silence. Aujourd'hui, un danger grandit dans l'ombre : celui de la pédocriminalité en ligne.
Ce mal insidieux se propage avec une facilité déconcertante. Leurrer un mineur, diffuser des images à caractère pédopornographique, harceler, manipuler, exploiter : ces actes, qui auraient autrefois nécessité une proximité physique, s'exécutent désormais à distance, en quelques clics, dissimulés derrière un écran. Et cette distance ne les rend ni moins graves ni moins dévastateurs, bien au contraire. Ce qui était rare devient courant. Ce qui était caché devient viral.
Brouiller les frontières entre réel et virtuel
Dans ce contexte, la France, comme toutes les nations civilisées, doit tenir son rang. Il est de notre devoir collectif de ne pas laisser le progrès technologique dépasser notre capacité à faire respecter le droit. Car en matière de protection de l'enfance aucun délai ni compromis n'est acceptable.
Les violences numériques prennent aujourd'hui des formes multiples, souvent méconnues, parfois terriblement nouvelles. Elles peuvent être insidieuses ou d'une brutalité extrême lorsqu'elles atteignent l'intégrité psychologique ou sexuelle de l'enfant.
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Ces pratiques participent à une violence invisible, mais bien réelle, dont les conséquences peuvent être dévastatrices.
Ainsi, le cyberharcèlement détruit peu à peu la confiance en soi et l'humiliation publique isole. A cela s'ajoutent de nouvelles formes d'atteintes rendues possibles par les technologies d'IA : la création de deepfakes à caractère sexuel, souvent utilisés pour humilier ou exercer un chantage en ligne, ainsi que la génération de modèles d'intelligence artificielle imitant des personnes, parfois des mineurs, dans des scènes explicites.
Ces pratiques, qui se diffusent à grande échelle, brouillent les frontières entre le réel et le virtuel et amplifient la détresse psychologique des victimes. Elles participent à une violence invisible, mais bien réelle, dont les conséquences peuvent être dévastatrices.
Prolongement de notre société
Dans les univers immersifs comme le métavers, ces violences prennent une tournure encore plus inquiétante. Des simulations d'agressions sexuelles, des « viols virtuels », y sont rapportés, vécus comme réels par les victimes. Là aussi, les effets sont profonds. L'agression sexuelle virtuelle, trop souvent minimisée, peut marquer durablement un enfant. Son corps n'a peut-être pas été touché, mais son être, lui, a été blessé.
Le numérique ne protège pas de la douleur. Il la prolonge, parfois l'intensifie. Et c'est bien cela qu'il faut comprendre : ces violences ne sont pas virtuelles, elles sont bien réelles dans leurs conséquences.
Derrière chaque écran, il y a une histoire. Un enfant qui doute, qui souffre, qui ne sait pas à qui parler. Des parents impuissants, parfois ignorants du drame qui se joue à quelques mètres d'eux. Des enseignants dépassés, des institutions en retard. Les séquelles sont bien réelles, parfois indélébiles. Le numérique n'est pas un univers parallèle : il est le prolongement de notre société, avec ses règles, ses responsabilités et ses dérives.
Former, informer, prévenir
Les grandes plateformes numériques ont une part de responsabilité à laquelle elles ne peuvent pas se soustraire. Ces géants du web, qui concentrent tant de talents, de ressources et de technologies, doivent cesser de se cacher derrière l'argument de la neutralité. Quelques-unes de ces grandes plateformes s'intéressent et œuvrent pour faire évoluer les procédures de signalements, mais trop peu s'investissent sur le sujet. Pourtant, elles savent. Elles peuvent. Elles doivent. Détecter, modérer, signaler : ce n'est plus une option, c'est une obligation morale et juridique. Laisser faire, c'est couvrir. Fermer les yeux, c'est devenir complice.
Une loi qui place la prévention au cœur de la stratégie : éduquer les enfants, accompagner les parents, outiller les enseignants.
Notre arsenal législatif, bien que renforcé, demeure insuffisant. Trop en retard face à la rapidité des développements des nouvelles technologies. Trop lent dans ses réponses. Trop flou dans ses obligations. Trop timide face à la gravité des faits. Il est temps de doter notre pays d'une législation à la hauteur de l'enjeu : ferme, cohérente, ambitieuse. Une loi qui donne à l'État les moyens d'agir vite, fort, efficacement. Une loi qui place la prévention au cœur de la stratégie : éduquer les enfants, accompagner les parents, outiller les enseignants. Une loi qui impose aux plateformes une responsabilité claire, sans possibilité d'échapper à celle-ci.
L'éducation reste notre premier rempart. Non pas pour effrayer nos enfants, mais pour les éclairer. Pour leur donner les moyens de comprendre, de se protéger et parler. Il faut en faire une culture commune : à l'école, à la maison, dans les médias. Former, informer, prévenir : tel doit être notre mot d'ordre.
Dette sacrée
Comme le rappelle le magistrat et ancien président de la CIIVISE, Édouard Durand, « ce qui est moral, c'est de protéger le développement de l'enfant, car il est vulnérable et garant de la continuité du monde ». Cette phrase doit résonner comme un engagement solennel. En défendant les enfants, nous défendons notre avenir, notre humanité, notre dignité collective.
Car au fond, il ne s'agit pas simplement de régulation ou de technique. Défendre les enfants, c'est dire ce que nous voulons être, en tant que société. C'est affirmer haut et fort que l'enfance ne se négocie pas. Que la dignité humaine ne se vend pas au plus offrant de l'audience ou du clic. C'est rappeler que nous, adultes, avons une dette sacrée envers ceux qui ne peuvent encore se défendre seuls.
Ce combat ne sera pas gagné par un seul acteur. Il exige l'engagement de tous : État, collectivités, entreprises, associations, parents, éducateurs, citoyens. L'indifférence n'a plus sa place. Le silence n'a plus d'excuse. Il est temps de choisir la voie de la responsabilité, de la fermeté mais aussi de l'humanité. Pour qu'aucun enfant ne soit abandonné derrière un écran. Pour qu'aucune victime ne soit oubliée. Et pour que chaque adulte, où qu'il soit, se souvienne de ce devoir premier : protéger l'innocence.
Alexandra Martin est l'autrice de la proposition de loi visant à renforcer la protection des mineurs en ligne et la lutte contre la pédocriminalité, déposée le 11 mars 2025.