ACT50 — La directrice du développement durable de Kering, Marie-Claire Daveu, analyse la dépendance de ses activités à la biodiversité et détaille la stratégie du groupe de luxe sur ce sujet.
Kering a mis en place depuis 2020 une politique de préservation de la biodiversité ambitieuse en réponse à sa grande dépendance aux matières premières issues de la nature ou de l'agriculture.
LA TRIBUNE DIMANCHE — Quelles sont vos principales motivations pour préserver la biodiversité ?
MARIE-CLAIRE DAVEU — La biodiversité a longtemps été le parent pauvre des politiques environnementales des entreprises. Chez Kering, lorsque François-Henri Pinault a pris les rênes du groupe, il y a presque vingt ans, les enjeux liés au développement durable sont devenus centraux. Avant même toute pression de nos clients ou de nos actionnaires, il était convaincu qu'ils étaient essentiels à notre stratégie, aussi bien en termes d'éthique que de business puisqu'en effet, les matières premières que nous utilisons proviennent de la nature ou de l'agriculture. Cette forte dépendance est importante par rapport à la résilience de nos chaînes d'approvisionnement. Les attentes du secteur financier sont celles qui ont le plus évolué ces dernières années. Les sujets ESG emportent des enjeux croissants de gestion des risques en termes de résilience de nos chaînes d'approvisionnement, de fonctionnement et de risque réputationnel.
Du côté des clients, pour la majorité d'entre eux, le luxe est synonyme de savoir-faire, d'héritage, de très haute qualité, et reste aussi associé à la prise en compte du bien-être des personnes dans l'entreprise et en dehors. Les plus jeunes sont davantage informés et auscultent de plus en plus les activités des entreprises. Nos initiatives sont d'ailleurs aussi importantes aux yeux des jeunes diplômés, et jouer pleinement la carte de la transparence, sur nos actions environnementales par exemple, permet de recruter les meilleurs talents, dans un marché de l'emploi très concurrentiel.
Nous sommes très conscients que nous ne serions pas en mesure d'atteindre nos objectifs climatiques.
Parallèlement, la réglementation devient de plus en plus exigeante. En Europe, la mise en œuvre de la CSRD - nouvelle directive européenne de reporting extra-financier - n'en est encore qu'à ses prémices mais peut se révéler très précieuse si elle est utilisée comme outil de gouvernance. Les entreprises communiquent de plus en plus sur ces sujets, toutefois il reste difficile pour les analystes de disposer d'éléments tangibles de comparaison. Enfin, nous sommes très conscients que nous ne serions pas en mesure d'atteindre nos objectifs climatiques, qui viennent d'être certifiés SBTi (1) (Science based target initiative), sans disposer d'un outil performant en matière de biodiversité.
Vous avez été pionniers dans la comptabilité environnementale il y a 10 ans, quelle utilisation en faites-vous encore aujourd'hui ?
Conscients que l'on ne peut pas réduire ce que l'on ne sait pas mesurer, nous avons publié notre premier Compte de résultat environnemental (EP&L, pour l'acronyme anglais) à l'échelle du groupe en 2015. Cet outil mesure les émissions de CO2, la consommation d'eau, la pollution de l'air et de l'eau, l'utilisation des sols et la production de déchets générés par les activités de chacune de nos maisons et dans l'ensemble de sa chaîne d'approvisionnement, puis calcule le coût, en euros, de ces impacts pour la planète. Ainsi, l'EP&L nous permet-il de mieux dialoguer avec les équipes Finance afin de transformer les pratiques plus rapidement, mais aussi de cartographier nos impacts environnementaux et de les tracer jusqu'aux fermes d'élevages ou aux champs. À la lumière de ces résultats, nous avons mis en place ces dix dernières années des filières d'approvisionnement durable mais aussi des programmes de restauration et de préservation de la biodiversité comme le Fonds Régénératif pour la Nature, lancé avec Conservation International en 2021.
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Il vise à transformer un million d'hectares d'agriculture conventionnelle en agriculture régénératrice et se concentre sur quatre matières premières clés : le cuir, le coton, le cachemire et la laine - ainsi mieux produites, elles seront incluses dans les chaînes d'approvisionnement du secteur de la mode. Adossés à l'ONG Conservation International - qui apporte son expertise technique - nous soutenons des éleveurs aussi bien en France qu'Afrique du Sud. Nous avons ouvert ce fonds à d'autres entreprises, et Inditex [maison mère de ZARA notamment] y a investi 15 millions d'euros. Nous n'achetons aucune matière première en direct mais notre objectif est que toutes ces cultures puissent intégrer notre chaîne d'approvisionnement. Il reste encore beaucoup à finaliser, en collaboration avec nos fournisseurs de rang 1. Nous les encourageons à s'approvisionner auprès de ces producteurs, ainsi qu'auprès de fabricants de cachemire ou de nylon recyclé. En parallèle, indépendamment de notre chaîne d'approvisionnement, nous préservons un million d'hectares d'habitats « irremplaçables » critiques, à haute valeur patrimoniale, sans aucune production attendue.
Quels autres leviers actionnez-vous en dehors de l'agriculture régénératrice ?
Depuis 2019, nous appliquons les principes qui structurent la loi Agec [loi antigaspillage pour une économie circulaire]dans tous nos pays. Nous ne détruisons plus les invendus et récupérons les matières premières pour les recycler. L'innovation joue un rôle clé dans l'atteinte de nos objectifs de développement durable, c'est la raison pour laquelle nous travaillons avec plus de 250 start-up dans le monde et sur toute la chaîne de valeur. Nos Maisons sont également très actives en matière d'innovation : par exemple, Balenciaga a conçu un manteau à base de nano cellulose et un autre en mycélium.
Les entreprises ont de plus en plus conscience de l'importance et de l'urgence d'avoir des chaînes d'approvisionnement résilientes.
Au niveau du Groupe, nous avons créé un Kering Generation Award en 2018, en Chine, pour identifier des solutions plus durables pour la partie textile, et avons répliqué cette initiative au Japon puis en Arabie saoudite. Cette année, nous venons d'étendre le concept de cet Award à nos activités joaillerie. Enfin, nous croyons beaucoup au collectif. Nous avons initié le Fashion Pact à la demande du président Emmanuel Macron lors du G7 de 2019 : cette coalition est pilotée par les CEO de 75 entreprises dans 17 pays et représente 30 % du secteur de la mode au plan mondial. Aucun groupe ne peut relever les défis de notre siècle seul : le succès reposera sur le collectif et l'open source.
On observe un certain recul sur ces sujets environnementaux, symbolisé par la réélection d'un climatosceptique assumé à la Maison Blanche.
Ce qui ne change pas, ce sont les limites physiques de la planète. Les discours diffèrent parfois de la réalité mais les entreprises ont de plus en plus conscience de l'importance et de l'urgence d'avoir des chaînes d'approvisionnement résilientes. Tout le monde veut cependant continuer à satisfaire les clients et faire tourner l'économie ! Au-delà des tensions géopolitiques et des crises économiques, limiter le changement climatique, l'érosion de la biodiversité et celle de nombreuses ressources naturelles sont aujourd'hui des enjeux incontournables. Il n'est plus possible de fermer les yeux, nous devons tous nous mobiliser et c'est passionnant et formidable d'avancer sur ces défis !
(1) La Science-based Targets Initiative certifie les objectifs de réduction des émissions de gaz à effet de serre des entreprises en ligne avec l'accord de Paris et conformes à la science climatique