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La mondialisation discrète du négoce des matières premières

Photo de Robert Jules

Robert Jules

Publié le 21 mai 2017 à 07:00

Le Quotidien Numérique

18 juillet 2026

Photo d'illustration de l'article
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CHRONIQUE DES LIVRES ET DES IDÉES. Les marchés des matières premières fascinent. Enjeux vitaux pour l'économie mondiale, ils concentrent des intérêts politiques, économiques, financiers, géopolitiques, militaires, technologiques, juridiques... et suscitent d'autant plus de fantasmes que ses acteurs cultivent maladivement le secret des affaires, lesquelles se concluent souvent de gré à gré. Dans « Traders vrais maîtres du monde », aux Editions Tallandier(*), Jean-Pierre Boris, journaliste à RFI, lève le...

A la fin des années 1990, la libéralisation des échanges internationaux - la mondialisation - redessine l'économie mondiale en favorisant l'émergence de nouveaux pays, Chine en tête. Cette dynamique crée un boom urbain et un besoin d'infrastructures - villes mais aussi voies ferrées, ports... -, voraces en matières premières (pétrole, ciment, acier, métaux, bois, coton, plastiques...), ainsi que l'apparition d'une nouvelle classe moyenne, qui adopte les standards de consommation occidentaux entraînant une forte demande d'hydrocarbures, de minerais et de métaux, de produits agricoles...

Or, l'offre mondiale peine à suivre, pénalisée par le manque d'investissement durant des années : le prix du baril de pétrole passera ainsi de 20 dollars à 140 dollars, le minerai de fer sera multiplié par 10... Un « super-cycle des matières premières » va commencer qui atteindra son pic avec la crise financière de 2007, laquelle précipitera la chute des cours.

L'obsession du négociant

Or, cette évolution inédite a considérablement changé le profil des intervenants, comme l'explique Jean-Pierre Boris dans « Traders vrais maîtres du monde » (Editions Tallandier) (*). L'auteur, journaliste à RFI, est l'un des meilleurs connaisseurs francophones de ces marchés et de ses acteurs. Intarissable sur le pétrole ou le cacao tout autant que sur les épices, il réussit, en à peine plus de 100 pages, à expliquer de façon vivante le fonctionnement de ces marchés et ses acteurs particuliers que sont les traders et les négociants. Le risque et l'anticipation sont l'obsession du négociant qui achète ou vend pour son propre compte.

« Etre négociant, c'est spéculer sur une demande future. C'est estimer sur la base des informations dont on dispose qu'un marché va s'ouvrir. Cela vaut pour toutes les matières premières », rappelle Jean-Pierre Boris.

Longtemps, les marchés des « commodities » furent le fait d'aventuriers aux parcours singuliers ou encore de maisons de négoce familiales dont l'activité remontait aux temps de la colonisation. Cette histoire a ses héros. L'auteur en dresse quelques portraits. Anthony Ward, dit « Chocolate Finger », patron d'Armajaro, qui a fait sa fortune dans le cacao, avant d'être ruiné sur un mauvais pari. Marc Rich, trader pétrolier, devenu riche pour avoir su contourner l'embargo sur l'Iran. Un choix qui lui vaudra d'être condamné aux Etats-Unis, avant d'être gracié par son ami Bill Clinton, dans la dernière heure de sa présidence. Mais elle a aussi ses acteurs plus classiques comme Armand Ezerzer, globe-trotter qui se fait des sueurs froides pour livrer son coton. Ou encore Billy Dunavant, dernier patron de la vénérable société américaine Dunavant, une institution sur le marché du coton, cédée au géant Louis Dreyfus.

Aussi puissantes que discrètes

Qui connaît d'ailleurs Louis Dreyfus, Archer Daniels Midland (ADM), Bunge et Cargill ? Ces maisons de négoce, qui pèsent des dizaines de milliards de dollars, sont aussi puissantes que discrètes, à tel point que le seul rôle de leurs services de presse consiste à... éloigner les journalistes. « Le monde du négoce des matières premières est l'un des plus opaques qui soit », indique en fin connaisseur Jean-Pierre Boris. Pourtant, il y a de fortes chances que le contenu des produits que nous consommons au quotidien a été vendu par l'une d'elles. Cherchant constamment aux quatre coins du monde à acheter au plus bas, à vendre au plus haut, elles gèrent des infrastructures de stockage, opèrent des livraisons par bateau, par camion, par avion. Pourtant, sans ces capitalistes chimiquement purs, l'économie mondiale aurait du mal à tourner.

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Cette culture du secret est propice à susciter des dénonciations, souvent dues à des ONG. Or l'un des intérêts de l'ouvrage est d'expliquer les choix rationnels de ces acteurs guidés davantage par l'intérêt financier que par l'idéologie, à l'exemple des manœuvres menées par la maison de négoce suisse Glencore pour pousser la Russie à décréter un embargo sur le blé à l'été 2010.

La marine de guerre de Glencore

Glencore est d'ailleurs emblématique de ces nouveaux grands négociants. Son siège, comme celui de Nestlé, est situé dans le canton suisse de Zoug, réputé pour sa fiscalité marginale. La sobriété de ses locaux est telle qu'« il suffirait de quelques camions et quelques heures pour tout déménager », raconte Jean-Pierre Boris. Pour ses affaires, elle s'est même dotée en 2013 de sa propre marine de guerre, avec un navire amiral et 240 marins professionnels armés, commandés par Simon Murray, un ancien de la Royal Navy de Sa Majesté. Le but? Protéger les cargos et leur précieuse cargaison des pirates qui pullulent au large de la Corne d'Afrique. On mesure l'énormité des intérêts financiers en jeu à ce genre de détail.

L'activité de ces « maîtres du monde », où seule « la règle du chacun pour soi prime », serait même bénéfique à tous. Ainsi, l'un des fondateurs de la maison de négoce Trafigura explique : « Les négociants sont en mesure de mieux rémunérer les producteurs que ne le feraient les utilisateurs finaux. Inversement, ils sont à même de vendre à leurs clients la marchandise meilleur marché que ce que les producteurs pourraient se permettre de faire. Ils y arrivent en gérant soigneusement toute une série de contraintes, de temps, de localisation, de qualité, de quantité offertes et de logistique. Tout cela, ni les producteurs ni les consommateurs ne peuvent ni ne savent le faire. » On croirait lire du Adam Smith, et sa célèbre « main invisible ».

"Etre prêt à tuer père et mère pour faire plus d'argent"

Si le négociant qui doit livrer ses volumes physiques est plus sensible à la complexité et la dureté du monde, ce n'est pas le cas du trader. Rivé à son écran pratiquement 24h sur 24h, 7 jours sur 7, il ne veut rater aucun bon deal. « Les traders sont prêts à tuer père et mère pour faire plus d'argent que leur voisin de bureau », confie l'un d'entre eux à l'auteur. Ces traders sont apparus avec la montée des prix du « supercycle ». Associés à des fonds d'investissement ou des banques classiques, ils peuvent vendre du pétrole ou du soja sans avoir jamais vu un baril ou un tourteau. C'est la logique de la financiarisation des marchés des matières premières, qui a bénéficié également de la dérégulation des marchés financiers décidée par le président Bill Clinton. Les fonds d'investissement, fonds de pension, ou encore les grandes banques ont pu ainsi placer leurs capitaux avec effet de levier dans des secteurs où n'opéraient jusqu'alors que les acteurs spécialisés, « tant et si bien que les matières premières ont fini par devenir de purs et simples instruments financiers », souligne Jean-Pierre Boris.

Que ce soit sur les céréales, les métaux, le café ou le coton, les fonds d'investissements vont acheter et vendre sur les marchés à terme - initialement prévus pour permettre aux producteurs et aux transformateurs de se couvrir sur la fluctuation des cours à venir. Ils peuvent spéculer sur le prix d'une matière première, en achetant ou vendant du « papier » (des contrats « future »), faisant monter et baisser les cours à plus long terme, ce qui pèse sur ceux du jour. Cette spéculation est rendue d'autant plus efficace que la liquidité (la possibilité de trouver en quelques secondes un vendeur et un acheteur du contrat qui se négocie au jour le jour) du marché est élevée, en particulier depuis la dématérialisation des transactions via Internet.

Appels de marge

Certes, pour éviter des crises, ces marchés organisés ont des règles : suspension d'une cotation si les prix baissent ou montent trop vite dans une journée, ou encore les « appels de marge », qui imposent un minimum à verser au quotidien, en fonction de la prise de position et des cours. Or, avec cette financiarisation croissante, seuls les acteurs disposant d'une importante surface financière peuvent suivre. Car les « contrats papier » peuvent représenter plus d'une dizaine de fois l'équivalent du volume physique, à travers ce commerce des promesses permanent.

Pour réduire les risques, et disposer de toute l'information, il faut intégrer l'ensemble de la chaîne : production, négoce, transport, financement, fonds d'investissement pour pouvoir attirer des capitaux. A ce jeu, outre les grandes maisons de négoce, les banques internationales qui se limitaient à financer les activités de production des matières premières vont à leur tour intégrer la chaîne pour leur propre compte.

Conflit d'intérêts, pratiques frauduleuses et... impunité

En entrant sur le marché du physique, Citigroup et JP Morgan, Goldman Sachs... se retrouvent dans une situation de conflit d'intérêts, car elles peuvent jouer sur la raréfaction de l'offre en stockant, tout en prenant des positions favorables sur les marchés à terme en fonction de l'évolution des cours. C'est ce que montre le « scandale de l'aluminium » de 2013, que raconte Jean-Pierre Boris. Goldman Sachs, via une filiale, déplaçait dans la région de Detroit des volumes d'aluminium entre ses entrepôts pour justifier les retards de livraison aux industriels producteurs de canettes. Retards qui permettaient de profiter au mieux de l'évolution des cours de l'aluminium. Pourtant, ces pratiques frauduleuses ne vaudront à la banque américaine aucune sanction financière alors même qu'elle aura gagné quelques milliards de dollars, selon le New York Times.

L'attention des autorités

Ce sera finalement la crise de 2007 qui aura raison de la financiarisation excessive des marchés des « commodities ». La chute des prix va laminer nombre d'acteurs, et attirer l'attention des autorités. Comme le rappelle un sénateur américain membre d'une commission d'enquête :

« Les marchés d'actions ont pour raison d'être d'attirer les investisseurs pour fournir de nouveaux capitaux aux entreprises pour qu'elles puissent se développer. Les marchés des matières premières ont, en principe, un rôle différent. Leur but n'est pas d'attirer des investisseurs mais de permettre aux producteurs et aux utilisateurs de ces produits de base d'établir un prix sur la base de l'offre et de la demande et de se protéger pendant ce temps. »

A la lecture de l'enquête détaillée de Jean-Pierre Boris, on saura que ce « en principe » énoncé par le sénateur relève surtout du vœu pieux.

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(*) Jean-Pierre Boris, « Traders, vrais maîtres du monde - Enquête sur le marché des matières premières », Editions Tallandier (février 2017), collection Au fait, 112 pages, 13,90 euros.
+
Signalons, chez le même éditeur, dans la même collection, l'ouvrage de Marc Roche « Diamants - Enquête sur un marché impur » (mars 2017), 126 pages, 13,90 euros..

Robert Jules

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