Heureux qui, comme Ulysse

HOMO NUMERICUS. Parcourir le monde à la découverte de nouvelles terres et se frotter à d'autres cultures est une dimension essentielle de la nature humaine. Les univers virtuels n'y changeront rien. Par Philippe Boyer, directeur relations institutionnelles et innovation à Covivio.
Philippe Boyer
Vue de l'île de Mykonos, une île des Cyclades, en mer Égée. L’île évoque celle décrite dans L’Odyssée d'Homère qui est habitée par le peuple imaginaire des Lotophages, lesquels sont des « mangeurs de lotos », plante dont la consommation a la propriété de faire oublier à ceux qui en mangent qui ils sont et d'où ils viennent - une épreuve existentielle, entre perte de la mémoire et oubli du retour, que devront affronter Ulysse et ses compagnons de voyage (et d'aventure).
Vue de l'île de Mykonos, une île des Cyclades, en mer Égée. L’île évoque celle décrite dans "L’Odyssée" d'Homère qui est habitée par le peuple imaginaire des Lotophages, lesquels sont des « mangeurs de lotos », plante dont la consommation a la propriété de faire oublier à ceux qui en mangent qui ils sont et d'où ils viennent - une épreuve existentielle, entre perte de la mémoire et oubli du retour, que devront affronter Ulysse et ses compagnons de voyage (et d'aventure). (Crédits : Reuters)

On doit aux Romantiques Allemands du 18e siècle le mot quasi intraduisible de «Wanderlust». Bien avant qu'il ne devienne un terme à la mode, notamment utilisé par Hollywood pour le film (très moyen) éponyme[1], Wanderlust désignait chez Goethe le désir et la joie (Lust) du voyage, de l'errance et de la randonnée (Wandern), d'où la traduction approximative par "esprit d'aventure". L'écrivain Sylvain Tesson en a fait sa philosophie personnelle.

Dans son « Petit traité sur l'immensité du monde », il se désigne lui-même comme une sorte « d'arpenteur du monde » en décrivant son irrépressible appel d'aller au-devant de cet ailleurs dont nous rêvons tous, particulièrement en ces mois d'été où le temps des vacances rime souvent avec celui des voyages.

Élargir son horizon

Bien que voyager oblige à rompre avec ses habitudes et la quiétude de son petit monde, il n'empêche, les bénéfices qu'il procure dépassent largement les tracas qu'il impose (temps passé dans les transports, installation sur son lieu de villégiature...). Dès les premières lignes de l'Odyssée d'Homère, on comprend que le héros, Ulysse, incarne ce Wanderlust. La mythologie grecque décrit cet infatigable voyageur comme un homme désireux d'élargir son horizon. Au pays des Cimmériens, comme à la rencontre du peuple des Lotophages, ses vingt années de pérégrinations et d'errance dans les Cyclades, jusqu'à son retour en Ithaque, démontrent que ce navigateur mythologique était autant animé par un idéal de liberté que par une authentique soif de curiosité et d'ouverture aux autres.

Augmentation des flux touristiques

Dans un contexte où des milliards de personnes ont été privées de cette aspiration à élargir leur horizon en allant à la rencontre des autres pendant ces deux années de pandémie, ce besoin de voyages ne se dément pas, comme en témoigne la forte reprise des flux de touristes depuis le début de la saison estivale. Pour autant, on se doute que le tourisme de masse tel qu'on l'a connu au cours des décennies passées devrait connaître de profondes évolutions.

Que celles-ci soient démographiques (nouvelles classes moyennes, vieillissement des populations dans les pays occidentaux et en Asie : Chine, Japon...) sanitaires (pandémies), socio-économiques (inflation, crises sociales), géopolitiques (actuellement, du fait de conflits ou de risques géopolitiques, la moitié des pays de la planète ne sont pas accessibles ou recommandés), environnementales (impact des changements climatiques, essor de l'éco-tourisme)... ces méga-facteurs exerceront une influence profonde et durable sur l'évolution de ce secteur qui, selon, l'Organisation mondiale du tourisme[1], devrait compter 2 milliards de touristes en 2030 et 3 milliards d'ici à 2050. Dans un court essai, récemment paru (L'an zéro du tourisme. Penser l'avenir après la Grande Pandémie[2]) les auteurs, David Medioni et Jean Viard, font le pari qu'il faudra repenser nos façons de voyager à l'aune de tous ces nouveaux défis.

Voyager dans le métavers ?

Les innovations technologiques au sens large, ont également profondément reconfiguré les modèles économiques de ce secteur. De l'économie collaborative en passant par la digitalisation (Big Data, intelligence artificielle...), sans oublier l'usage (pour l'heure encore marginal) de la réalité virtuelle, ces nouvelles technologies sont à l'origine d'une évolution des modèles économiques de cette industrie en permettant l'apparition d'offres de plus en plus personnalisées.

Avec le "métavers" (ces mondes virtuels parallèles inspirés des jeux vidéo dans lesquels il est possible via l'utilisation d'avatars de s'amuser, s'éduquer, travailler, voire de voyager), il sera en théorie possible d'inventer de nouvelles façons de faire du tourisme. L'immersion dans le métavers (via un casque ou des lunettes de réalité augmentée) permettra ainsi d'explorer des endroits lointains, disparus ou inaccessibles. Dit autrement, la valeur ajoutée du métavers sera de proposer des expériences impossibles à réaliser dans la « vraie vie », comme se promener dans des destinations anciennes, interagir avec des personnages d'époque, ou bien, pourquoi pas, inventer de nouvelles destinations touristiques via des univers spécifiques, à l'instar de MoyaLand[3], l'univers virtuel de l'artiste Patrick Moya sur la plate-forme Second Life.

Aspiration par le mouvement vertical des cimes

Aussi esthétiques et perfectionnés soient-ils, ces univers virtuels permettront-ils pour autant d'égaler la véritable sensation de vivre pleinement et d'apprécier un endroit dont on a rêvé de s'y rendre un jour ? Certes, un casque de réalité virtuelle permet de découvrir les dessous et secrets d'un lieu, mais pourrons-nous ressentir avec la même intensité l'effort de l'alpiniste « aspiré par le mouvement vertical des cimes[4]» pour reprendre l'analogie de Gaston Bachelard dans « L'air et les songes », ou la sensation unique de la puissance de l'océan qui vient s'échouer le long des remparts de Saint-Malo ? Dit autrement, le métavers, pourra sans doute combler notre aspiration à parcourir le monde mais, aussi perfectionné et réaliste qu'il puisse être, il ne permettra sans doute pas d'assouvir pleinement ce « Wanderlust » qui sommeille en chacun de nous en tant qu'appel du large, appel à vivre cette errance et de la randonnée que résume ce vers du 16e siècle : « Heureux qui comme Ulysse, a fait un beau voyage... » Bonnes vacances, avec ou sans l'Odyssée dans nos sacs de plage...

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NOTES

1https://www.unwto.org/fr/unwto-tourism-dashboard

2https://www.jean-jaures.org/publication/lan-zero-du-tourisme-penser-lavenir-apres-la-grande-pandemie/

3 https://www.moyapatrick.com/sltourisme.htm

4 Etienne Klein : Psychisme ascensionnel, Editions Arthaud

Philippe Boyer

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Commentaires 2
à écrit le 17/07/2022 à 10:13
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C'est vrai tout ces gens qui font des selfies devant un temple inca, se précipitant à en faire un autre ailleurs, le maximum dans une journée. Vous séparez deux phénomènes qui se sont déjà rejoints.

à écrit le 15/07/2022 à 18:50
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La mondialisation n"a fait qu'aplanir les contrastes, le tourisme de masse y participe et la technologie la tue!

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