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Pourquoi un monde « post-capital » n’est pas pour demain

Photo de Abdelmalek Alaoui

Abdelmalek Alaoui

Publié le 01 octobre 2019 à 06:00 - Mis à jour le 01 octobre 2019 à 08:40

Le Quotidien Numérique

18 juillet 2026

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Rupture(s). Trois questions fondamentales occupent actuellement le paysage de la pensée économique mondiale : comment éviter les effets négatifs de la globalisation financière ? Peut-on réinventer la fiscalité ? et enfin, comment ré-impliquer les décideurs publics en matière de stratégie économique sans rendre leur tâche impossible avec des régulations de plus en plus complexes ? Autant d’interrogations qui appellent à un système économique global de référence, sorte de « nouveau pendule de Foucault », qui permettrait d’agir comme une boussole du futur afin de préparer un monde post-...

... e. Tout cela sans toutefois faire de révolution.

Je préfère le dire d'emblée : en matière économique tout comme pour les sujets politiques, je ne suis pas partisan des révolutions. Bien entendu, cette assertion peut sembler aller à l'encontre de l'ère du temps, où de nombreuses voix appellent à un « grand chambardement » afin de faire face aux multiples incertitudes qui se dressent devant l'humanité. Certains, tel l'économiste Thomas Piketty, veulent s'attaquer à la notion même de propriété. D'autres appellent à la mise en place rapide de systèmes de revenus universel inconditionnels qui viendraient pallier les déficiences des filets sociaux. Enfin, la taxe sur les super-riches refait régulièrement son apparition, même aux États-Unis où ce type d'idées étaient encore considérées il y a peu comme confinant au... communisme.

Une panne globale des idées en matière de développementéconomique

En creux, se profile peu à peu la grande idée d'une « révolution » en matière économique, qui nous ferait entrer dans l'ère du « post-capital », ou de l'Après Capital, comme le propose l'économiste Gilles Lecointre dans son ouvrage éponyme sorti récemment. Ceci permettrait, pêle-mêle, de réduire les inégalités, de lutter contre les populismes, de contrer la dégradation du climat ou encore d'enrayer la fin de l'emploi tel que nous l'avons connu. En bref, nous vivons une période où un consensus semble se former pour préparer l'avènement de la « social economy », comme remplaçante du capitalisme.

L'idée, de prime abord, est séduisante. Elle permet en effet d'apporter une réponse sur le plan conceptuel à la panne globale des idées en matière de développement économique. En effet, quoi de plus séduisant - et généreux - que de proposer de replacer l'humain au cœur de l'économie en lieu et place de la finance, des algorithmes, et des intérêts particuliers ou des castes détentrices du capital.

Mais à y regarder de plus près, plusieurs écueils pourraient entraver cette évolution si elle se déroulait dans le bel ordonnancement prononcé à l'unisson des économistes les plus influents de la planète.

Les révolutions ne sont pas des ruptures

Il y a d'abord un souci de sémantique. Comme je l'ai signifié plus haut, les « révolutions » ont rarement bénéficié à ceux qu'elles prétendaient servir. Issu de l'astronomie, ce terme indique la course complète d'une planète - une révolution - avant que cette dernière ne revienne à son... point de départ. Dans beaucoup de cas, les révolutions ont connu cette même trajectoire : un bouleversement des structures de pouvoir en déplaçant leur centre de gravité sans que la base de la pyramide ne soit plus ou mieux associée à la prise de décision. Parfois même, certaines révolutions ont eu pour effet d'installer une instabilité chronique dans des systèmes qu'elles prétendaient corriger, précipitant certaines nations ou institutions vers la catastrophe.

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Les ruptures, quant à elles, ont eu des effets beaucoup plus significatifs sur les tissus économiques lorsqu'elles se sont attachées à corriger de l'intérieur les distorsions des systèmes et à associer le plus grand nombre à une nouvelle donne économique. Un avatar emblématique de cette transformation est le formidable essor chinois, qui s'est déroulé sous le leadership du parti communiste chinois. En quarante ans, l'empire du milieu est tout simplement devenu le candidat à la première place mondiale, générant ainsi le formidable affrontement des volontés avec l'Amérique qui se déroule sous nos yeux globalement impuissants.

La mort du multilatéralisme entrave l'émergence d'une nouvelle pensée économique globale

Et c'est précisément l'absence de ressort ou même de possibilité d'une action collective qui entrave le passage du monde du capitalisme vers la « social economy ». Avec la mort programmée du multilatéralisme - pour une infinité de raisons qu'il serait inutile de détailler ici - l'humanité n'est pas en capacité d'unifier une vision économique commune qui prendrait en compte l'ensemble des propositions majoritairement pertinentes proposées par les économistes les plus brillants de la planète.

Une lecture même sommaire des travaux les plus importants en ce domaine fait immédiatement ressortir la question de l'exécution de réformes majeures des systèmes économiques. La taxe sur les hyper-riches serait ainsi immédiatement confrontée à la « liquéfaction » du système financier mondial, qui permet au capital de toujours trouver un refuge accueillant en termes de fiscalité. Ajoutons à cela la complexification et l'empilement des systèmes juridiques et l'on obtient un combat asymétrique où ceux qui possèdent à la fois le capital et la connaissance disposent d'armes infiniment plus efficaces que ceux qui souhaitent réorganiser les sociétés afin de les rendre plus justes et équitables.

Des réponses pragmatiques à des problèmes urgents

C'est pourquoi, quitte à être un partisan de la fameuse antienne du Guépard de Lampedusa traduite dans le langage populaire par « Il faut que tout change pour que rien ne change », j'estime pour ma part qu'il est nécessaire de puiser dans la doctrine économique disponible des réponses pragmatiques à des problèmes urgents.

C'est le cas par exemple de la proposition de l'économiste spécialiste du développement, Ricard Hausman, qui proposait dans une tribune récente que les contrats qui engagent des nations au-delà des mandats des dirigeants qui les ont signés puissent être remis en question dans une certaine mesure. Prenant l'exemple de Puerto Rico, qui a dépassé son taux d'endettement maximum à travers un contrat léonin, Hausman développe l'idée que même si des contrats sont normalement considérés comme irrévocables, lorsque ces derniers touchent à l'avenir d'une nation, ils doivent pouvoir être dénoncés. En termes pratiques, cette disposition constituerait une véritable révolution du droit international, plaçant l'intérêt des Etats au-dessus de celui de la finance ou de groupes particuliers.

De fait, comment organiser un changement de paradigme pour faire basculer l'organisation du monde d'une économie basée sur la prééminence du capital financier vers une humanité où les revenus sont mieux distribués et les plus faibles mieux protégés ? En l'absence de vision unifiée, seule la stratégie dite « du colibri », ou chacun joue sa partition en mettant en place des actions concrètes sans attendre une modification structurelle des tissus économiques, est réaliste.

À lire également

  • Vers une dictature financière mondiale ?
  • Le crépuscule du prêt-à-penser économique ?
  • Quelque part entre la méthode et la folie

La seule inconnue dans ce parcours est bien entendu la dimension temps, à un moment où certains mettent en garde contre une rupture majeure issue de la guerre commerciale sino-américaine, qui pourrait conduire à une récession globale dont les conséquences seraient incalculables. Malgré ce danger prégnant, tout semble indiquer qu'un monde « post-capital » n'est pas pour demain.

Abdelmalek Alaoui

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