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Comment expliquer la forte et persistante révolte contre la réforme des retraites

Michel Villette

Publié le 02 avril 2023 à 14:05 - Mis à jour le 05 mars 2026 à 13:06

Des manifestants du syndicat cgt tiennent une pancarte representant le president francais emmanuel macron

Photo d'illustration

ERIC GAILLARD

Le Quotidien Numérique

18 juillet 2026

Photo d'illustration de l'article
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DECRYPTAGE. Face à la mobilisation, le président de la République Emmanuel Macron adopte une posture de « patron d’entreprise » qui ne correspond pas aux attentes des Français. Par Michel Villette, AgroParisTech – Université Paris-Saclay

La gronde ne retombe pas. Le mardi 28 mars, entre 740 000 et deux millions de personnes ont manifesté à l'occasion de la 10e journée d'action contre la réforme des retraites. Malgré un repli de ces chiffres par rapport à la précédente journée de mobilisation, l'intersyndicale se dit toujours « déterminée après deux mois de mobilisation exemplaire » et a appelé à une nouvelle journée d'action le jeudi 6 avril.

Des sociologues américains m'ont demandé de leur expliquer l'actuelle révolte des Français contre l'âge légal de départ à la retraite à 64 ans. Une révolte qu'il leur est difficile de comprendre, eux qui peuvent travailler jusqu'à 70 ans et plus. J'ai trouvé que leur demande était une excellente occasion de prendre un peu de recul et de se demander : qu'est-ce qui est en jeu dans les considérables mouvements de foule que l'on observe actuellement en France ?

Ce n'est pas seulement, ni peut-être principalement les réglages très techniques des paramètres de notre système de retraite par répartition qui sont en jeu. En effet, une grande partie des Français - qu'ils soient manifestants ou non - ne comprend pas les subtilités de ce système, ni les permanents rajustements nécessaires à son équilibre financier.

C'est donc autre chose qui est à l'œuvre. Mais quoi ?

Commençons par une évidence : du point de vue individuel de chaque citoyen, l'obligation de travailler plus longtemps est une mauvaise nouvelle (sauf pour les quelques-uns qui souhaitent continuer à travailler au-delà de l'âge « légal » de départ à la retraite).

Cette nouvelle « norme » a tous les aspects d'une perte d'avantage acquis. Dire que l'on passe de 62 à 64 ans, cela revient à dire : deux ans de perdu !

Président ou patron ?

Pour justifier cette apparente perte d'avantage acquis, le gouvernement en appelle à la science des modélisateurs. Malheureusement, ajuster les paramètres d'un système de retraite par répartition pour qu'il soit équilibré vingt ans plus tard est une tâche scientifiquement impossible. Il y a trop d'incertitudes sur l'avenir, comme le soulignait le démographe Hervé Le Bras dans une interview récente au journal Le Monde.

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Toute modélisation est contestable et peut être évidemment contestée, ce qui laisse le président et son gouvernement sans justification absolument convaincante, sauf à déplacer la question et à rechercher l'équilibre financier de l'État français dans son ensemble. Mais alors, c'est en « chef de l'État » qu'Emmanuel Macron se comporte, autrement dit en « patron » de l'entreprise France, au risque de ne plus être reconnu comme le président de tous les Français.

Or, on ne peut nier que l'État français est très endetté (plus de 110 % du PIB), que le budget est constamment en déficit et que la balance des paiements est constamment négative faute d'exportations suffisantes. En tant que « chef de l'État », Emmanuel Macron peut donc souhaiter que les Français travaillent plus longtemps, et affirmer qu'il impose cet allongement de la durée légale du travail dans « l'intérêt général », et pour assurer la continuité de l'État providence.

Le problème est que, ce faisant, sa conduite se confond avec celle des « patrons » qui ont fait l'objet de nos travaux de sociologie. Même en se présentant comme un patron social, il entre alors inévitablement en opposition frontale avec des organisations syndicales, dont les adhérents sont principalement des salariés de la fonction publique et des entreprises publiques.

C'est ici que se noue le nœud gordien. Un président de la Ve République ne peut être un « patron », car il est supposé protéger les Français contre les excès du capitalisme. Dans une perspective anthropologique de longue durée, il faut plutôt le comparer à un roi de l'Ancien Régime, car la population attend de lui qu'il protège, et prenne personnellement en charge tous les problèmes. S'il n'y parvient pas, il est détesté et devient l'ennemi du peuple. L'image des « deux corps du roi », théorisée par l'historien allemand naturalisé américain Ernst Kantorowicz en 1957. Le politologue Loïc Blondiaux a décrit cette image ainsi :

« Le roi posséderait deux corps, l'un naturel, mortel, soumis aux infirmités, aux tares de l'enfance et de la vieillesse ; l'autre surnaturel, immortel, entièrement dépourvu de faiblesses, ne se trompant jamais et incarnant le royaume tout entier ».

Une morale sociale toujours vivace et opérante

Pendant la Révolution française, les royalistes étaient considérés comme des traîtres à la nation, des êtres nuisibles qu'il fallait éliminer. Pour être une personne de bonne moralité, il fallait se mobiliser et soutenir « la nation en armes ». Cette vision dualiste de la morale a été renforcée au XIXe siècle par la philosophie marxiste qui postule qu'il est moral d'être avec et pour la « classe ouvrière », et immoral de se ranger au côté des puissants, des nantis, des élites, des bourgeois.

Un élément complémentaire de cette morale traditionnelle française, sans doute en lien avec notre tradition catholique, consiste à rejeter, a priori, tout argument d'inspiration économique, toute question d'argent. Encore aujourd'hui, beaucoup de Français sont convaincus que les visions économiques du monde sont la source de tous les maux. Ils parlent volontiers de « l'horreur économique » pour reprendre le titre d'un célèbre livre écrit par l'essayiste Vivianne Forester.

Pour être moral, selon une majorité de Français, il faut donc être pour le peuple, indifférent aux questions d'argent et éviter les raisonnements économiques, les calculs. Mais ce n'est pas encore assez. Être une personne morale, c'est aussi être une personne qui s'indigne, qui proteste, qui manifeste contre les puissants. Soutenir les institutions et leurs dirigeants est plutôt un signe de soumission, une faiblesse.

La grandeur est dans l'indignation, comme l'a bien dit le titre du best-seller du résistant Stéphane Hessel publié en 2011 « : Indignez-vous ! ». Dans ces conditions, avancer des arguments démographiques et économiques en faveur d'une gestion prudente des finances publiques, c'est « trahir la bonne cause ».

On comprend aisément que l'âge légal de départ à la retraite ne soit plus la question principale en ce mois de mars 2023. Un glissement s'est opéré vers une nouvelle question : l'incapacité du Président de la République à se comporter en roi débonnaire capable de protéger les citoyens contre des « risques financiers trop grands », pour reprendre sa formule, pour justifier le recours au 49.3.

Ce qui est en jeu, c'est sa capacité à se comporter en « roi nourricier », à assurer le bien être de son peuple et à lui promettre qu'il en sera toujours ainsi. Une conception traditionnelle de la morale est à l'œuvre. Elle s'exprime par des manifestations, une liesse populaire, un désordre. Il devient moralement obligatoire de participer à ce désordre pour être un « bon citoyen ».

Et si on abolissait l'âge « légal » ?

Il y a peut-être une solution pour réconcilier la logique économique et la morale sociale traditionnelle des Français : au lieu de fixer un âge légal de départ à la retraite, il faut au contraire abolir solennellement l'âge « légal ». L'État doit cesser d'être arrogant et d'imposer sa loi.

Bien que je ne sois pas un spécialiste de l'économie des systèmes de retraite, il me semble que cette proposition n'est pas impraticable. C'est ce que suggère, par exemple, Peter A. Diamond en 2006 dans la Revue française d'économie. Dans son article académique, l'économiste américain souligne que :

« Certains travailleurs aiment leur travail et voudraient continuer leur activité au-delà de ce que certains considèrent comme l'âge normal de départ à la retraite. D'autres n'aiment plus leur travail (ou ne l'ont jamais aimé), et sont pressés d'arrêter leur activité dès qu'ils peuvent bénéficier d'une retraite décente. Un bon système de retraite ne devrait pas encourager le premier groupe à quitter le marché du travail au même âge que le second groupe. Cette opinion est largement, voire unanimement partagée par les économistes ».

Ce même auteur ajoute à propos du système de retraite par répartition français (qu'il compare au système suédois) :

« Nous pensons que les systèmes de retraite seraient mieux compris si l'on abandonnait le concept d'âge "normal" de départ à la retraite. On devrait plutôt parler de l'âge minimum de liquidation des droits, et d'ajustement des prestations en cas de départ au-delà de cet âge ».

Il resterait alors aux caisses de retraite à fournir chaque année, une information précise et fiable sur le montant de la pension à laquelle chacun pourrait prétendre, s'il partait à 60, 65 ou même 70 ans, ce qui devrait permettre au citoyen de faire son choix, entre un peu plus de temps à la retraite ou bien un peu plus de revenus pendant cette période.

Cette solution de libre choix des personnes reste applicable, quel que soit l'état du système de calcul du montant des prestations. Cependant, il est évident que si ce système est trop inégalitaire, les plus bas salaires n'auront d'autre choix que d'essayer de travailler le plus longtemps possible pour bénéficier d'une retraite à la hauteur de leurs espérances. Il restera donc aux politiques, aux syndicalistes et aux gestionnaires à s'attaquer au vrai problème : les criantes injustices entre métiers, professions et statuts. Un sujet important qui justifiera sans nul doute encore bien des débats.

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Par Michel Villette, Professeur de Sociologie, Chercheur au Centre Maurice Halbwachs ENS/EHESS/CNRS
, professeur de sociologie, AgroParisTech - Université Paris-Saclay

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

Michel Villette

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