Les illusions de la Russie à nouveau brisées à Kharkov

Kharkov 1942, Kharkiv 2022. Deux époques différentes mais deux échecs russes retentissants. Au-delà des ambitions brisées de Vladimir Poutine devant ce qui était l'un des plus grands centres industriels de l'Union soviétique, l'Ukraine et la Russie devront trouver un règlement pacifique de leurs différends à l'issue d'un conflit, qui pourrait durer. Et l'Europe devra alors vivre en bonne intelligence avec son voisin russe. Par le groupe Mars.

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Bénéficiant d'une situation tactique initialement favorable, l'armée rouge échoue pourtant de nouveau à reprendre Kharkov au printemps 1942. La Luftwaffe a certes joué un rôle déterminant pour briser les offensives soviétiques, mais l'échec est dû avant tout à une mauvaise évaluation du rapport de forces, notamment des forces morales de l'ennemi. (Le groupe Mars)
"Bénéficiant d'une situation tactique initialement favorable, l'armée rouge échoue pourtant de nouveau à reprendre Kharkov au printemps 1942. La Luftwaffe a certes joué un rôle déterminant pour briser les offensives soviétiques, mais l'échec est dû avant tout à une mauvaise évaluation du rapport de forces, notamment des forces morales de l'ennemi". (Le groupe Mars) (Crédits : Reuters)

Dans la foulée du succès des Éditions de l'école de guerre, le ministère des armées vient de lancer une nouvelle collection intitulée « champs de bataille », dirigée par l'historien Jean Lopez, spécialiste incontesté de la Deuxième guerre mondiale, en particulier de la guerre à l'Est. Avec une incroyable prescience, le premier volume de cette collection, publié par Perrin en décembre dernier, rappelle un événement oublié de 1942 : la troisième bataille de Kharkov, « dernier désastre de l'armée rouge ». La tentation est grande d'établir, 80 ans plus tard jour pour jour, une comparaison avec l'actualité en Ukraine.

Kharkov, très hostile aux Allemands

Quand les forces du IIIe Reich envahissent l'Union soviétique au début de l'été 1941, en violation du pacte germano-soviétique de 1939 qui avait permis à la Wehrmacht de vaincre la Pologne et la France, Kharkov est la 4e ville d'URSS par sa population (près d'un million d'habitants) et la première d'Ukraine, avant Kiev et Odessa. Sa croissance rapide doit tout à l'industrie lourde, notamment ferroviaire, et à la proximité du bassin minier du Donbass, conurbation industrielle et très peuplée dont le débouché naturel est la cité portuaire de Marioupol, riche de ces aciéries. Le Donbass était en quelque sorte la Ruhr soviétique. C'est pourquoi, aux yeux d'Hitler, la conquête de la région « constitue un objectif plus important que Moscou ». Aucune ville n'aura été aussi disputée de toute la guerre, avec pas moins de cinq batailles en deux ans.

Quand Kharkov tombe fin octobre 1941, les officiers allemands, habitués à une certaine passivité parfois bienveillante de la paysannerie ukrainienne, sont décontenancés par l'hostilité de toute la population locale, où le Parti communiste est extrêmement puissant. Jean Lopez précise : « Kharkov n'est pas intégrée - et ne le sera jamais - au Reichkommissariat d'Ukraine en charge, sous l'autorité du ministre Rosenberg, d'en faire une colonie agricole et un marché aux esclaves. Trop proche du front, la ville demeure sous administration militaire, celle du groupe d'armée Sud à partir de décembre. Elle est perçue par l'occupant comme un « nid judéo-bolchevique » de la pire espèce ».

L'occupation est alors encore plus brutale que dans le reste de l'Ukraine. Outre les massacres systématiques des Juifs et des partisans, comme ailleurs dans les territoires occupés, la Wehrmacht s'y livre avec une brutalité sans égale à l'expulsion de la population civile. Les crimes de guerre commis systématiquement dans la région de Kharkov et du Donbass par l'armée allemande à l'automne 1941, habilement exploités par la propagande soviétique, alimenteront la haine et le désir de vengeance des soldats de l'armée rouge pendant toute la reconquête, jusqu'à Berlin.

Déroute de l'Armée rouge en mai 1942

Après l'échec des forces hitlériennes devant Moscou, défendue par Joukov, Staline, convaincu de l'affaiblissement des forces morales « fascistes », décide de contre-attaquer en profitant de l'hiver russe, qui neutralise sans combat une partie des soldats ennemis et permet de passer les fleuves à pied sec. Dans le secteur sud-ouest, le maréchal (ukrainien) Timochenko lance une offensive dans la profondeur qui vise à reprendre Kharkov. Cette deuxième bataille de Kharkov bouscule les Allemands, surpris mais sauvés par leur aviation ; elle échoue toutefois dans son objectif premier, la reconquête de la grande cité industrielle et des axes ferroviaires qu'elle commande, essentiels à la logistique de la Wehrmacht. L'échec partiel de l'offensive de l'hiver 1941 s'explique d'abord par le manque de réserves pour exploiter les percées. Les têtes de pont saisies à l'ouest du Donets et le saillant d'Izioum seront cependant mis à profit pour la troisième bataille de Kharkov, qui se déroule du 12 au 27 mai 1942, il y a exactement 80 ans.

Bénéficiant d'une situation tactique initialement favorable, l'armée rouge échoue pourtant de nouveau à reprendre Kharkov au printemps 1942. La Luftwaffe a certes joué un rôle déterminant pour briser les offensives soviétiques, mais l'échec est dû avant tout à une mauvaise évaluation du rapport de forces, notamment des forces morales de l'ennemi. En offensive, même sur un terrain favorable comme la « Mésopotamie » ukrainienne (entre Dniepr et Donets), l'assaillant doit bénéficier au minimum d'un rapport global de 3 contre un, ce rapport étant qualitatif et non quantitatif compte tenu de la qualité des équipements et des combattants qui les servent. Mais le système stalinien se voulant plus puissant que l'arithmétique, seule devait prévaloir, contre l'opinion des stratèges soviétiques Chapochnikov et Vassilevski, la volonté du tyran relayée localement par des commissaires politiques zélés, au rang desquels figurait un certain Nikita Khrouchtchev, conseiller du maréchal Timochenko en sa qualité de Premier secrétaire du Parti communiste d'Ukraine.

Et ce qui devait arriver arriva : l'offensive victorieuse les deux premiers jours se transforme pour l'armée rouge en une déroute qui aurait dû être historique si l'historiographie n'avait jeté un voile pudique sur l'étendue du désastre : 20 divisions encerclées et anéanties, 150 à 200.000 tués ou disparus, un millier de chars détruits. Seule la bataille de Sébastopol, en juin 1942, où la défense héroïque des combattants soviétiques est exaltée malgré la défaite, permet de détourner l'attention.

Vers un enlisement du conflit avant une paix négociée

80 ans plus tard, en quoi cette bataille perdue par l'armée russo-ukrainienne peut-elle intéresser le lecteur de 2022 ? Il convient d'abord d'admettre qu'il est aussi incongru de parler aujourd'hui à un Ukrainien d'une communauté de destin entre la Russie et l'Ukraine que de rappeler l'empire franco-germanique de Charlemagne à un Français en 1940. La brutalité de l'armée russe dans son invasion de l'Ukraine depuis le 24 février a brisé pour longtemps toute perspective de réconciliation. Les générations d'Ukrainiens qui subissent aujourd'hui les conséquences de l'agression russe ne pardonneront jamais. Si l'empire russe devait un jour se reconstituer en englobant Kiev et Kharkov, cela ne pourrait se faire pacifiquement avant le XXIIe siècle.

Ensuite, alors que le champ de bataille est exactement le même (la 3e bataille de Kharkov a épargné la grande ville pour se concentrer au nord du Donbass, entre Izioum, Sloviansk et Kramatorsk), les mêmes causes politico-stratégiques semblent donner les mêmes effets à 80 ans de distance : une appréciation erronée du rapport de forces global prenant en considération les forces morales ; un système politique dans lequel la décision du tyran prévaut contre toute logique (« Staline est bon mais il est mal conseillé ») ; une propagande habile, qui parvient à ne pas s'aliéner l'opinion publique, nationale et étrangère.

Mais la comparaison s'arrête là. En 1942, la bataille perdue par l'armée rouge permet à la Wehrmacht de percer vers le Caucase et Stalingrad. En 2022, rien de tel n'arrivera. Les forces ukrainiennes sont organisées pour la défensive ; elles ne sont ni formées ni équipées pour lancer de puissantes offensives au-delà de contre-attaques ponctuelles. Au cas où l'armée russe ne parviendrait pas à percer au-delà de ses positions actuelles, elle s'organiserait à son tour en position défensive et la reconquête du terrain perdu par l'Ukraine depuis le 24 février semble tout à fait improbable.

L'armée ukrainienne n'est ni la Wehrmacht, ni la Waffen SS, en dépit des motivations douteuses de quelques milliers de combattants ultra-nationalistes. Rien ne permet de penser, quoi qu'insinuent certains propos pour le moins maladroits du président américain et de son secrétaire à la défense, que l'OTAN ait l'intention d'appuyer directement la reconquête de l'Ukraine, de « saigner à blanc l'armée russe » ou de « changer de régime » au Kremlin. La dissuasion nucléaire dans les mains du Président russe empêcherait la réalisation de tels plans, si tant est qu'ils existent, ce qui paraît improbable. Il est donc vraisemblable que le conflit s'enlise et reste gelé pour quelques années, en attendant un « règlement pacifique des différends ».

Vers une paix négociée ?

Ce faisant, au prix de lourdes pertes humaines, matérielles et symboliques, la Russie et l'Ukraine pourraient être enclines à négocier un vrai cessez-le-feu qui soit ni une capitulation (comme en 1945) ni même un armistice définitif (comme en 1918), mais ouvre la voie à une paix négociée, qui se traduirait nécessairement par un redécoupage des frontières de 1991 à 2014. Cette issue fatale aurait été évitée à l'Ukraine si l'OTAN avait recherché sincèrement une nouvelle architecture de sécurité en Europe, comme le souhaitait le tandem Kohl-Mitterrand.

Mais ce n'était pas l'intérêt des Américains. En échange de la Crimée (qui ne paraît plus négociable) et sans doute d'autres territoires historiquement russophiles de l'est et du sud de l'Ukraine (mais sans Kharkov), la Russie y perdra définitivement l'espoir de rattacher l'Ukraine à « l'espace euro-asiatique » qu'elle contrôle. Kiev aura dès lors gagné sa guerre de sécession et pourra librement postuler à l'UE, l'appartenance à l'OTAN faisant figure de nouveau casus belli, sauf à céder la moitié orientale du pays à l'est du Dniepr, qui constitue un saillant stratégique que la Russie ne peut tolérer.

Les Européens doivent-ils hurler avec les loups

Naturellement, en attendant ce « règlement pacifique des différends », chaque camp va jouer la carte nationaliste jusqu'au bout, les partisans de la négociation étant éliminés pour défaitisme et collaboration avec l'ennemi. Mais quand chacun sera suffisamment épuisé par la guerre, le temps de la vraie négociation sera arrivé.

C'est alors que chaque partie comptera ses amis. Mais comme la paix, ou ce qui lui ressemble (comme entre la Russie et le Japon depuis 1945), viendra un jour ou l'autre, il faut d'ores et déjà penser à l'après-guerre, aux relations avec les deux belligérants, mais aussi à la société civile, pour ne pas dire la société paramilitaire parallèle qui se sera constituée dans l'ombre du conflit. Il n'est un secret pour personne que les mafias italiennes ont aidé les Alliés dans la reconquête de l'Italie en 1943-1944, puis lors de la guerre froide. Il faudrait être naïf pour penser que l'État ukrainien parvienne à contrôler intégralement le formidable arsenal cédé par l'OTAN en 2022. Il risque de se produire, à une échelle bien supérieure, le même phénomène d'hyper-banditisme qu'à l'issue des guerres de sécession yougoslaves.

Les Européens réaliseront-ils que leur intérêt n'est pas de hurler avec les loups et que leurs intérêts ne sont pas les mêmes que ceux de Washington ? L'UE aura toujours pour voisine la Russie, avec laquelle il faut continuer à vivre en bonne intelligence, sans naïveté ni paranoïa. L'avenir de l'Ukraine nous préoccupe tous, et c'est bien de sécurité qu'il s'agit.

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(*) Le groupe Mars, constitué d'une trentaine de personnalités françaises issues d'horizons différents, des secteurs public et privé et du monde universitaire, se mobilise pour produire des analyses relatives aux enjeux concernant les intérêts stratégiques relatifs à l'industrie de défense et de sécurité et les choix technologiques et industriels qui sont à la base de la souveraineté de la France.

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Commentaires 6
à écrit le 16/05/2022 à 15:09
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Le contenu de l article est intelligent, bien pose et plein de sagesse. L europe n a rien a gagner dans cette guerre . Les medias font un travail de propagande pro guerre. C est dangeureux. La 3 eme guerre mondiale pointe le bout de son nez. L adesio...

à écrit le 16/05/2022 à 11:58
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"En échange de la Crimée (qui ne paraît plus négociable) et sans doute d'autres territoires historiquement russophiles de l'est et du sud de l'Ukraine (mais sans Kharkov)" Comment vous y aller un peu trop vite..... Vous n'auriez pas vu les manifest...

à écrit le 16/05/2022 à 10:51
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Les bons papiers commencent à avoir droit de publication ? Un bon point. La prudence sur l'éventualité de l' existence d'un plan démoniaque de la part de l'otan est louable, mais Machiavel ne date pas d'hier. Et puisque force détail historique ww2, ...

à écrit le 16/05/2022 à 10:40
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je vois pas en quoi l armement donné aux ukrainien va generer/renforcer une mafia. Essayez de planquer un char par ex... Et pour les missiles, ils necessitent une maintenance et sont perimes apres X annees (et si un javelin fait des merveilles face a...

à écrit le 16/05/2022 à 8:43
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Les analyses de hauts fonctionnaires et de personnalités qui vivent le monde au travers d’un miroir déformant ont souvent autant de justesse que les avis de madame Irma. Annoncer la négociation après la guerre? Quelle finesse et intelligence d’anal...

à écrit le 16/05/2022 à 8:31
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"Et l'Europe devra alors vivre en bonne intelligence avec son voisin russe" Et nous devrons y parvenir sans trop de difficultés puisque cette puissante campagne médiatique anti-Poutine actuelle fait penser au même ordre de grandeur quand les médias d...

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