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Requiem pour les passions tristes

Photo de Abdelmalek Alaoui

Abdelmalek Alaoui

Publié le 18 novembre 2019 à 07:18 - Mis à jour le 18 novembre 2019 à 07:18

Abdelmalek Alaoui, Chroniqueur

Abdelmalek Alaoui, Chroniqueur

La Tribune

Le Quotidien Numérique

18 juillet 2026

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Rupture(s).« La vie, la santé, l’amour sont précaires, pourquoi le travail échapperait-il à cette loi ?» Jamais cette formule de Laurence Parisot, prononcée au milieu des années 2000, n’avait autant résonné dans le monde actuel. Si l’amour et la santé sont par essence précaires, voire imprévisibles, depuis l’avènement du XXIe siècle, le travail, dernier bastion de stabilité de l’homme depuis l’invention du CDI, est également devenu aléatoire, augmentant le niveau d’incertitude dans nos vies. Autant dire que nous sommes entrés dans l’ère du « grand écart permanent », une époque curieuse où...

... ous faut constamment jongler avec des équilibres mouvants, acquérir des savoir-faire additionnels, et se remettre en cause à tout instant. A l’instar des « mobiles » de l’artiste Alexander Calder, notre salut se trouve peut-être dans la capacité à assembler des pièces instables et de formes différentes pour faire naître une forme d’équilibre.

Savez-vous pourquoi l'on est généralement exsangue après une séance d'achats dans un grand magasin ou un centre commercial ? Certains ont tôt fait de mettre sur le compte de la foule la forme d'exténuation propre à ce type d'exercice. En réalité, pour la plupart d'entre nous, l'agoraphobie n'est pas responsable. C'est notre cerveau qui nous épuise. Construit pour effectuer en permanence des arbitrages, ce dernier se trouve confronté au scénario catastrophe lorsque s'offrent à lui des multitudes de choix. Ainsi, au gré des déambulations et du repérage visuel, notre cerveau va constamment arbitrer et mesurer les sollicitations afin de les confronter aux besoins, au stock existant de vêtements ou d'objets, à la projection de l'avenir que nous avons construite, et, in fine, du budget. En présence de milliers d'arbitrages effectués très rapidement, les neurones frisent la surchauffe. Résultat, nous sommes généralement lessivés par l'exercice. Le désamour grandissant pour les hyper-marchés de banlieue ne procède pas d'un autre phénomène. Peu à peu lassés par ces longues après-midis à pousser un chariot dans des allées bondées de milliers de références, les consommateurs ont préféré se recentrer sur des supérettes urbaines offrant dix fois moins de choix, et autant de temps de cerveau dépensé en moins.

Le monde réel rétrécit alors que le monde virtuel explose

Il faut dire qu'au cours des vingt dernières années, cette fonction d'arbitrage de notre cerveau n'a jamais été autant sollicitée, et le phénomène a été amplifié par l'arrivée de la technologie. Au-delà de la boutade de Laurence Parisot, qui avait occasionné une levée de boucliers sans précédent en son temps, l'ouverture d'horizons infinis par la technologie impacte de manière drastique la vie professionnelle et personnelle. Il faut dire qu'avant même l'avènement des réseaux sociaux, une autre dynamique avait déjà altéré nos capacités cognitives : le multitasking. A en croire la spécialiste Ann Kato, du département des neurosciences de l'université de Genève, « nous ne pouvons pas faire plusieurs tâches à la fois. En réalité il s'agit de passer d'une tâche à un autre très rapidement. (...) En outre, le multitasking crée une boucle de dépendance due à la libération de la dopamine, un neurotransmetteur plus des opioïdes (produit par le cerveau) qui nous récompense; ils nous font sentir bien. » . En résumé, le monde numérique avait préparé à notre insu notre enfermement, sous couvert de promotion de l'efficacité et de la liberté. Pourtant, jamais cette dernière n'avait été aussi mise à mal, comme le soulève de manière saisissante François Sureau dans son essai « Sans la liberté » : « Je me suis aperçu qu'il suffisait d'un rien (...) pour que l'air de la liberté se raréfie. Pire encore, que personne ne paraissait étouffer pour autant ».

L'air de la liberté se raréfie

Pourquoi donc, dans nos vies professionnelles comme personnelles, peut-on considérer, comme le pense Sureau, que « l'air de la liberté se raréfie », dans une époque où paradoxalement, l'on nous rebat les oreilles des milliers d'options qui s'offrent à nous. Pourquoi, au moment où les choix technologiques, culturels, scientifiques, voire même amoureux n'ont jamais été aussi nombreux, sommes-nous face à une restriction de notre capacité d'agir et de choisir ? La réponse tient probablement à la superposition de plusieurs dynamiques.

Sur le plan professionnel tout d'abord, la levée des garanties traditionnelles d'accès à l'employabilité a bouleversé la manière dont s'organise le marché du travail.

Si le diplôme était jusqu'au milieu des années 1990 considéré comme un « passeport » pour l'emploi, désormais même les très prisés MBA sont devenus une « commodité », une sorte d'atout supplémentaire permettant d'accélérer le temps, mais ne constituent plus l'alpha et l'oméga pour les recruteurs. L'espace dans lequel nous nous projetons a également évolué de manière fondamentale. De manière globale, le nombre de mètres carrés disponibles en milieu urbain s'est réduit avec l'accroissement de la population, qu'il s'agisse de logements ou de bureaux. Cette réduction de l'horizon a également accru l'intensité de la fonction d'arbitrage et d'optimisation. L'on cherche désormais à tout rendre « utile ». Une console devra faire office de bureau, une salle à manger sera extensible, la télévision pourra se transformer en miroir. Paradoxalement, la réduction de nos espaces physiques s'est accompagnée d'une explosion des territoires numériques. Là où nos mouvements réels sont restreints par la physique, nos gestes virtuels deviennent quasiment infinis grâce au numérique.

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La civilisation du mouvement permanent ?

Dès lors, avec cette infinité de possibilités se profile l'une des caractéristiques essentielles de l'époque que nous traversons : le mouvement permanent, que certains traduisent par la gestion de l'incertitude. Dans l'ancien monde, lorsqu'une situation nécessitait un arbitrage, une décision était généralement prise. Cela pouvait avoir un résultat positif ou négatif, mais en tous cas, le cerveau et l'énergie étaient désormais concentrés sur l'objectif. Dans le nouveau monde, l'on assiste à une multiplication des « non-choix », du fait de l'évolution constante de l'environnement, du contexte, ou encore de la conjoncture.

C'est là où l'analogie avec l'œuvre de Calder commence à prendre tout son sens. Artiste célébré de son temps - fait suffisamment rare pour être souligné-, Alexander Calder avait vraisemblablement senti notre époque avant qu'elle ne survienne. En voulant « faire des Mondrian qui bougent » ce sculpteur emblématique mort en 1976 a réussi  à faire passer son art de la stabilité vers le mouvement. Préfigurant probablement ce que seraient nos vies en 2019, Calder, grâce à une connaissance aiguë de la physique, n'a eu de cesse de créer des sculptures en mouvement, faites d'un assemblage complexe de pièces de tailles, de poids, et de formes différentes. Un peu comme nous tous, qui devons jongler en permanence entre des stratégies changeantes, des aléas personnels, et ces nouvelles « passions tristes » générées par le monde numérique qui font que nous nous installons peu à peu dans une « civilisation du mouvement permanent » qui entrave, paradoxalement, notre capacité à rêver en organisant le kidnapping de notre cerveau.

Abdelmalek Alaoui

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