La Russie peut devenir une vraie démocratie

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(Crédits : Reuters)
Les Russes sont-ils si différents des occidentaux, préférant l'autoritarisme à la liberté et l'économie de marché? Les enquêtes tendent plutôt à prouver le contraire. On peut espérer que le caractère national de la Russie ne l'empêchera pas de devenir une vraie démocratie. Par Robert Louis Shiller, prix Nobel d'économie 2013

L'agression de la Russie contre l'Ukraine et le fait que la majorité de la  population russe semble accepter le contrôle direct des médias par l'Etat conduit à s'interroger : les Russes sont-ils prédisposés à l'autoritarisme ? C'est peut-être une question de bon sens, mais l'expérience m'a appris qu'il ne faut pas se précipiter pour tirer des conclusions sur un caractère national à partir de faits isolés.

En 1989, à l'époque de l'Union soviétique, j'ai été invité à une conférence sur l'économie à Moscou sous l'égide d'un laboratoire de réflexion soviétique, l'IMEMO (qui s'appelle aujourd'hui Institut Primakov de l'économie mondiale et des relations internationales) et d'un organisme américain, le Bureau national de recherche économique. Ce genre de conférence constituait un grand progrès résultant du dégel des relations américano-soviétiques. Les économistes soviétiques semblaient enthousiastes à l'idée d'une transition vers l'économie de marché et j'étais frappé de la franchise dont ils faisaient preuve à ce sujet lors des moments de pause ou au cours des repas.

Mais lors de cette conférence, les Soviétiques disaient que la population des républiques soviétiques n'accepterait jamais l'économie de marché. Selon eux, le fonctionnement des marchés lui paraîtrait inéquitable, dysfonctionnel et intolérable.

J'ai été particulièrement impressionné par la sincérité et l'intelligence de l'un des jeunes économistes de l'IMEMO, Maxim Boycko, devenu plus tard vice-Premier ministre et ministre des domaines de l'Etat sous la présidence de Boris Eltsine. Il a quitté le gouvernement avant l'arrivée au pouvoir de Poutine et s'est rendu récemment aux Etats-Unis où il enseigne l'économie à l'université de Harvard et à l'université Brown. Notre conversation a été très animée. Je lui ai dit que beaucoup d'Américains pensent aussi que le capitalisme est inéquitable. Les points de vue des populations de nos deux pays étaient-ils très différents ?

Quelle attitude de l'opinion vis à vis de l'économie de marché?

Il semble que jamais une étude comparative n'ait été entreprise à ce sujet. Pourtant, en 1989, c'était possible. Aussi avons-nous décidé sur le champ de faire une enquête d'opinion visant à comparer les attitudes à l'égard de l'économie de marché dans les deux pays.

Après s'être confrontés aux subtilités de la traduction et aux facteurs externes susceptibles de biaiser la réponse des personnes interrogées, nous sommes parvenus à deux questionnaires pratiquement identiques en russe et en anglais. Nous avons réalisé l'enquête à New-York et à Moscou en 1990 (avec l'aide d'un spécialiste des sondages, l'Ukrainien Vladimir Korobov). Les résultats ont été publiés en 1991 dans l'American Economic Review et en 1992 dans la revue de l'IMEMO.

Les différences d'opinion entre les deux populations quant à l'économie de marché étaient souvent minimes et il était difficile d'en tirer des conclusions en matière de préférence pour la démocratie ou pour un régime autoritaire. Considérons par exemple l'une des questions posées : "Lors des fêtes, lorsque la demande pour les fleurs augmente, les prix montent. Est-il juste que les fleuristes augmentent alors leur prix ?" Comme l'avaient prédit les économistes de l'IMEMO, la majorité des réponses (66%) était négative à Moscou. Mais il y a eu une surprise : à New-York, les résultats ont étaient pratiquement identiques (68%).

L'année dernière, nous avons voulu savoir si ces ressemblances entre Moscou et New-York persistaient encore, ou si du fait du renouveau de l'autoritarisme en Russie, une plus grande partie de l'opinion était devenue hostile à l'économie de marché. Nous avons soumis le même questionnaire à des échantillons de population dans les deux villes en 2015 et  nous avons présenté les résultats en janvier dernier lors de la réunion annuelle de l'Association économique américaine.

En ce qui concerne la question sur les fleurs, il y a eu très peu de changement à Moscou (67% des personnes interrogées ont répondu qu'il n'était pas juste d'augmenter le prix des fleurs au moment des fêtes). Par contre, à New-York, la réticence de l'opinion publique à l'égard de l'économie de marché a diminué (seulement 55% des New-Yorkais ont répondu cette fois-ci qu'il était injuste d'augmenter le prix).

 Les Moscovites aussi attachés à la liberté de la presse que le New yorkais

Lors de notre enquête de 2015, Boycko et moi avons décidé de nous intéresser à l'attitude à l'égard de la démocratie elle-même. Par chance, nous avons trouvé une étude de 1990 réalisée par des chercheurs en sciences politiques (James Gibson, Raymond Duch et Kent Tedin), qui ont posé des questions de fond pour essayer de déterminer les valeurs fondamentales des personnes interrogées. Ils n'ont pas fait de comparaison avec New-York, mais nous avons eu l'idée de l'ajouter en 2015.

Nous avons été surpris de constater que la plupart de leurs résultats concernant l'attachement à la démocratie vont à l'encontre de l'idée que les Russes préfèrent un régime autoritaire. Ainsi lorsqu'ils ont demandé en 1990 aux Moscovites s'ils étaient d'accord avec l'idée que "la loi doit protéger la presse contre les abus de pouvoirs de l'Etat", seuls 2% n'étaient pas d'accord en 1990. En 2015, ils étaient beaucoup plus nombreux à ne pas être d'accord (20%), ce qui pourrait traduire une diminution de l'attachement aux valeurs démocratiques. Mais la vraie surprise vient des réponses des New-Yorkais à la même question : 27% n'étaient pas d'accord. Autrement dit, ils paraissent aujourd'hui moins attachés à la liberté de la presse que les Moscovites !

Russie et Occident ne sont pas fondamentalement différents

La plus grande différence entre Moscou et New-York est venu des réponses à une autre question  des trois chercheurs : "Est-il préférable de vivre dans une société où règne l'ordre, plutôt que d'accorder aux gens un niveau de liberté tel qu'ils puissent nuire à la société ?"  En 1990, 67% des Moscovites ont répondu oui, et ils étaient 76% en 2015, alors qu'à New-York ils étaient seulement 36% à être d'accord. C'est la plus grande différence entre Moscou et New-York de toute notre enquête, c'est peut-être important, mais ce résultat représente une exception.

Certes, on observe des divergences entre Russes et Américains, mais globalement les résultats ne plaident pas en faveur de l'idée que les événements récents s'expliquent simplement en terme de différences d'attitude à l'égard de l'économie de marché ou de l'autoritarisme. On se trompe en croyant que la Russie et l'Occident sont fondamentalement différents. En 1991, nous avions conclu que le caractère national russe n'était pas un obstacle à la création d'une économie de marché en Russie, et par la suite les événements nous ont donné raison. Espérons qu'il en sera de même cette fois-ci et que le caractère national de la Russie ne l'empêchera pas de devenir un jour une vraie démocratie.

Traduit de l'anglais par Patrice Horovitz

Prix Nobel d'économie 2013, Robert Shiller enseigne l'économie à l'université de Yale aux USA. Il a écrit avec George Akerlof un livre intitulé Phishing for Phools: The Economics of Manipulation and Deception, qui vient d'être traduit en français aux éditions Odile Jacob.

© Project Syndicate 1995-2016

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Commentaires
a écrit le 21/03/2016 à 13:52 :
Attention, il ne faut as confondre Moscou et la Russie. La même enquête menée en province russe pourrait donner des résultats bien différents.
a écrit le 20/03/2016 à 11:13 :
Cet article est conditionné par une vision qui émane de l'économie de marché. Economie de marché qui oriente la vision démocratique. Sinon, sans conditionnement de société, les hommes sont fondamentalement identiques. Leur aspiration résulte de l'évolution humaine. Les sociétés leur offrants le moyen de les satisfaire. Il s'agit bien de voies suivies ; donc de conditionnement. D'un côté comme de l'autre. D'autre part l'on ne peut résumer la force démocratique d'un système à la seule question de la liberté de la presse. Il ne peut s'agir que de subtilités ; ce sont les rouages complets de la libre expression qui sont en cause.
a écrit le 18/03/2016 à 15:46 :
On devine que l'artiste de cet article qui a réussi à classifier l'immobilier avec son indice, tente ici d'en faire de même pour la démocratie. Qui serait "démocratique" ? dans quelle ville ? Et bien entendu quel candidat ? Etc. L'idée étant de désigner les autres comme non démocratiques selon ses normes personnelles douteuses. Ensuite l'on dirait : "Oh! ce pays n'est pas assez démocratique je n'y investit pas ou je ne travaille pas avec ses entreprises ou je n'achète pas leurs produits". Il devrait se poser la question suivante : Et si les Etats-Unis devenaient un jour une véritable démocratie ? Si cet ensemble cessait de piller le monde, de le bombarder, d'organiser des conflits, de voler les épargnants ? Ce serait une bonne chose. Allons, Shiller, le gros travail se passe surtout à la maison.
a écrit le 18/03/2016 à 11:52 :
Bravo, il découvre que les russes sont des êtres humains et qu'ils ont donc plusieurs points communs avec les américains (même eux!) Il fallait au moins être prix Nobel d'économie pour s'en rendre compte. Donc si je comprend bien, les russes seraient prêts à vivre dans une vraie démocratie, c'est-à-dire dans laquelle le président exécute les décisions prises à Washington et Wall Street?
a écrit le 18/03/2016 à 9:08 :
Tout à fait d'accord avec cette analyse. Je connais bien les deux pays et fondamentalement, la différence est tout à fait minime. On parle toujours du KGB/FSB, mais la NSA fait-elle mieux ? Je ne parle même pas de la France où si tu as une pancarte "Casse-toi pov con" ou si tu demandes au président "elles sont où les promesses", les flics te tombent immédiatement sur le râble :-)
a écrit le 18/03/2016 à 9:07 :
Que souhaite ce grand homme?
Obtenir une démocratie comme en France avec un président qui est soutenu par 15% du peuple, contre 80% au président Russe? C'est l'objectif?
A qui appartiennent les grands médias occidentaux? A des milliardaires soucieux de la liberté de la presse, sans arrières pensées? Soyons rassurés.
Le modèle Russe n'est pas parfait.
Mais le modèle occidentale est en cela pire qu'il est une illusion de démocratie...
a écrit le 18/03/2016 à 9:06 :
Que souhaite ce grand homme?
Obtenir une démocratie comme en France avec un président qui est soutenu par 15% du peuple, contre 80% au président Russe? C'est l'objectif?
A qui appartiennent les grands médias occidentaux? A des milliardaires soucieux de la liberté de la presse, sans arrières pensées? Soyons rassurés.
Le modèle Russe n'est pas parfait.
Mais le modèle occidentale est en cela pire qu'il est une illusion de démocratie...
a écrit le 18/03/2016 à 8:20 :
La France une démocratie !!!! Il me semble bien que les Français on vote contre le traité de Maastricht, 1 an après nos politiques ont signé le traité de Lisbonne. Il me semble bien que depuis des années nos présidents élu sur un programme, le jeté à la poubelle une fois au pouvoir. Si vous appelez cela de la démocratie !!!
a écrit le 18/03/2016 à 7:07 :
Parce que la France ou les USA sont des démocraties ? La bonne blague !

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