Produits dérivés : FIX et FpML, la guerre des standards n'aura (peut-être) pas lieu

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Daniel Tourre.
Daniel Tourre. (Crédits : DR)
FIX et FpML sont les deux standards qui servent à échanger électroniquement des dérivés, ces produits bancaires permettant d'acquérir à un prix fixé à l'avance un actif financier. Ils deviennent petit à petit concurrents, mais la cohabitation pourrait durer très longtemps. Par Daniel Tourre, business analyst pour les banques de marché.

Deux standards se partagent depuis 20 ans le petit royaume des messages électroniques décrivant les produits dérivés. Et la cohabitation, jusque là pacifique, se transforme en compétition plus ou moins frontale à mesure que les périmètres de chacun d'entre eux s'étend sur celui de l'autre.

Standards indispensables face à la montée de l'automatisation

Ces deux standards, FIX et FpML, donnent les règles permettant à deux institutions financières de communiquer électroniquement les caractéristiques d'un contrat dérivé. Les dérivés sont des produits bancaires variés, parfois complexes, permettant d'acheter dans le futur, à un prix fixé à l'avance, une obligation, une action, une matière première ou une devise étrangère. Ils permettent aussi d'échanger des flux d'intérêts fixes contre des flux d'intérêts variables ou de s'assurer contre la faillite d'une entreprise. La variété des produits dérivés, de leur champ d'application, de leur fonctionnement, est un défi informatique permanent pour la transmission et le traitement automatiques des dizaines d'informations -dates, montants, conditions- nécessaires à la description précise de chacun des millions de contrats signés.

Pour ne pas ré-inventer la roue à chaque nouveau flux entre nouveaux partenaires, et surtout pour éviter les erreurs, les banques ont petit à petit  adopté des standards, un dictionnaire, une technologie et des règles communes, imposant le format et le contenu de chaque message électronique initiant, décrivant et concluant un contrat. Deux standards ont progressivement émergé pour les produits dérivés, suivant les départements des banques les utilisant et les produits dérivés concernés.

Deux standards suivant le département de la banque

FIX, Financial Information eXchange, est le doyen. Créé en 1992, il est utilisé principalement par le front office, la partie de la banque, traders et commerciaux, en contact avec les clients. Il permet de décrire les points importants d'une offre d'un futur contrat dérivé puis les caractéristiques principales du contrat signé si un accord est trouvé. Léger et ciblé, il est donc surtout utilisé en amont dans la vie d'un contrat.

FpML, Financial products Markup Language, a lui été créé en 1997 par JP Morgan et PriceWaterHouseCoopers qui l'ont très vite donné à une organisation sans but lucratif pour en faciliter la diffusion. Il est davantage utilisé par le middle et le back office des banques, les fonctions de support, qui, des risques aux paiements, ont besoin d'une description plus fine des contrats et de leurs flux futurs. FpML est d'ailleurs adossé à ISDA depuis 2001, l'organisme de référence des produits dérivés. Plus verbeux et lourd, le FpML offre en contrepartie une description quasi-exhaustive d'un dérivé, laissant peu de place à l'ambiguïté ; calculer avec le bon nombre de jours fériés, le montant et ses dates de paiement d'un intérêt trimestriel dans 5 ans entre des montants en YEN et en GBP est à ce prix. Le contrat arrive donc du front office généralement sous un format FIX puis s'enrichit et continue ses traitements sous le format FpML du middle et back office.

Un empiétement réciproque progressif

Les deux standards ont cohabité sans difficulté depuis 20 ans, mais le suivi de plus en plus poussé de la vie de chaque contrat, principalement pour des raisons réglementaires, fait qu'ils empiètent désormais davantage sur leur domaine réciproque. Certaines vérifications sur les risques induits par un nouveau contrat doivent se faire désormais dès sa signature, nécessitant une précision dans sa description, dès le front office, qui n'existait avant qu'au middle office avec son FpML adapté. Le camp FIX et le camp FpML se retrouvent donc désormais en concurrence possible sur une partie front-office, pour certains produits.

Le camp FIX explique que son standard est parfaitement capable de prendre en charge une description plus détaillée des contrats, et que sa légèreté est irremplaçable lors des premiers échanges pré-contrats lorsque seulement trois ou quatre informations sont nécessaires pour décider si l'offre est intéressante. De surcroît, sa position existante en amont de la chaîne de traitement le rend légitime pour s'imposer ensuite en aval ; pourquoi changer de cheval au milieu de la course si celui du départ fait déjà l'affaire ?

Le camp FpML fait valoir que la précision du FpML reste, de loin, inégalée, en particulier pour les contrats complexes, non standardisés (non listés). De surcroît, qui peut le plus, peut le moins, le FpML est hautement modulable champ par champ, on peut donc l'alléger facilement pour les premiers échanges puis l'enrichir ensuite.

Les deux standards sont libres de droit, et leur gouvernance est assez similaire dans l'esprit : un panel de représentants d'utilisateurs, mais ces représentants viennent souvent d'univers distincts dans la banque. Le front office pro-FIX est auréolé du prestige des traders et de ceux qui ramènent l'argent à l'entreprise tandis que les pro-FpML viennent des fonctions supports moins prestigieuses mais faisant un usage plus massif des informations. Un contrat dérivé passe relativement peu de temps au front office et beaucoup plus de temps au middle et back office, sa gestion s'étalant parfois sur plusieurs années dans plusieurs services, comptabilité, risque, réglementaire, etc.

Une guerre lente ou une fusion froide

Reste que la guerre des standards n'aura peut-être pas lieu, et en tout cas pas de manière intense. L'existant dans les deux camps est tel qu'aucun ne peut espérer une victoire par KO et même si désormais les périmètres en concurrence s'agrandissent, chacun garde encore des près carrés exclusifs. De plus, des groupes de travaux communs existent déjà et une norme ISO 20022 maintenant commune rapproche petit à petit les différentes sémantiques. Le gain d'un statu quo, dérivant doucement vers un rapprochement, excède encore de loin le remplacement volontaire d'un standard par un autre. Une étude poussée et récente (fin 2016) montre l'immense incertitude qui règne sur l'avenir des standards pour les messages électroniques financiers.

Les grincements sourds entre FIX et FpML ne sont qu'un des nombreux exemples de tectonique des plaques pour les standards des messages électroniques de l'industrie financière. Cette dernière peut se consoler ; les tâtonnements sur un standard de facto, un standard légalement imposé ou sur la compatibilité ou l'interopérabilité de plus de standards sont inhérents à l'innovation : A l'aube de la révolution industrielle, on s'interrogeait sur le foisonnement de taille de boulons et pas-de-vis qui complexifiait la conception et l'entretien des machines à vapeur. Cela n'a pas empêché le développement du chemin de fer.

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