Caisses de grève : une réponse tactique à la pression financière

ANALYSE. Entre passivité et engagement, le don aux caisses de grève représente une forme de participation minimale. En étudiant les donateurs, on se rend compte que leur implication dépasse le seul don. Par Gabriel Rosenman, École normale supérieure (ENS) – PSL
(Crédits : Reuters)

Si une majorité de la population (61 %) se déclare opposée au projet de réforme des retraites et que les dernières manifestations ont été massives, combien de salariés iront-ils jusqu'à la grève reconductible ? À en croire l'économiste Mancur Olson, la logique rationnelle pousserait chaque individu à laisser d'autres se battre à sa place pour obtenir des avantages collectifs, ce qui lui permettrait de bénéficier des éventuels acquis sans avoir à partager les coûts de l'action.

C'est en effet ainsi que ce chercheur exposait en 1965 son fameux paradoxe du « free rider » (passager gratuit). Sans s'y référer explicitement, c'est bien à ce paradoxe que renvoie le débat sur la « grève par procuration » qui sévit périodiquement en France depuis 1995.

Plutôt que de s'engager dans des grèves interprofessionnelles, un grand nombre de salariés préféreraient ainsi s'en remettre à d'autres pour se battre à leur place, tout en les soutenant moralement et/ou financièrement.

Selon cette logique, les dons aux caisses de grève pourraient donc jouer un rôle de « dispense de faire grève » et ainsi légitimer la passivité de grévistes potentiels.

Le don à une caisse de grève est-il effectivement assimilable à une démarche de grève par procuration ? À quelle forme d'engagement dans la grève correspond-il de la part des donateurs et donatrices ? Et à quelles modalités d'affrontement répond-il du côté des grévistes et de leurs employeurs ?

Le don aux caisses de grève : engagement ou délégation ?

Depuis 1995, le faible nombre de secteurs en grève reconductible contraste régulièrement avec des revendications qui concernent l'ensemble des salariés (comme les retraites), suggérant une forme de délégation de ces derniers envers les secteurs « stratégiques » (transports, énergie...).

Mais comme le note le sociologue Michel Vakaloulis, le don aux caisses de grève constitue une « forme de soutien actif à la mobilisation gréviste », à la différence des simples sondages d'opinion.

Quelque part entre la passivité et l'engagement dans la grève, le don représenterait ainsi une forme de participation minimale. En se penchant plus précisément sur les personnes ayant contribué à la principale caisse de grève de ces dernières années, on se rend effectivement compte que leur implication dépasse le seul don.

Selon un questionnaire rempli par 5 000 personnes (sur un total de 40 000), 58 % se définissent comme militant·e·s, et 66 % déclarent avoir participé à des manifestations ou fêtes de soutien à la grève. Pour la majorité d'entre elles et eux, le don à une caisse de grève semble donc représenter non pas un acte de délégation passive, mais plutôt l'une des facettes d'un engagement multiforme. On peut toutefois se demander pourquoi cet engagement ne prend pas la forme de la grève reconductible, alors que c'est bien le terrain sur lequel se joue la construction d'un mouvement interprofessionnel : un regard sur les caractéristiques socioprofessionnelles de ces donateurs offre de premiers éléments de réponse.

Un engagement différencié selon la catégorie socioprofessionnelle

Selon le même questionnaire, une large partie d'entre eux appartient tout d'abord à des catégories pour lesquelles la grève ne fait pas partie des possibilités objectives : 2,5 % sont demandeurs d'emploi, 1,5 % sont artisans, commerçants et chefs d'entreprises, 2,5 % appartiennent aux professions libérales, et surtout 35 % sont retraités.

Plus de 40 % des donateurs soutiennent donc financièrement les grévistes à défaut de pouvoir rejoindre la grève. Après les retraités, la catégorie la plus représentée (32 %) correspond aux cadres et professions intellectuelles supérieures (ingénieurs, enseignants...), puis viennent les professions intermédiaires (techniciens, instituteurs...) avec 17 %, les employés (6 %) et enfin les ouvriers (1 %). Il faut toutefois noter que la méthode de recueil des données (questionnaire en ligne) a pu avoir pour conséquence de sur-représenter certaines catégories. Cette répartition appelle plusieurs remarques.

On constate tout d'abord qu'elle semble inversement proportionnelle à la propension de ces catégories à faire grève. Lors des conflits récents, les effectifs grévistes provenaient en effet très majoritairement des catégories ouvriers, employés et professions intermédiaires.

Or, ces catégories les plus grévistes sont aussi les moins représentées parmi les donateurs et donatrices. À l'inverse, les cadres et professions intellectuelles supérieurs qui sont moins coutumiers de la pratique gréviste sont aussi les principaux contributeurs de la caisse.

Le don aux caisses de grève semble ainsi représenter, non pas une forme de désengagement de la part de catégories davantage impliquées dans les grèves auparavant, mais bien plutôt un engagement accru de la part de catégories traditionnellement éloignées de la pratique gréviste.

D'autre part, parmi ces catégories salariées, la propension à faire un don semble directement proportionnelle aux revenus moyens : les cadres sont les plus nombreux et ont les revenus moyens les plus élevés, puis les professions intermédiaires, et enfin les employés et ouvriers.

C'est ce que confirme la répartition croissante des donateurs par tranches de revenus déclarés : 4 % déclarent gagner moins de 800 euros par mois, 18 % entre 800 et 1 600 euros, 36 % entre 1 600 et 2 400 euros, et 40 % plus de 2 400 euros par mois. Ainsi, le don aux caisses ce grève dépend de manière notable des ressources financières disponibles pour les donateurs.

Un enjeu de lutte entre grévistes et employeurs

La contrainte principale qui explique le recours des grévistes aux caisses de grève est également d'ordre financier. Pour gagner le bras de fer engagé avec un patron ou un gouvernement, les grévistes doivent renoncer à tout ou partie de leur salaire, et il s'agit donc pour eux de trouver les ressources suffisantes pour ne pas être forcés de reprendre le travail trop tôt : la caisse de grève est ce qui peut leur permettre de « tenir ».

Or, cette contrainte financière s'est fortement accentuée depuis quelques années, du fait de la remise en cause d'un usage concédé jusque-là pour de nombreuses grèves longues : l'étalement voire le paiement partiel des jours de grève. Dans des entreprises telles que la SNCF, la RATP ou La Poste, les grévistes engagés dans des conflits longs reçoivent désormais des fiches de paie nulles, et sont donc immédiatement confrontés à la menace de l'indigence.

En effet, divers dispositifs managériaux visent désormais à mettre une pression financière maximale sur les grévistes. En interdisant par exemple aux dirigeants locaux d'établissement de négocier le paiement ou la neutralisation de certaines journées de grève, la SNCF cherche surtout à intimider les grévistes en leur promettant une sanction financière maximale.

En suivant la même logique, elle n'a pas craint d'être dans l'illégalité en effectuant des retenues sur salaires bien supérieures au décompte légal lors de la grève de 2018 : l'important n'était pas d'économiser de l'argent, mais plutôt de démoraliser les grévistes en leur promettant des fins de mois difficiles.

L'essor des caisses de grève : une réponse aux « budgets contraints »

Si l'argent est à ce point devenu un enjeu de lutte lors des grèves récentes, c'est parce qu'il se fait de plus en plus rare pour les grévistes. Avant même la vague d'inflation de ces derniers mois, le mouvement des « gilets jaunes » avait déjà mis en évidence la généralisation des fins de mois difficiles. L'amenuisement des « reste-à-vivre » dans les classes populaires est en effet largement documenté, témoignant à la fois de l'érosion du pouvoir d'achat, de la diffusion des crédits et de la multiplication des « dépenses pré-engagées ».

De ce fait, un nombre croissant de salariés risque de s'éloigner de la pratique gréviste pour des raisons principalement financières. Il s'agit d'un défi tout à fait actuel pour le mouvement syndical, comme l'illustrent certaines initiatives lancées en janvier 2023 : plusieurs organisations syndicales - en particulier au sein de la Fédération Syndicale Unitaire (FSU), fortement implantée dans la fonction publique - viennent en effet de lancer des caisses de grève d'un type nouveau.

Plutôt que de chercher à soutenir des salariés engagés dans des grèves longues, ce qui constitue la fonction traditionnelle des caisses de grève, ces nouveaux dispositifs visaient principalement à permettre à des personnels précaires de participer aux journées de grève des 19 et 31 janvier derniers, contre la réforme des retraites.

Ainsi, si les caisses de grève ont pu acquérir une telle importance ces dernières années, c'est sans doute moins parce qu'un nombre croissant de salariés ne croirait plus à l'investissement dans la grève, et bien plutôt parce que les modalités d'affrontement entre grévistes et employeurs font plus que jamais de l'argent le nerf de la guerre sociale.

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Par Gabriel Rosenman, Doctorant, CMH (EHESS - ENS), École normale supérieure (ENS) - PSL

L'auteur effectue sa thèse sous la direction de Johanna Simeant-Germanos et Sophie Beroud.

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Commentaire 1
à écrit le 10/02/2023 à 8:25
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Si déjà les barons syndicaux, CGT, comprise, partageaient la moitié de tout l'argent public qu'ils touchent avec les grévistes, les grèves se passeraient bien mieux mais comme je vous dis les syndicats ne sont pas là pour les intérêts des salariés ma...

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