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OpinionsHomo Numericus

Saut de puces

Philippe Boyer

Publié le 14 février 2024 à 10:41 - Mis à jour le 14 février 2024 à 14:46

Photo d'illustration

Photo d'illustration

FLORENCE LO

Le Quotidien Numérique

13 juin 2026

Photo d'illustration de l'article
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HOMO NUMERICUS. Le marché des puces et processeurs qui font tourner appareils électroniques et systèmes d'intelligence artificielle est un défi à la fois technologique et géopolitique. Par Philippe Boyer, directeur relations institutionnelles et innovation à Covivio.

Pour les physiciens qui travaillent sur l'infiniment petit, à l'échelle de l'atome, de l'ordre de 0,1 nanomètre (nm), soit 0,1 milliardième de mètre, les microprocesseurs qui équipent ordinateurs et autres objets électroniques, sont des composants « énormes ». Bien sûr, tout est relatif lorsqu'on sait que la gravure des puces se fait à une échelle comprise entre 5, 3, voire 2 nanomètres (nm), surface en dessous de laquelle il semble difficile d'aller, sauf à plonger dans le monde des quanta, ce plus « petit concevable de l'Univers », mis à jour par le physicien Max Planck qui émit l'hypothèse que cette quantité minimale de grandeur équivalait à 1,62x10 moins 35 mètres. Je ne me risquerais pas à me lancer dans la conversion de ce nombre en nanomètre...

Dans ce remake industriel de «Chérie, j'ai rétréci les gosses », la miniaturisation extrême de la gravure de puces est devenue un enjeu crucial tant il importe de placer toujours plus de transistors sur une surface donnée. Plus la gravure sera fine, plus il sera possible d'augmenter le nombre de composants électroniques et partant réduire les distances à parcourir d'élément à élément. De là découleront la réactivité des processeurs, donc leurs performances globales en matière de consommation d'énergie et d'autonomie.

Guerre des puces

À ce moment de l'histoire des technologies qui nécessitent toujours plus de puissance et de vélocité pour répondre aux nouveaux besoins générés par tout un tas d'applicatifs, à commencer par nos smartphones de plus en plus « truffés » de fonctionnalités à base d'IA mais aussi les objets connectés, les systèmes d'armements sans oublier bien sûr la production de machines pour entraîner et faire fonctionner des programmes d'intelligence artificielle, on comprend le dessous des cartes pour sécuriser et produire ces composants essentiels qui, sans eux, condamnent un État à jouer le rôle de supplétif sur ces sujets devenus hautement stratégiques.

Au titre de cette « guerre des puces », l'oligopole formé par les américains Nvidia, Intel ou Qualcomm, le taïwanais TSMC, le coréen Samsung ou encore le chinois SMIC, ne sera peut-être plus en situation aussi avantageuse du fait que de nouveaux acteurs entendent entrer dans la partie tant pour sécuriser leurs propres productions que pour se faire « une place au soleil » sur ce marché euphorique, si l'on en croit les récentes valorisations boursières de ces sociétés, à commencer par celle de Nvidia qui, il y a quelques jours, atteint plus de 1.800 milliards de dollars dépassant celle d'Amazon...

L'infiniment petit a besoin d'infiniment de capitaux

De nombreux acteurs se pressent sur cette industrie pourtant hyper capitalistique où des sommes colossales sont indispensables pour innover et produire en grande quantité ces processeurs hyper-miniaturisés. Outre l'apparition de start-ups qui entendent se positionner sur ce marché, les GAFAM s'y intéressent également, à l'instar de Meta qui, devant considérer qu'elle est trop dépendante de Nvidia, annonça récemment vouloir voler de ses propres ailes en développant « Artemis », puce « maison » destinée à soutenir ses développements dans l'intelligence artificielle.

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Ce marché de l'infiniment petit brasse des sommes infiniment grandes, à en donner parfois le tournis. Sam Altman, patron d'OpenAI (Chat GPT), bien décidé à prendre son destin en main, annonça récemment vouloir lever près de 7.000 milliards de dollars (au choix, l'équivalent de 7% du PIB mondial en 2023 ou deux années et demie de PIB de la France...) et cela dans le but de démultiplier les capacités mondiales de production de semi-conducteurs tout en, au passage, sécurisant son propre approvisionnement en processeurs graphiques indispensables pour faire tourner les IA génératives telles que ChatGPT.

Course à l'hégémonie mondiale

Au cœur de la géopolitique mondiale, les puces électroniques sont un enjeu majeur dans la rivalité que se livrent les nations, et singulièrement les États-Unis et la Chine. Pour cette dernière, il est évident que le fait de vouloir s'emparer de l'île de Taïwan fait partie de l'équation géopolitique consistant à mettre la main sur un pays leader dans la production de semi-conducteurs. Si aux États-Unis, l'adoption mi 2022, par le Congrès, du Chips and Science Act (Chips Act) fut pensé comme une réponse à 53 milliards de dollars pour relocaliser la production de semi-conducteurs, ce paquet législatif avait également pour ambition d'empêcher la Chine de monter en compétences sur ce domaine et à terme de fragiliser Washington sur des sujets en lien avec la surveillance, la défense et la maîtrise de l'intelligence artificielle.

Plan européen à 40 milliards

En Europe, le récent « EU Chips Act » d'un montant de 40 milliards d'euros, s'inspira de la même philosophie que le texte américain, à savoir soutenir le renforcement des capacités technologiques et d'innovation en matière de semi-conducteurs, tout en garantissant la sécurité de l'approvisionnement des États membres. Une véritable nécessité pour, et sans chercher à rattraper à tout prix l'avance de Taïwan, de la Corée du Sud ou des États-Unis, développer nos points forts, à l'instar des machines-outils de pointe ou le design des puces pour certains secteurs stratégiques, comme l'automobile, la défense ou l'aérien. Au fond, réaffirmer, comme Jean de la Fontaine l'avait écrit dans sa fable « Le lion et le rat » qu'on a toujours besoin d'un plus petit que soi...

Philippe Boyer

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