La nouvelle épopée spatiale

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e patron de SpaceX, Elon Musk, ne plaide pour rien de moins qu'une colonisation de Mars afin de sauver l'Humanité
e patron de SpaceX, Elon Musk, ne plaide pour rien de moins qu'une colonisation de Mars afin de sauver l'Humanité (Crédits : Pixabay)
Près de soixante ans après le lancement du programme Apollo, Rémi Tell et Xavier Voinchet, consultants et communicants indépendants, font le constat d’un retour en force du récit spatial. Pour La Tribune, ils en analysent l’histoire et les déterminants.

L'imagination des enfants porte leurs pieds loin de la Terre ferme. Et si les petits contemporains de l'époque sont accusés d'avoir leurs yeux rivés sur les écrans, les maîtres d'écoles de leurs prédécesseurs blâmaient communément ces derniers pour être, disaient-ils, dans la Lune. C'était d'ailleurs bien vrai ! Alors que la dynamique technologique est devenue le principal support des évasions de l'enfance, la conquête spatiale constituait à n'en pas douter l'imaginaire le plus fécond pour les bambins des années 1960 et 1970 : décor du duel opposant les Soviétiques aux Américains, l'Espace a nourri l'inconscient collectif de plusieurs générations, bercées par la soif d'épopées interstellaires savamment mises en scène par les romans, les jouets ou les revues destinées à la jeunesse.

Mais une fois les Soviétiques symboliquement vaincus et la Star-Spangled Banner plantée sur la surface de la Lune, l'ambition américaine s'émousse. Les priorités du Congrès sont ailleurs, avec l'enlisement du conflit vietnamien et la « guerre contre la pauvreté » proclamée par le Président Johnson. Les crédits s'amenuisent. Apollo s'arrête. Et les esprits se lassent.

Les milliardaires d'internet

Le vide ainsi laissé profite à un récit de conquête nouveau : celui des pionniers de l'informatique. Ce sont Steeve Jobs et Steeve Wozniak avec la mise au point du premier Apple en 1976. Puis, Bill Gates, qui leur emboîte le pas grâce au lancement de Windows. Sur ces fondations naît un horizon différent qui éclipse totalement le précédent. Ce n'est plus par la conquête extraterrestre - entendue au sens littéral - mais par l'organisation et la circulation de l'information sur Terre que l'Homme bâtira son salut. La suite est bien connue.

Ensuite, l'Histoire se retourne. Peut-être parce que les adultes les plus sages n'oublient pas si facilement leur enfance. C'est ainsi que plusieurs entrepreneurs, fortune faite avec l'ère Internet, décident dans les années 2000 de ressusciter le rêve d'Icare : c'est le « billionnaire space race », initié entres autres par Richard Branson (Virgin Galactic), Elon Musk (Space X) ou Jeff Bezos (Blue Origin). Ces figures originales, tantôt admirées, tantôt moquées, vont changer la donne dans des sociétés en quête d'un nouvel enchantement.

D'autant que ces initiatives privées sont suivies de près par le réveil des Etats. Une entrée fracassante marque le début du XXIème siècle : la première mission habitée de la République Populaire de Chine, le 15 octobre 2003, avec le premier taïkonaute en orbite terrestre, Yang Liwei. Sans tarder, les Etats-Unis contre-attaquent avec le programme Constellation, lancé en 2004 par Georges W. Bush. Destiné à reprendre les missions habitées hors de l'orbite terrestre et à poursuivre l'exploration du système solaire, il est annulé en 2010 par Barack Obama, avant que Donald Trump ne lui redonne vie sous un format nouveau, Artemis, en 2019. La conquête de l'espace est d'abord le fruit d'un agenda politique.

La France s'inscrit pleinement dans ce processus : citons pour exemples l'engouement récent du public pour les aventures du spationaute Thomas Pesquet à bord de la Station Spatiale Internationale, la création en septembre dernier d'un Commandement de l'Espace ou même, plus anecdotique, le baptême de la chienne de François Hollande en hommage à l'atterrissage du robot Philae sur la comète Tchouri en 2014. Autre fait éloquent : plus de trente après la trilogie Star Wars, le septième art s'empare à nouveau de l'imaginaire cosmique avec des productions comme Gravity (2013) d'Alfonso Cuaron, Interstellar (2014) de Christopher Nolan, ou dernièrement Proxima (2019) d'Alice Winocour.

Colonisation de Mars

Quels sont les ressorts de cette fascination retrouvée ? Bien sûr, les logiques de puissance entre les Etats-puissances sont à l'œuvre. Les impératifs capitalistiques aussi, et leur dynamique de création de nouveaux marchés. Mais n'est-ce vraiment que cela ? Quand d'aucuns présentent l'effondrement prochain du Monde, l'Espace fait figure de refuge. Ainsi, le patron de SpaceX, Elon Musk, ne plaide pour rien de moins qu'une colonisation de Mars afin de sauver l'Humanité. Cette vision, empreinte de noirceur, témoigne d'un cinglant constat d'échec : voici l'Homme contraint à l'exil, incapable de protéger ce qu'il a reçu en héritage.

Pour d'autres au contraire, l'Espace serait un point de vue duquel nous observer nous-mêmes. Contempler la Terre pour l'aimer mais aussi prendre conscience de sa fragilité. Leur ambition n'est pas bien différente de celle des philosophes avides de voyages qui, pour comprendre le tableau auquel ils appartiennent, font le choix provisoire de s'en éloigner. Peut-être que dans ce village planétaire enfin, l'espace constitue tout simplement la nouvelle frontière de l'altérité, réveillant un des instincts les plus puissants de notre espèce : se familiariser avec ce qu'elle ne connaît pas. Quoiqu'il en soit, la nouvelle épopée spatiale est en marche. Il nous est donné d'espérer qu'elle unisse par un récit commun ceux que les affaires humaines ont souvent désunis. Car c'est une certitude : la route qui s'ouvre vers les étoiles peut être un chemin retrouvé de partage et d'Universel.

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