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Vol spatial habité en Europe : revenir aux ambitions des pionniers

François Leproux (*)

Publié le 23 avril 2021 à 10:00 - Mis à jour le 25 avril 2021 à 15:05

Thomas Pesquet

Photo d'illustration

Reuters

Le Quotidien Numérique

18 juillet 2026

Photo d'illustration de l'article
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OPINION. Le second vol de Thomas Pesquet vers l'ISS ce vendredi montre les ambitions européennes pour la conquête spatiale chère à la France qui, avec le projet Hermès, avait démontré les ambitions des pionniers. Par François Leproux, Ingénieur dans le secteur spatial (*)

Le 12 avril fut l'occasion de célébrer les 60 ans du premier vol spatial habité de Youri Gagarine ainsi que les 40 ans du premier tir de la navette spatiale américaine, deux vols qui ont radicalement changé le visage de la conquête spatiale.

Thomas Pesquet s'est envolé ce vendredi 23 avril de nouveau vers l'ISS, cette fois à bord d'une capsule de SpaceX. Enfin, l'agence spatiale européenne prépare déjà l'avenir et ouvre sa nouvelle sélection d'astronautes, ceux-là qui marcheront sur la Lune avec les Américains et peuvent être les Chinois ou les Russes dans une dizaine d'années.

La France leader historique du spatial européen

Si l'actualité spatiale est bien chargée pour le vol spatial habité européen, le rêve d'une indépendance européenne semble s'éloigner chaque jour un peu plus. Ce rêve avait pourtant pris forme dans les années 1980 sous l'impulsion de la France alors que rien ne semblait impossible pour une Europe spatiale galvanisée par les premiers succès d'Ariane. À la suite des premiers succès de la fusée Ariane, la France entame en 1979 l'étude d'un véhicule spatial habité, Hermès, le dieu grec des voyageurs.

Appuyé par les Français Hubert Curien et Frédéric d'Allest, Hermès se présente comme un petit avion spatial d'une dizaine de mètres de long, capable de transporter trois astronautes. Une version plus puissante et plus évoluée d'Ariane commence à être étudiée pour s'adapter au marché des satellites et est choisie pour lancer l'engin, Ariane 5. Le projet sera européanisé en 1987 lors du conseil des ministres de La Haye de 1987 au cours duquel les Européens proposent une ligne directrice simple et ambitieuse pour la fin du XXe siècle : développer une navette (Hermès) propulsée par un nouveau lanceur lourd (Ariane 5) pour desservir une station spatiale européenne (Colombus) et assurer ainsi une indépendance spatiale européenne à tous les niveaux. Le rêve va durer 5 ans.

Le programme restera finalement pour les connaisseurs un triste souvenir, celui d'un abandon pour les uns, celui d'une organisation catastrophique pour les autres. Hermès était une hydre à plusieurs têtes, le partage des tâches entre les industriels n'ayant jamais été tranché correctement : Dassault se chargeait de la partie "avion" et Aérospatiale de la partie "Spatiale". Les industriels européens n'ont jamais été intégrés correctement à un projet sous leadership français tandis que les doublons se multipliaient au nom du juste retour géographique.

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L'Allemagne a pris part au projet sans jamais l'avoir désiré et a cessé de le financer brutalement au moment de la réunification. Contraintes par des systèmes de secours complexes, la navette a vu son poids augmenter au-delà des performances d'Ariane 5. Enfin, le gouvernement français, plus préoccupé des conséquences du déficit public sur les élections législatives de 1993 que des investissements technologiques a mis fin au projet dont l'abandon sera entériné au conseil de Grenade de l'ESA de 1992. À l'heure où l'Europe dit "OUI" à Maastricht, elle dit NON à Hermès.

L'héritage d'Hermès... et au-delà

Plusieurs projets essayeront de ressusciter Hermès, mais aucun n'aboutira faute de financement et de volonté. Les rêveurs ambitieux qui menaient la politique spatiale de la France et de l'Europe ont laissé place à des gestionnaires pragmatiques pour qui le vol spatial est une entreprise couteuse. L'heure est au principe de précaution et plus à l'audace des ingénieurs en chemises courtes qui ont défié la suprématie des États-Unis et des Soviétiques en développant Ariane.

L'architecture de l'avion spatial a été entachée des surcouts et des tragédies de la navette spatiale américaine et abandonnée au profit de la capsule dont l'Europe étudiera et fera voler tous les composants avec succès (capsule d'essai ARD, cargos ATV, etc.) sans jamais les assembler. Les industriels européens se créent une expertise reconnue pour les vols habités, mais davantage dans une logique d'équipementiers. Airbus fabriquant les modules de service du vaisseau Orion de la NASA et Thales Alenia Space les modules habitables de l'ISS et de cargos privés américains.

On aurait cependant tort de réduire le programme Hermès à un remord et il est beaucoup plus intéressant d'en tirer des leçons utiles pour lancer de nouvelles ambitions. Certaines ont d'ailleurs été appliquées : le regroupement tardif mais bienvenu des nombreux industriels impliqués dans Hermès dans le consortium EuroHermesSpace n'est pas sans annoncer l'union d'Airbus et de Safran dans Arianegroup 25 ans plus tard.

Si l'Europe a renoncé aux vols habités indépendants en 1992, elle peut pourtant s'enorgueillir de magnifiques succès pendant ces avec la domination commerciale d'Ariane 4 puis 5 et les missions d'exploration du système solaire (Huygens, Rosetta). Pourtant, depuis 10 ans, la mécanique semble de nouveau s'être enrayée : Ariane s'est effondrée devant SpaceX en n'ayant pas anticipée l'heure du NewSpace et des fusées réutilisables. En 2020, les déconvenues se sont enchainées, le premier tir d'Ariane 6 étant reporté de 2 ans alors que la Chine, la Russie et les Etats-Unis testaient leur nouveau lanceur lourd. Idem pour l'exploration spatiale, la sonde européenne Exomars manquant la fenêtre de tir vers Mars et devant se contenter de voir ses consœurs Chinoises, américaines et Emiraties s'envoler vers la planète rouge depuis la Terre. L'échec du lanceur Véga en novembre 2020 a achevé une Annus Horribilis.

Il y a un paradoxe à voir l'Europe spatiale autant douter d'elle-même alors qu'elle n'a jamais disposée d'autant de budgets et de compétences. Le dossier épineux de l'avenir des lanceurs Ariane, qui fait l'objet de multiples réflexions aux échelles nationales, bilatérales et communautaires est révélateur des doutes quant à la ligne directrice qui serait celle de l'Europe spatiale dans les 30 prochaines années. La situation est d'autant plus difficile que les politiques et les citoyens ne semblent plus se préoccuper des grands défis technologiques.

Objectif Lune !

La conquête spatiale n'est pas l'abandon de la Terre mais un supplément, permettant d'améliorer la vie sur Terre en accélérant le développement technologique et l'élévation de notre conscience. Les photographies de la Terre prises par les astronautes d'Apollo depuis la Lune ont contribué à la prise de conscience écologique tandis que plus de la moitié des variables climatiques essentielles ne sont observables que depuis l'espace.

La Lune comme l'orbite terrestre basse sont devenues des enjeux stratégiques. Les ressources spatiales promettent des retours technologiques et financiers colossaux sur lesquels des états et entreprises misent beaucoup, comme le Luxembourg au sein même de l'Europe. Face à la montée des nationalismes spatiaux et des ambitions purement spéculatives, l'Europe a une voie alternative à proposer pour promouvoir une exploration respectueuse du droit. Mais pour avoir la capacité de peser sur les négociations de gouvernance, elle ne peut plus se contenter de participer aux grands programmes en tant partenaire comme c'est le cas avec Artemis mais elle doit se munir de son propre moyen d'accès à l'espace. Ce qui était vrai pour les satellites et les lanceurs à la fin des années 1970 l'est aussi pour les vols habités aujourd'hui.

Lors d'une conférence de presse du 16 avril 2021, Thomas Pesquet pointait le fait que nous sommes revenus à l'âge des capsules spatiales: le Crew Dragon en service depuis un an a déjà fait oublier les 9 années de dépendance des États-Unis envers la Russie. La Chine mettra en service cette année sa nouvelle station spatiale Tiangong et développe une nouvelle capsule capable d'envoyer 6 taïkonautes vers la Lune. L'Inde n'a jamais été si prête d'envoyer son vaisseau Gaganyaan en orbite. La capsule Orion de la NASA volera dans les prochaines années tandis que la Russie compte tourner la page du Soyouz, développé dans les années 1960 avec la capsule Oriol avec à l'idée l'exploration au-delà de l'orbite terrestre. Seule l'Europe est absente du jeu.

Les nouveaux dirigeants de l'Europe spatiale, Joseph Aschbacher (Directeur General de l'ESA) et Philippe Baptiste (Président du CNES) ainsi que le Commissaire Thierry Breton cherchent à redonner un nouveau souffle à l'aventure spatiale européenne : peut-être est-il temps de renouer avec les ambitions du projet Hermès en proposant une aventure humaine partagée à des investissements industriels et scientifiques de haut niveau. Imaginons l'écho que pourrait avoir le vol d'astronautes français, italiens et allemands à bord d'un capsule spatiale européenne ! Mais pour y parvenir, il faudra réussir à réunir des partenaires européens qui ne cachent plus leurs désaccords sur l'avenir des lanceurs, entre une France qui tient à tout prix à sauver la filière Ariane et une Allemagne pour qui l'avenir est aux micro-lanceurs développés par le privé. Un défi certainement plus difficile à relever que le vol habité lui-même.

Si l'Europe aujourd'hui veut tenir son rang dans l'exploration spatiale, elle doit savoir tirer les leçons de l'histoire, surmonter les inhibitions, galvaniser les énergies et réfléchir à placer des hommes et des femmes au sommet d'Ariane 6. C'est peut-être à cette condition que l'Europe pourra quelque part exister dans le concert international, mais aussi dans le cœur des Européens eux-mêmes.

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(*) Ingénieur dans le secteur spatial, François Leproux a également rédigé un essai sur le projet d'avion spatial européen Hermès paru en janvier aux éditions JPO "Hermès, une ambition en héritage".

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ReVOIR LAUNCH AMERICA (vendredi 23 avril 2021)

François Leproux (*)

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