Affaire des "bébés sans bras" : des territoires en question (2/6)

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(Crédits : Reuters)
Après les premiers cas dans l’Ain, des villages de Bretagne et de Loire-Atlantique ont été touchés. Le nombre de cas dans l’Ain n’est pas jugé anormal, du moins par les autorités sanitaires, mais celui des autres communes l’est. Comment l’expliquer ? Par Adrien Palluet (*)

Après les premiers cas à Druillat dans l'Ain, les communes de Guidel en Bretagne et de Mouzeil et Nort-sur-Erdre en Loire-Atlantique ont été concernées. Le nombre de cas dans l'Ain n'est pas jugé anormal, du moins par les autorités sanitaires, mais celui des autres communes l'est. Comment l'expliquer ? Quelles sont les caractéristiques des territoires où sont survenus des cas de malformations, dans l'affaire dite des « bébés sans bras » ?

Des territoires ruraux

Le 26 septembre 2018, Emmanuelle Amar, directrice du Registre des malformations en Rhône-Alpes (Remera), alerte sur un nombre anormal d'enfants atteints de malformations dans l'Ain. Dans un rayon de 17 kilomètres autour du village de Druillat, sept cas de bébés nés entre 2009 et 2014 sont identifiés dans sept villages. Quelques semaines plus tard, un rapport de Santé publique France (SPF) dénombre quatre cas en Loire-Atlantique autour du village de Mouzeil, ainsi qu'en Bretagne, à Guidel. Cette fois-ci, contrairement aux cas de l'Ain, SPF conclut à une concentration anormale d'agénésies, cette malformation qui touche le développement des membres supérieurs.

De prime abord, peu d'indices permettent d'identifier des causes communes à tous ces cas. Seul un élément rapproche les familles touchées : elles habitent en zones rurales, autour de champs de maïs et de tournesol. Plus précisément, la culture du maïs semble être un dénominateur commun aux trois territoires. On peut noter que la France est le premier exportateur européen de cette plante herbacée, et que la Bretagne et les Pays de la Loire concentrent un hectare sur quatre de ces cultures. Pour autant, en l'état actuel de l'enquête, aucun élément ne permet de pointer la responsabilité de pratiques agricoles.

Pour établir son rapport, SPF a soumis un questionnaire aux familles concernées afin de balayer tous les points susceptibles d'avoir une influence sur la grossesse et la malformation des membres des bébés. À savoir les médicaments, la pollution ou encore les pesticides (dont on parle beaucoup depuis quelque temps, avec le glyphosate, mais pas seulement).

Bases de données

En Loire-Atlantique, outre les questionnaires, le rapport de SPF s'est basé sur les bases de données BASIAS, BASOL et ARIA (Bases de données d'accidents industriels et de pollutions du sol), pour repérer tous les cas possibles de risques environnementaux. Ce travail aboutit aux éléments suivants : d'une part, que les professions des mères concernées (ayant entre 26 et 36 ans) et des pères « n'exposaient pas à des toxiques particuliers ». D'autre part, « aucune plainte concernant l'épandage de produits phytosanitaires à proximité des habitations n'a été relevée au cours des entretiens. » Si un parent a signalé la « présence de deux usines SEVESO (risque industriel) à 10 kilomètres de la commune de résidence », cette présence n'a pas fait l'objet de signalements de la part de la DREAL (Direction régionale de l'environnement, de l'alimentation et du logement), et n'a aucune pollution du sol autour de la commune n'a été établie.

Dans le Morbihan, les investigations menées de manière identique par SPF mènent à des conclusions similaires. Les mères concernées ont entre 28 et 38 ans et n'ont subi aucune anomalie pendant leur grossesse y compris pendant la prise de médicaments (Salbutamol et Ibuprofène). De plus, aucune exposition à des produits toxiques (peinture, produits industriels) n'a été recensée. Enfin, les cultures de colza, de blé, d'orge et de maïs qui entourent les foyers concernés par des cas d'agénésies n'ont pas reçu d'épandages de produits phytosanitaires pendant la période de grossesse des mères.

Dans le cas de l'Ain, les mères ont entre 21 et 29 ans et ne présentent pas non plus de problèmes pendant la grossesse (là aussi, a été enregistrée la prise de médicaments, paracétamol, sirop pour la toux, etc.). Deux mères sur sept ont été en contact avec des produits chimiques liés à leur métier de coiffeuse, mais aucun contact avec des produits industriels ou phytosanitaires n'a été relevé par l'agence nationale, malgré la résidence des familles dans « un milieu rural à dominante agricole. »

Rien de tout cela n'est conclusif. Précisons toutefois qu'en octobre 2018, SPF a rendu un rapport rédigé en réponse à une demande ministérielle de création d'un dispositif national de veille et de surveillance des anomalies congénitales liées aux expositions médicamenteuses et environnementales.

On y lit notamment qu'« Il est établi que certains produits d'origine alimentaire, les médicaments, les substances à usage récréatif (dont l'alcool et le tabac), et les toxiques présents dans l'environnement ont un effet potentiellement délétère chez l'enfant à naître en cas d'exposition au cours de la grossesse. Les effets varient de nature en fonction de la période d'exposition au cours de la grossesse, les anomalies visibles à la naissance (malformations congénitales) résultant d'une exposition pendant la période embryonnaire (soit les deux premiers mois). »

Pour contrer ces risques, un arrêté a été publié le 4 mai 2017, postérieurement aux naissances des bébés. Il oblige les agriculteurs à des précautions au moment des épandages, en portant par exemple attention à la force du vent ou à la pulvérisation à plus de cinq mètres des cours d'eau visibles.

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(*) Adrien Palluet, journaliste en formation, est l'auteur de cet article, partie d'un dossier sur l'affaire dite des « bébés sans bras ». Les éléments scientifiques des six articles que nous vous présentons ont été validés par les experts interrogés. L'ensemble a été rédigé par les étudiants et est publié sous l'égide de Pascal Guénée, directeur de l'Institut Pratique du journalisme de l'Université Paris Dauphine - PSL.

The Conversation _________

Sous la coordination de Pascal GuénéeDirecteur de l'Institut Pratique du journalisme, Université Paris Dauphine - PSL

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation

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