Comment protéger les travailleurs dans une économie ouverte

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Robert J. Shiller, prix Nobel d'économie 2013.
Robert J. Shiller, prix Nobel d'économie 2013. (Crédits : Reuters)
Alors que c'est le libre-échange qui génère la croissance, et non le contraire (deux économistes, Jeffrey Frankel et David Romer, l'ont démontré), pourquoi donc près de 40% de l'opinion publique américaine approuve-t-elle la guerre commerciale que lancent les Etats-Unis ? Par Robert J. Shiller, prix Nobel d'économie 2013 (*).

Seulement 39% des Américains approuvent la décision de Donald Trump de taxer bien plus lourdement les importations, et 56% s'y opposent. C'est ce que rapporte un sondage Washington Post/Schar School publié le 11 juillet. L'opposition de la majorité des Américains sur ce sujet sensible est un élément positif, mais cela n'empêche pas Trump d'aller de l'avant, pensant sans doute que l'opinion publique approuvera ces taxes lorsqu'elles seront appliquées.

On peut néanmoins se demander pourquoi 39% des Américains approuvent cette mesure. Depuis la Grande dépression, la Seconde Guerre mondiale et l'Accord général de 1947 sur les tarifs douaniers et le commerce, les USA (tant l'Etat que la population) sont de farouches partisans du libre-échange.

Dans son livre de 1976, La richesse des nations, Adam Smith faisait une plaidoirie convaincante en faveur du libre-échange, par opposition aux distorsions commerciales qu'introduisent les taxes douanières. Le libre-échange permet à l'économie de prospérer, car dans ce cadre les biens et les services proviennent des pays qui sont les mieux à même de les produire ou de les dispenser. Les faits confirment ce point de vue. Deux économistes, Jeffrey Frankel et David Romer, ont montré que c'est le libre-échange qui génère la croissance, et non le contraire.

Libre-échange et précarisation de l'emploi

Dans ces conditions, pourquoi une partie non négligeable de l'opinion publique américaine approuve-t-elle la guerre commerciale que lancent les Etats-Unis ? Cela tient sans doute à la précarisation de l'emploi qui accompagne le libre-échange, et au sentiment d'injustice ressenti par les perdants. La plupart des gens ne veulent pas de charité. Les électeurs américains se sont montrés favorables à l'idée de "rendre sa grandeur à l'Amérique", mais ils étaient réticents quant à la proposition d'Obama de "diffuser la richesse un peu partout".

En 1982, un politologue, John Ruggie, a défendu l'idée que le multilatéralisme de l'après-guerre et le libre-échange résultaient d'un compromis entre interventionnisme et libéralisme, le "libéralisme intégré". Un système multilatéral et des taxes douanières faibles sont acceptables sur le plan politique dans la mesure où l'Etat intervient pour stabiliser l'économie au profit des citoyens.

Corrélation entre l'ouverture économique d'un pays et ses dépenses publiques

En 1998, un autre économiste, Dani Rodrik, a fourni des éléments en faveur de la thèse de Ruggie. A partir de données portant sur 125 pays différents, il a mis en évidence une corrélation positive entre le degré d'ouverture économique d'un pays et la part des dépenses publiques dans son PIB. Autrement dit, plus une économie est ouverte, plus la part du service public dans le pays est importante. Contrairement à ce que l'on pourrait imaginer, l'Etat intervient beaucoup dans les pays les plus ouverts aux échanges commerciaux.

Les dépenses publiques dépassent largement le budget consacré aux indemnités-chomage qui existent dans beaucoup de pays ou au programme américain Trade Adjustment Assistance. Ce dernier permet aux travailleurs qui ont perdu leur emploi en raison du libre-échange de recevoir des indemnités en attendant de retrouver un travail. Obama voulait étendre cette aide qui a commencé avec une loi de 1962 (le Trade Expansion Act) en créant une assurance-salaire. Mais même cette modeste proposition n'a pas été adoptée.

Une assurance contre les pertes de salaire pour favoriser la prise de risque sur le marché de l'emploi

Dans mon livre publié en 2003, The New Financial Order [Le nouvel ordre financier], je propose la création d'une assurance privée contre les pertes de salaire. Son coût dépendrait du métier et de la formation du souscripteur. Elle garantirait un minimum vital à long terme si nécessaire. Cela faciliterait la prise de risque sur le marché de l'emploi et favoriserait la croissance. Mais cette idée n'est pas appliquée.

Il serait difficile à l'Etat d'offrir ce type de garantie, car si elle protège contre les pertes d'emploi liées au libre-échange, cela passerait pour de la redistribution. C'est notamment le cas dans le contexte du libre-échange, car il s'inscrit dans le long terme. Une perte d'emploi dans la métallurgie aux USA en raison d'une fermeture d'usine peut sembler sans espoir. Il est difficile d'imaginer que l'Etat indemnise pendant des décennies les travailleurs licenciés.

Aujourd'hui, avec la mondialisation qui semble installée pour longtemps et les inégalités qui se creusent un peu partout, les gens se sentent de plus en plus en situation d'insécurité économique à long terme. Il faut trouver le moyen de les protéger contre les risques inhérents au marché mondial sans les placer dans une position humiliante.

La différence entre redistribuer et faire la charité

Heureusement, le plus souvent, une redistribution en nature ne passe pas pour de la charité envers les déshérités. Quand l'Etat investit l'argent des contribuables dans l'éducation publique ou dans la santé, on ne considère généralement pas qu'il s'agit de redistribution, car tout le monde peut bénéficier des services financés de cette manière. En général la population accepte ce type de financement, car il semble patriotique. Dans la mesure où tout le monde peut bénéficier des écoles et des hôpitaux publics, l'opinion publique ne considère pas la redistribution comme de la charité.

Autre solution, l'Etat pourrait encourager la souscription d'assurances privées contre les pertes de revenus en cas de perte d'emploi liée au commerce extérieur. Les compagnies d'assurances privées en concurrence entre elles et soumises à une réglementation appropriée feraient sans doute preuve de la créativité voulue pour gérer les risques que le libre-échange fait peser sur les travailleurs.

La guerre commerciale lancée par Trump est une tragédie internationale. Mais son issue pourrait être positive si nous prenons conscience des risques que le libre-échange fait courir à la population et si nous améliorons les mécanismes destinés à la protéger.

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Traduit de l'anglais par Patrice Horovitz

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Prix Nobel d'économie 2013, Robert Shiller enseigne l'économie à l'université de Yale aux USA. Il a écrit avec George Akerlof un livre intitulé Phishing for Phools: The Economics of Manipulation and Deception

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Copyright: Project Syndicate, 2018.
www.project-syndicate.org

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Commentaires
a écrit le 04/09/2018 à 3:16 :
On ne peut pas prender en compte l'avis de américains à cause du niveau intellectuel très bas que règne la-bas à cause des frais énormes pour étudier et qu'une toute petite minori´té peux se payer. Dettes des étudiants américains 200 millards de $.
Prendre Adam Smith comme exemple tient de la supercherie. Domander aux pakistanais, aux Indiens, aux Philipins, par exemple, s'ils ont vu "la main invisible."
a écrit le 03/09/2018 à 9:50 :
Corrélation n'est pas causalité en se qui concerne l'augmentation des dépenses de l'état qui peut être simplement due au vieillissement de la population, de plus les 2 économistes précisent que l'ouverture totale des frontières s'accompagne bien d'une montée de la précarité et d'inégalités sociales plus importantes, en particulier du chômage surtout chez les travailleurs les plus pauvres et d'un nivellement des salaires par le bas, puisque ils demandent une meilleure prise en charge sociale par l'état. Une grande partie des richesses de la mondialisation vient d'abord enrichir les classes supérieures qui sont les grandes gagnantes, une étude montre que le pourcentage des classes moyennes dans la population totale des grands pays industrialisés a baissé depuis 20 ans et que c'est la tranche de population qui est la plus taxée n'ayant pas la possibilité d'échapper au matraquage fiscal et que le sentiment d'évolution sociale et professionnelle dans ses pays a énormément chuté.
a écrit le 03/09/2018 à 9:43 :
"d'assurances privées contre les pertes de revenus en cas de perte d'emploi liée au commerce extérieur". C est completement utopique. Comment voulez vous couvrir un tel risque ? imaginez vous en l an 2000, couvrir les employes d Alcatel ou de Nokia pouvait passer pour une activite sans risque. Aujourd hui vous vous retrouveriez a payer pour des gens mit a chomage par Huawei/Apple pendant 10 ou 20 ans (une partie va certes pouvoir se reconvertir mais surement pas la totalité (20 ans=gens de plus de 45 ans) le secteur des Telecom en France est mort, pas evident de se reconvertir ailleurs a 45 ans et plus)
a écrit le 03/09/2018 à 9:39 :
"On peut néanmoins se demander pourquoi 39% des Américains approuvent cette mesure."

Cela fait 39% d'américains éveillés économiquement, une bonne nouvelle pour ce pays étant donné que je ne sais pas si nous atteindrions même 20% en UE. Bravo !

"Libre-échange et précarisation de l'emploi"

BEn oui il serait peut-être temps de se mettre à regarder ce terrible constat qui nui bien au delà de cette précarisation, c'est aussi et surtout l'investissement qui est massivement gaspillé par des investisseurs aliénés par leur avidité.

"Les fonds souverains à l’assaut du futur technologique" https://blog.mondediplo.net/2018-03-17-Les-fonds-souverains-a-l-assaut-du-futur

"Une assurance contre les pertes de salaire pour favoriser la prise de risque sur le marché de l'emploi"

Une bonne idée en effet. Il y en aurait tellement à appliquer mais comme les propriétaires d'outils de production et de capitaux gagnent le maximum sur la destruction du salaria et de la planète ils continuent massivement d'investir sur la destruction de la planète et de l'humanité.

La finance a besoin d'un berger comme Trump, toute seule elle est incapable de penser car intrinsèquement aveugle.

"La différence entre redistribuer et faire la charité"

Encore une bonne idée, le langage ayant été totalement aliéné par les propriétaires des médias il est évident que les mots sont importants même si par contre cela ne peut être raisonnablement pas une vérité, on est quand même obligé de s'y adapter et les gens sont conditionnés.

"Mais son issue pourrait être positive si nous prenons conscience des risques que le libre-échange fait courir à la population"

Merci d'illustrer mon propos ci-dessus étant donné que cette phrase est une contradiction totale puisque vous nous dites que Trump c'est le mal mais que quand même ce qu'il fait peut être salvateur... De la part de quelqu'un qui a le cerveau bien irrigué: "Faudrait savoir !"
a écrit le 03/09/2018 à 7:16 :
Il est ahurissant de voir la tribune sortir un article qui caricature autant la politique actuelle des USAs. Ce qui est d'ailleurs a peu près du même niveau que ce qu'on peut lire dans la presse française : "TRUMP est le méchant, mais nous Européens, nous ne faisons pas de protectionnisme, comme la Chine".

Trump n'est pas contre le libre échange, il n'a jamais dit ça à ma connaissance.

Par contre il ne comprend pourquoi l'union européenne taxe les voitures américaines à ... 22% pour un pickup !!!

Voici ce qu'on peut lire sur un site d'importation de voitures américaines:

"Votre transitaire français, calculera les droits de douanes ainsi que la TVA dont vous devrez vous acquitter. A savoir : le prix du véhicule américain + le transport maritime, qu'il faudra multiplié par 10% de taxes de douanes pour une voiture ou 22% pour un Pick-up. Sur ce montant s'ajoutera 20% de TVA. "

Ce que veut TRUMP ce sont des accords de juste échange, soir personne ne mets de taxe sur rien, soit chacun peut vendre avec le même handicap fiscal : que le meilleur produit gagne et non le moins taxé.

Merci d'être un peu plus fin.
a écrit le 02/09/2018 à 20:57 :
"Adam Smith en 1976" Quelle perle !

Les USA grand partisans du libre-échange ? Comme pour leurs Compagnie pétrolières? Comme pour l'industrie de la sidérurgie ?
Comme pour les subventions au secteur agricole dans le cadre même de l'ALENA afin de ruiner les producteurs mexicains dans les années 1990?
Comme pour les subventions aux armateurs ?
Comme pour les quotas et les normes techniques visant les importations ?

"Plus l'économie d'un pays est ouverte et plus sa depense publique est élevée."
Peut-être, cependant la notion de depense publique n'est pas équivalente à depense sociale. La recapitalisation par l'état du secteur bancaire, les subventions aux industries de l'armement ou du secteur agricole sont autant de dépenses publiques dont l'impact positif pour les travailleurs est négligeable ou nul.
De plus dans le cas précis des économies de marché ouvertes la dépense publique élevée va de paire avec érosion des recettes fiscales et croissance de l'endettement public.
Ainsi dans ce cas précis il ne faut pas considérer l'interventionnisme de l'état comme une protection des travailleurs contre les dérives du libre échange.

Bref Robert Shiller est prix Nobel d'économie mais il pourrait tout aussi bien être prix Nobel de l'humour, de l'escroquerie, de l'imposture.
Quant à la tribune ce canard est devenu sans intérêt depuis le départ de Romaric Godin.
a écrit le 02/09/2018 à 13:14 :
La Coree puis la Chine se sont developpees, acquis des technologies en taxant les importations, en obligeant les entreprises a faire des co entreprises detenues a 50% par des nationaux et a produire localement.

La recette du libre echange theorisee par Ricardo et Adam Smith est la theorie des gagnants.... les 1% qui possedent. Et des perdants.... les salariés, les retraités soumis a une pression compétitive. Ceux qui possedent eux, beneficient de l impunité en matiere fiscale et maximisent les marges en mettant sous pression les autres.

Si on veut reindustrialiser, produire ecologiquement, et socialement, il faudra progressivement refermer la page du libre echange pour harmoniser les règles de concurrence sans les tirer par le bas.....

Un enieme article de la pensée unique.....
a écrit le 02/09/2018 à 11:06 :
Il y a une coquille, la richesse des nations à été écrite en 1776 pas en 1976
a écrit le 02/09/2018 à 10:26 :
c'est peut être que des fois la croissance ne profite pas aux gens et que les gens ne sont pas de purs êtres economiques. On peut être un pays tres riche si tout le monde bosse en 3*8 avec une seule semaine de vacances par an et meurt jeune et epuisé.

Mais bon, je ne suis pas une eminence economique moi, je suis qu'un pauvre lapin

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